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ce. p. 50
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LE.^IOLIER
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HISTOIRES ROMAINES
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Paris, imprimé parGuiRAUDiT et Jouaust, h^» rae S.-Hoiioré,
avec les caractères elzevirieos de P. Janmit.
LE VIOLIER
DES
HISTOIRES ROMAINES
Aaciennt Iradattioufranioùt
GÊSTA ROMANORUM
N«uvc11e MtioD, [«rue et inoolte
M. G. BRUNET
A PARIS
Chez P. Jannet, Libraire
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ni Ocr 1926 •
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X'
INTRODUCTION.
othèque elzevîrienne s'est propo-
émettre en lumière les productions
res qui ont eu le plus de vogue
^en iEge,eIquJ, délaissées depuis
irssiècles, neiistenl plus que sous
ntiques devenues très rares , très
chères, et inaccessibles au public.
En parcourant cette carrière, où elle a recueilli de
lires et honorables sympathies, elle ne pouvoit lais-
ser de cûté une composition qui a charmé les loi-
sirs de nos ancStres et dont la vogue fut européenne.
Les Ccsta Romanoram reflètent admirablement les
idées qui dominoient dans les siècles qui ont précédé
la Renaissance ; on y retrouve cette crédulité naïve
qui n'est pas sans charme, et ce goût pour les fictions
qui ne meurt jamais , mais qui change de forme i mC'
sure que la civilisation se développe.
Nous espérons qu'on nous saura quelque gré d'avoir
retiré d'un oubli injuste la plus ancienne traduction
françoise de ce recueil curieux ; nous la reproduisons
textuellement, sans rien supprimer aux longues Morali-
Uliotts qui accompagnent chaque récit, et çiui montrent
ce qu'a d'édifiant, au point de vue religieux , un des
traits de la vie d un empereur romain qui la plupart
du temps n'a jamais existéonn'a rien fait de ce qu'on
hiiprne.
Nous tenons i surcharger lemolnspossiblele texte que
Vj iNTRODUCTIOïh
nous présentons; notre introduction se bornera àindiquer
rapidement ce qu'il faut savoirà Tégard de la rédaction de
l'œuvre qui nous occupe, et à mentionner les éditions
et traductions qu'elfe a produites , les travaux dont
elle a été Pobjet. Des notes succinctes signaleront les
sources ou imitations de chaque récit. Il eût été facile
de porter notre préface à plus de deux cents pages et
d'étendre considérablement les notes en les surchar>
géant de citations ; mais nous sommes bien convaincu
que cet appareil d'érudition n'auroit rien ajouté au
mérite de 1 édition nouvelle , et nous nous renfermons
dans les limites les plus étroites. Dans un travail decç
genre^ il faut, avant tout, s'efforcer d'être bref; et, si
cette méthode est préférable , elle est peut-être moins
aisée. Le titre de Gesta Romanorum ^ ou de Nobles
gestes etfaictz vcrtuculx des Romains », vient de ce que,
surtout au commencement de ce recueil , ce sont des
empereurs romains qui sont presque toujours les hé-
ros des anecdotes relatées ; quelques-uns de ces em-
pereurs sont pris parmi les douze Césars ; Titus, Ves-
pasien, Claude, s y montrent ; Pompée et César sont
mis sans façon au nombre des empereurs. De vérité
historique il n'y a pas la moindre trace ; la chronolo-
gie est violée de la façon la plus audacieuse ; le chapi-
tre 59 nous offre la réunion- de Socrate , d'Alexan-
dre et d'un empereur romain ; le chapitre 8c) nous
apprend que , vingt-deux ans après la fondation de
Rome, une statue fut, au milieu du Forum , élevée en
l'honneur de Jules César. Dans la rédaction latine, les
I. Le mot gestes avoit alors une acception qu'il a perdue.
On sait quel rôle jouent dans la littérature du moyen âge les
Chansons de geste. Un compilateur du commencement du
XVI le siècle, Jacques Bongars, a rassemblé diverses relations
relatives aux croisades, en deux volumes, fort recherchés au-
jourd'hui , qu'il a intitulés : Cesta Dei per Francos ; un au-
teur anglois , frappé des nombreux actes de-barbarie conunis
par les croisés , a proposé une variante significative dans k
titre : il met Cesta diabolL
Introduction. y^
Boms des enperevrs sont conformes aux notions histo-
nqaes ; mais les traducteurs ont forgé à plaisir une
foule de potentats imaginaires, et ta rédaction ans^oise
BOUS fait coniioitre les. empereurs Merelaus^ Sole-
mius, BoQoiiius, Betoldus, Ciclades, Lamartinus^ et
bien d'autres dont nulle biographie universelle n'a ja-
mais fait mention , et pour cause.
Avant d'entrer en matière , et pour fournir quelaues
renseignements nécessaires i ceux qui désireroient étu-
dier à fond la i^uestion que nous ne faisons qu'indi-
quer, il n'est pas superflu de signaler les travaux des
savants modernes que nous avons consultés. Cestrsh-
vaux sont surtout :
L'introduction courte, mais substantielle, qnele sa-*
vaut conservateur des manuscrits du Musée britaifni-^
2ue^ sir Frédéric Madden. a placée en tète de s#o
dition de l'ancienne tradfuction angloise des Gâta
(Londres, 1838);
La dissertation que le docteur Graesse, de Dresde, a
mise à Ica fin du second volume de sa traduction alle-
mande ( 1 843, 2 vol . in- 1 2) ;
La dissertation de Warton , insérée dans VHistorj
ofenglish poetry;
Celle que Ton doit à Ijuplume d'un archéologue an-
gk)is , zâé et instruit , Francis Douce : elle a pam
dans le curieux ouvrage qu'il a mis au jour sous le titre
^Illustrations of Shakespeare , p. 333-428 et p9de
la seconde édition ( 1 8 39).
Ces érudits ont discuté longuement une question
que Qous nous bornerons à résumer : à quelle époque
et en quel pays a été formé le recueil des Gesta r quel
^ l'écrivain qui l'a rédigé?
Faute de données positives, il a fallu cherchera
arriver par voie de conjecture, à la sdutioo de ce •
problème, qui n'est pas sans intérêt pour l'histoire lit*-
téraire.
Un habile critique ang^ois, Tyrwhitt, dans les notes
qu'il a jointes à son édition de Chaucer (1775, s v<>l%
viij Introduction.
in-8, ou 1708, 2 vol. in-4), émet l'opimon que les
Ccsta ont été rédigés à la fin du douzrème ou au com-
mencement du treizième siècle ; mais cette opinion a
trouvé bien des contradicteurs. Warton et Douce ont
pensé avec plus de vraisemblance que cet ouvrage
ayoit été composé dans la première moitié du quator-
zième siècle, il fut sans doute connu de Boccace, qui
écrivit son Dicameron au milieu de ce même siècle, et
qui a plusieurs fois traité les mêmes sujets.
On a d'ailleurs la preuve que notre recueil étoit ré-
digé avant Pan 1 5 50 : car Robert Holkot, dominicain
célèbre à cette époque, et mort en i J49, a inséré
presque textuellement clans ses MoralitaUs plusieurs
dts récits que présentent les G esta. Son ouvrage , im-
primé à Venise en 1505, sous le titre de Moralitates
palchra in asum Pradicatorum, se compose de qua-
rante-sept histoires , accompagnées de moralités, et le
tout est complètement dans le genre de Touvrage que
nous dierchons à faire corinoître.
Il est bien difficile de déterminer Fauteur qui, pre-
nant de côté et d'autre et utilisant ses lectures, fort
étendues pour Tépoque, a compilé la collection qui est
venue jusqu'à nous.
Quelques bibliographes sont tombés, à cet égard,
dans de fâcheuses méprises : Barbier avance dans son
Dictionnaire des Anonymes que l'auteur dû Dialogus
Creaturamm moralisatus i attribue les Gesta à Heli^
I . Ces dialogues ont joui d'une grande vogue au moyen
âge. Ce sont des apologues en prose, offrant chacun un* sens
moral ; ils furent composés par Nicolas de Pergame. L'édi-
tion de 1480 (Gouda, Gérard Leeu) est la {rfus ancienne
que l'on connoisse ; elle fut suivie de plusieurs autres : Co-
logne, 1481 ; Stockholm, 1483; Anvers, i486 et 1 491, etc.
L'ouvrage reparut en i (00 (Genève) sous le titre de : De^
structorium vitiorum ex similitudinum creaturarum exemplorum
approprîatione permodum dialogi.
Quant à la traduction françoise, le Manuel du Libraire en
dte deux éditions : l'une datée de 1 500, sans indication d«
Introduction. ix
nand ; mais dans ce dialogue, chap. 68 , l'ouvrage
indiqué comme étant sorti de la plume d'Hêlinand
est assurément la Chronique composée par cet auteur,
et non le livre des Gesta. On pourroit citer quelques
exemples d'écrivains du moyen âge qui , en mention-
nant les Gestes des Romains , ont entendu parler de
Quelque abrégé de VHistoire romaine, et non du recueil
e contes qui nous occupe. Barbier n'a point échappé
à une autre erreur où il avoit été précédé par Panzer,
par Warton et par le rédacteur du catalogue en huit
volumes du Musée britannique , lorsqu'il a avancé que
Robert Gaguin avoit donné une traduction françoise
des Gesta. Cl'est une méprise causée par une simili-
tude de titre : l'ouvrase de Gaguin, intitulé lès Gestes
romaines, est une traduction de la troisième décadie de
Tite-Live ; elle a été imprimée à Paris vers 1 504,
in-fol.,et en i^ij.
L'opinion la plus répandue est celle qui fait hon-
neur de la composition des Gesta à Pierre Bercheure,
prieur du couvent des Bénédictins de Saint- Eloi , à
Paris, mort en 1362 ».
lieu (Genève) ; Tautrc de Lyon, Claude Nouny, 1 J09. Cette
dernière est un volume de 68 feuillets^ signé A.-R. Un exem-
plaire s'est adjugé 160 fr., vente Cailhava, en 1846, no 521.
Une autre édition, publiée également à Lyon par Ci. Nourry,
1511, in-4, s'est payée ijo fr., vente Coste, no 952. L'ou-
vrage fut mis en françois par Colard Mansion , sons le dtie
àeDyaiogae des créatures moraligié, Goawe (Gouda), 1482.
La Bibliothèque impériale possède le seul exemplaire connn
de ce volume. D'autres éditions françoises (Lyon, 148^ et
Paris, I $o() sont d'une grande rareté. Il existe aussi d'an-
denhes éditions flamandes et angloises dont nous n'avons pas
à nous occuper ici.
M. Edelestand du Méril, dans son Histoire de la fabte
isopiqae (Paris, 1854 , p. 1 52), transcrit deux des fables du
Dtalogus d'après un manuscrit de la Bibliothèque impériale.
I. Y., au sujet de ce laborieux polygraphe, Fabricius, Bi-
hliotheca latina médiat atatis; Dupin, Bibliothèque des au-
teurs ecclisiastiques ; A. Gantier, Notice insérée dans les
• f. •
-A
X Introduction.
♦
Salomon Giassius , dans sa Philolo^ sacra , com-^,
posée vers 1623, lui attribue expressément ce recueil ,
et cite (édition d'Amsterdam, 1680, p. 200) Tanec—
dote de saint Bernard et du ioueur (chap. 1 70 de Té—
dition latine et chap. 1 38 de la nôtre).
On ignore sur quelle autorité Giassius a établi une
assertion aussi formelle; mais, si Ton prend la peine
de parcourir les ouvrages de Bercheure , on est tout
disposé à lui attribuer les G^ta. Les auteurs que cite
le prieur de Saint-Ëloi sont également ceux qui sont
mentionnés dans ces contes. Pline, Senèque, Valère
Maxime , les légendaires, sont de même les autorités
3u'il invoque; une grande ressemblance de style et
*idées se reconnoît au premier coup d'œil. Quelques
coïncidences dignes de remarque frapperont sans peine
un lecteur attentif : c'est ainsi que le récit étrange re-
latif à un éléphant indomptable tué par deux vierges,
qui lui coupent la tète et qui font de la pourpre avec
son sang (chap. yt de l'édition latine), se retrouve dans
le Dictionarium oe Bercheure. au mot Adulatio (t. 3,
p. 109). Les Gesta y chap. 160, rapportent une lé-
gende concernant une possédée qui habitoit dans le
diocèse de Valence en Dauphiné; le Redactorium mo-
rale présente (1. 14, chap. 44) une anecdote relative
à un château infesté par des esprits et situé dans les
mêmes parages.
Douce a insisté pour que les Gesta fussent attribués
à tin rédacteur allemand ; mais ses arguments se ré-
duisent à dire que dans le chapitre 142 il se trouvé
des noms allemands donnés à des chiens , et que dans
Actes de V Académie de Bordeaux, 184^, p. 49J-JI9- Le
plus important des ouvrages de Bercheure est divisé en troi$
parties , sous le titre de : Reductorium , Repertorium et Dîc^
tionnarîum morale utriusque Testamenti, C'est une sorte
d'encyclopédie qui renferme tout ce qu'on savoit au XlVe
«iècle. Depuis Tan 1474 jusqu'en 1691, on compte plus de
vingt éditions partielles ou complètes de cette œuvre du sa-
vant religieux.
Introduction. jj
le chapitre 444 on rencontre vn ]Mx>verbe alfemand.
De judicieux critiques n'ont vu là que quelques addi-
tions faites par un scribe ou par un éditeur germa-
nique.
L'écrivain le plus moderne dont les Gesta invoquent
le témoignage (cnap. 1 4 5 ) est Albert de Stade, qui ache*
va sa chronique avant l'époque où mourut Ëerchen •
re. Cette circonstance a été signalée avec raison. Une
objeaion a été mise en avant : le prieur bénédictin ,
dont l'érudition étoit étendue et solide pour son épo-
que , n'auroit pas commis les inexcusables erreurs
chronologiques qu'on rencontre dans les Gcsta ; il n'au-
roit pas a ce point défiguré l'histoire , et il n'auroit
pas introduit dans son recueil bien des contes absur-
des. A cela on peut répondre que Bercheure avoit réu-
ni , et non composé lui-même , les anecdotes qui cir-
culoient alors, et que la rédaction primitive des Gesta
(le fait est hors de doute) a été modifiée dans le cours
du quii^ième siècle. Les prodiges qui choquent le
lecteur moderne sont empruntés aux auteurs anciens
ou à des voyageurs, à des géographes du temps; ils
se retrouvent dans tous les auteurs du moyen âge, et
pas un ne les révoque en doute.
On a relevé dans le texte latin des Gesta des gal-
licismes incontestables ; nous n'en citerons qu'un pe-
tit nombre : Quando prias dixisti (chap. 6} ; Per ora*
ddum eam acupit (chap. 54) ; Fredencus unam portam
marmàream construxit (diAp. 56); So/i(iui(chap, 76};
Saper mensam posait (chap. So) ; Ad Deum vos recoin-
0UR</p (chap. 118).
Il est vrai que d'autres critiques ont signalé égale-
ment dans cette latinité, bien peu cicéronienne, desan^
glicismeset des germamsmes. Quelques traits emprun-
tés à l'histoire germanique, l'autontéde divers anciens
auteurs allemands, invoquée , tels spilt les faits qui ont
paru à des critiaues d'outre-Rhin suffisante pour re-
vendiquer le rédacteur des Gesta comme un de leurs
compatriotes. Des Anglois en ont dit autant de leur
V] Introduction.
côté. Nous croyons plus sage de regarder la question
comme insoluble , puisque nul manuscrit ne porte un
nom d'auteur, puisque nul témoignage contemporain
ne vient jeter quelque jour sur la question , et nous
regarderons les Gesta comme une œuvre dont le plan
primitif fut bientôt bouleversé , et dont on peut faire
nonneur au quatorzième siècle tout entier, la France,
l'Allemagne et l'Angleterre apportant chacune leur
contingent dans ce recueil, qui, publié en entier et en
réunissant ce que fournit chaque traduction particu-
lière, seroit d'une étendue bien considérable.
La composition des Gesta , nous venons de le dire ,
ne nous est point parvenue telle qu'elle sortit des
mains de son rédacteur; elle subit des changements ,
et des additions parfois assez longues, qui brisent l'unité
de son plan.
Il n'est pas douteux que la longue histoire d'Apol-
lonius de Tyr (chap. 1 5 J de l'édition latine, et chap.
1 2 5 de la nôtre) n'a jamais formé une partie de la ré-
daction originale , et il est très vraisemblable que la
légende de saint Alexis fchap. 1 5 de l'édition latine et
de la nôtre), que celle du pape Grégoire (chap. 81
et 79), et plusieurs autres, ont été ajoutées à la collec-
tion à l'époque où elle fut imprimée, ou peu de temps
auparavant. Un critique éclairé, Schmidt, regarde
toutes les histoires depuis le chapitre i3^e jusqu'au
18 le comme ayant été intercalées après l'époque où
écrivoit Herolt , c'est-à-dire après 14 18.
On sait que les copistes du moyen âge prenoient beau-
coup de liberté avec les textes qu'ils transcrivoient. Un
livre tel que les Gesta , formé de récits presque tous
fort courts et indépendants les uns des autres , of-
froit , sous ce rapport, un libre champ à l'arbitraire;
aussi on trouve sans cesse, dans les copies antérieures
à l'invention de l'imprimerie et dans les éditions les
plus anciennes , les plus grandes différences dans le
nombre , le choix et l'ordre des récits qui forment le
recueil en question.
Introduction. xlîj
Les manuscrits latins des Gcsta ne sont pas rares.
Montfaucon en mentionne un comme se trouvant au
Vatican parmi les manuscrits de la reine de Suède
n. 172. Un manuscrit de la Bibliothèque impériale a
Vienne, n. CLXVIII, renferme vingt-huit histoires ,
dont vingt-quatre sont dans les éditions latines. Grimm
{Haus-Maerchcn , t. 3, page 576) signale un autre
manuscrit comme étant aussi à Vienne, et il lui em-
prunte rhistoire d'un roi qui avoit un cneval noir, un
chien noir, -un faucon noir et un cor noir, récit qui
n'est point dans les éditions latines , mais qui se ren-
contre dans l'édition allemande de 1489, chap. 34.
Un manuscrit de la Bibliothèque impériale de Pa-
ris (6244, A, quinzième siècle) renferme quarante his-
toires, qui se retrouvent presque toutes dans les
textes latins. Schmidt cite a diverses reprises un ma-
nuscrit qui est conservé à la bibliothèque de Ratis-
bonne, et qui présente diverses histoires dont on cher-
cheroit en vain la reproduction dans les éditions.
Les traductions allemandes des Gesta fournissent
d'utiles données sur l'état où se trouvoit cette coIIec-
tion avant qu'elle fût livrée à l'impression. L'édi-
tion d'Augsbourg , 1489, renferme quatre-vingt-treize
histoires ; plusieurs ne sont pas dans le texte Latin ,
d'autres sont des épisodes empruntés au Roman des
sept Sages. Des manuscrits de cette version germanique
se trouvent dans les bibliothèques de Berlin, de Dresde
et d'autres jdlles ; ils diffèrent grandement les uns des
autres dans le nombre et dans Farrangement des récits.
Un manuscrit de Zurich , qui paroît du quinzième siè-
cle, contient cent histoires; Bodmer en choisit
douze et les inséra dans la collection d'anciens apolo-
gues au'il mit au jour en 1757 : Fabein aus den Zeiten
aer Minnessingery Zurich y petit in-8. Un autre ma-
nuscrit, qui avoit appartenu au célèbre bibliophile
Richard Heber, est entré au Musée britannique; il
porte la date de 1420 et renferme cent vingt-quatre
chapitres: quatre-vmgt-dîx sont conformes afi texte
XÎV I KT RaDUCTI ON.
tatin; quatorze sont empruntés au RMion des sept Séh-
ga et sont pîacés entre les chapitres 4.3 et j8 ; deux.
sont pris à la Discipljna clericatis et n'ont pomt passé
dans la rédaction latine; httit se trouvent aansie ma-
BDScrit anglo-latin ; dix proviennent de soorces diffi-
ciles à détermine^-.
Il y a tout lieu de croire que l'éditeur de la première
édition allemande des Gesta fit un choix dans les copies
qu'il avoit sous les yeux, ou bien qu'il se servit a'un
manuscrit qui n'étoit pas complet ; il y ajouta des his-
toires qui , très vraisemblablement, ne faisoient point
partie de Fceuvre primitive. ,
M. Madden est entré dans quelques détails sur ce
qu'il appelle les Gesta angMatins, Ce travail paroît
avoir été exécuté sous le règne de Richard II. Les ma-
nuscrits n'en sont pas très rares dans les bibliothèques
britanniques ; il en a été signalé plus de vingt-cinq.
L'œuvre ressemble aux Gesta latins; bon nombre d'his-
toires sont au fond les mêmes, mais les détails va-
rient , le récit diffère , les noms propres sont généra-
lement changés, et les. moralisatîons ont toujours été
refaites. On compte en tout cent quatre histoires dans
cette rédaction (quelques manuscrits n^en donnent que
cent une ou cent deux) ; trente ne sont, pas dans le
texte latin ordinaire, et quatre récits présentent des
différences assez grandes pour qu'on puisse les regar-
der comme des productions nouvelles. Le texte , aans
les divers manuscrits anglo-latins, n'offre ^ère de
différence; mais l'ordre dans lequçl les histoires sont
placées est tout à fait différent. Tyrwhitt et Wartott
n'avoient pas saisi la différence entre cette rédaction
anglaise et le texte ordinaire; Douce les reprend avec
raison à cet égard, et il conjecture que ce travail
pourroit bien être sorti de la plume d'un théologien
anglois, John Bromyafd, qui vivoit à la fin du quator-
zième siècle, et qui a laisse un long ouvrage intitulé :
Summa Predicantium ; c'est une collection d'anecdo-
tes et de récits puisés de toutes parts et rangés sous
Introduction. xt
ifirers thres coordonnés alphabétiquement. Ce répcr-<>
toire, destiné aux prédicateurs, fut imprimé à Nurem-
berg en i4^S ^ in-folio, et obtint d'assez nombreuses
éditions. Bromyard connoissoit fort bien tes CtsU,
fXU r^roduit fréquemment leurs narrations; nous eil
citerons des exemples.
L^influence des Gesta anglo^latins fat des phis mar-
quées sur la littérature de la Grande-Bretagne ; les
poètes du.temps, Gower, Chaucer, Occlere, Ljdgate,
s'en inspirèrent , et leurs écrits reproduisent parfois
les mêmes sujets.
Le théologien Felton ata souvent les Gesta daas les
Strmoncs dominicales qu'il compila à Oxford en i^p,
et qui existent en manuscrit aans diverses bibliotnè-
ques britanniques.
.Une partie des sources d^où proviennent les récits
contenus dans les Gesta est facile a reconnottre: l'auteur
les signale lui-même: Vaière Maxime, Pline, Sénèque,
Cicéron ^ Aulu-Gelle , Macrobe , tels sont les auteurs
dont*il invoque parfois expressément le témoignage,
et que d'autres fois il a mis à contribution sans les
nommer. Il lui arrive d'ailleurs assez souvent de se
tromper dans l'indication des autorités dont il fait usa-
ge ; il avance un fait d'après le témoignage de José-
phe ou d'un auteur latin , et ni cet auteur ni Josèphe
ne renferment rien de semblable.
Les contes orientaux, qui s'étoient répandus en Eu-
rope à la suite des croisades, ne lui étoient point in-
connus , et ils laissent en maint endroit sentir une
influence des plus marauées ; les récits fabuleux relatif
â Alexandre le Grana et à Virgile transformé en en-
chanteur ont fourni ieUr contingent , ainsi que la vie
des saints, et surtout la fameuse Légendi dorie de
Jacques de Voragine, si chère aux lecteurs du moyen
âge.
Vers la fin de la collection , on reconnoit plus que
jamais l'œuvre de diverses mains. L'auteur des Ôtîa
XV) INTRODUCTIOK»
impenaîia , le crédule Gervais de Tilbury i. fonrnit k
matière de plusieurs chapitres, et un assemblage confus
tdire telle qu elle circuloit au moyen âce bien eh^
tendu; elle ne ressemble pas toujours à celle de Tite-
Live, et elle n'a aucun rapport avec celle de Nlebuhr
et de la critique moderne. e . *
Il est un assez gfand nombre de récits dont on ne
sauroit retrouver aujourd'hui les sources; plusieurs
Sroviennent, sans doute, de traditions défigurées ou
e faits plus ou moins apocryphes et dénaturés ; il en
est aussi dontonpeut vraisemblablement faire honneur
à l'imagination du rédacteur du recueil qui nous oc-
cupe ou à celle de quelques-uns de ses contemporains.
Un certain nombre des récits contenus aans les
Ccsta se retrouvent dans diverses productions du
moyen âge ; il seroit impossible aujourdliui de déter-
miner bien exactement quel $tt^ l'auteur qui a f<^t des
emprunts à l'autre, et il a dû' arriver souvent que, sans
se connoître peut-être , ils auront puisé â la même
source.
Nous signalerons dans nos notes les coïncidences
qu'offrent certains chapitres soit avec divers fabliaux ,
soit avec des recueils d'anecdotes instructives et d'his-
I . Son ouvrage est une desaiption du inonde , composée
pour charmer les loisirs de Tempereur Othon IV. Elle est rem-
plie de fables et de légendes populaires qui offrent un inté-
rêt réel pour l*étudc des idées au Moyèn-Age. Elle a été pu-
bliée pour la première fois par Leibnitz dans la collection
des Scriptores rerum Brunswicensmm (Hanovre, 1707-1711,
} vol. in-fol., t. i.p. 81 1). Un savant allemand, M. de Lie-
Diecht, a publié récemment un extrait de ces Otia, en y joi-
gpant des notes (Leipzig, 1855, m-8). On peut consulter^
sur Gervais de Tilbury, VHistoirt UUiraire de la Franct^
t. 17, p. 81.
J^TRODUCTION. ZVÎj
toves morales, telles qu^ la Disdflina dertéklis de
Pierre Alphonse i, le CoriUe Lucanoràt Jnan Manuel s,
les Ccnîo novcllc antiche 3, et certains CQnteitrs italiens.
1. Noos n'avons pas besoin de parler en détail de cette
production singulière, écrite en latin vers ie commencement
du XJe siècle. Pierre-Alphonse est le nom qu'un juif con-
verti, Rabbi-Moîse Sephandi, né en 1062 , dans l'Aragon ,
et mort en 1 1 10, reçut de son panrain, le roi Alphonse VI.
La Discipline de clergie renferme les instructions qu'un pèie
donne à son fils, et, selon la méthode des anteurs de l'Onent,
les conseils de la morale prennent la forme de la nanation et
de l'apologue. Nous avons fait usage àf. l'excellente édition
donnée à Berlin, en 1827, par M. W. V. Schmidt, petit in-4,
d'après un manuscrit de la bibliothèque de Breslau , avec
ime préface et des noter en allemand ; nous avons également
consulté la traduction en versfrançois faite au XJVe siècle et
dont il a été donné en 1824, à Paris, aux frais de la Société
des bibliophiles françois, une jolie édition, tirée à 200 exem-
plaires seulement, et précédée d'une notice de M. Labonderie,
Consulter, pour plus amples détails sur cette production , un
aiticle de M. Raynouard dans le Journal des Savants , mars
1824, p. 178-18;; VHistoire littéraire de la France^ t. 19;
la Revue française , numéro du 1 5 février 1838, t. 5, p. 14^1 ;
YAnalecta biblion^ de M. Du Roure, 1836, t. 1, p. 96.
2. V. Le Comte Lttcanor, apologues et fabliaux eu XI Ve
siècle, traduits pour la première fois de l'espagnol par M.
Ad. de Puibusque, Paris , 1854, in-8. Juan Manuel, mort
en 1362 , fut un des hommes d'Etat et des écrivains les plus
distingué de l'Espagne au XlVe siècle. Le Comte Lucanor
est un recueil de quarante-neuf historiettes ou apologues mo^
laux, accompagnes d'une sentence morale en vers. Il en existe
denx éditions, devenues rares (Séville, 1575, et Madrid,
1642. V. Ticknor, History of spanish littérature, t. i,p. 61-
75; de Puibusque, Histoire comparée des littératures fran-*
çoise et espagnole^ t. 1, p. 69 et 401 ; Bouterwcck, Histoire
de la littérature espagnole^ t. i, p. 94, etc.). Deux traduc-
tions allemandes (Berlin, i840,ln-i2, et Leipzig, 1843,
in-8 ) avoient précédé celle que le public françois doit a
M. de Puibusque, et dont il a été rendu compte avec de justes
éloges dans aivers journaux {Bibliothèque de l'Ecole des
Chartes^ 4e série, 1. 1 ^ p. 8 1 ; Athen^m françois ^ 9 juin 1855).
3. La première édition datée de ces Cent Nouvelles, dont
Violier, b
xvfij Introduction*
Parmi les ouvrages orientaux, celui dont on re-
trouve le plus souvent la trace, c'est le recueil d'apo-
lo^es connu sous le nom de Bidpay ou Pilpay, et
âui , primitivement composé en sanscrit , a passé en
iverses langues de l'Orient et de l'Europe, sous le
titre de C ailla et Dimnai,
l'auteur est resté inconnu, parut à Bologne en 1525; eUe
avoit été précédée d'une autre qui ne porte point de date.
Elles sont toutes deux fort rares, et, en 1847, i la vente Li-
bri, elles furent payées. Tune 379 fr., l'autre 451 fr. Des
renseignements développés sur ce recueil curieux et sur les
anciennes éditions se trouvent dans le Catalogue Libri , no
233$, dans le Manuel du Libraire, t. i , p. 6 1 1 , et la Biblio-
theca Crenviliana, Londres, 1842, p. 496. En fait d'éditions
plus récentes, on peut citer celles de Florence, 1572, 1724,
1728; Turin, 1801; Milan, 182$.'
I . M. Kosegarten a publié le texte sanscrit. M. Silvestre de
Sacy a mis au jour, en 1 8 1 6, la version arabe, en y joignant
un savant mémoire sur l'origine de ce recueil. Le Manuel du
'Libraire (t, i , p. 351) donne d'amples détails bibliographi-
ques sur ce recueil , dont nous n'avons pas à nous occuper
ici. M. Loiseleur-Deslongchamps, dans son Essai sortes
fables indiennes (Paris, 1838), a signalé les divers récits
.qui , dérivant de cette source , se sont répandus chez tous
les peuples de l'Europe.
En fait de productions orientales qui offrent parfois des
anecdotes semblables à celle des Gesta, nous signalerons
YHitopadisa , recueil d'apologues et de contes traduits du
sanscrit, dont M. Lancereau a donné en i8n une excellente
traduction , accompagnée de notes instructives , et faisant
partie de la Bibliothèque elzevirienne. Nous ne devons pas
oublier ie poème persan d'Hussein Vaez Kashefy : Anvari
Soheifyy publié à Calcutta en 180 ( et en 18 16; il en existe
.aussi une édition lithographiée à Bombay et très rare en Eu*
rope. Voir sur cet ouvrage Loiseleur-Deslongchamps, p. 14
et 70 , et Silvestie de Sacy, Notice^ et extraits des manus-
crits, 1. 10.
Les recueils de fictions arabes si connus sous le titre de
Mille et une Nuits et de Mille et un Jours présentent à plu-
sieurs reprises des traits que les rédacteurs des Gesta ont mis
en œuvre de leur côté ; nous avons signalé ces coïncidences.
Observons en passant que les traductions en langues euro-
Introduction. xûc
Là vogue Qu'obtinrent les dsta n'a rien qui doive
nous surpremlre. Rien de plus ordinaire dans les pro-
ductions du moyen â(;e, rien de plus goûté du public
d'aJors que des recueils d'historiettes et d'anecdotes
accompagnées de réflexions édifiantes.
Dans les anciennes éditions de la Légende dorée ^ la
vie de chaque saint est suivie de longues considérations
pieuses , complètement dans le genre des morûlisations
2ui viennent à la suite de chacun des chapitres des
"testa. C'étott, en effet, le meilleur moyen d'exercer
quelque influencé sur les esprits peu éclairés.
Dans le Miroir idstorial de Vincent de Beauvais,
on trouve une fable d'Esope intercalée au milieu d'un
sermon, et des exemples semblables sont loin d'être
rares. On en trouveroit bien d'autres en feuilletant les
vieux sermonnaires manuscrits ou imprimés que l'ou-
bli dévore au fond des grands dépôts publics, et parmi
lesquels viennent s'offrir à notre plume les noms d'Hé-
rold {Sermones discipuli, Hacenoae, 1512, in-fol.}, de
Jean Bromyard, professeur de théologie à Cambridge,
5ue nous avons déjà mentionné; d'Etienne Baron,
Lngbis de l'ordre des Minimes à la fin du XVe siècle,
et de bien d'autres que nous laissons de côté , sans
même nous arrêter à des prédicateurs bien plus con -
nus y à Menot, à Barlette, à Raulin, à saint Vincent
Ferrien.
péennes des contes arabes dont il s'agit ne conservent nul-
lement , et pour causé, la physionomie de roriginai. Un cin-
quième de l'ouvrage est absolument intraduisible, et l'orien-
. taliste le plus audacieux n'oseroit rendre littéralement les
trois quarts du reste. On y voit les dames de la plus haute
société de Bagdad donner l'exemple de la plus scandaleuse
immoralité ; on rencontre à chaque instant des images k côté
desquelles les épigrammes de Martial sont un modèle de ré-
serve.
I. La Monnoie a glissé, dans le Glossaire qu'il a joint
i ses piquants noëls bourguignons, l'extrait d'un ser-^
mon de saint Vincent Fenier sur le devoir conjugal , mor-
ceau qui a beaucoup d'affinité avec un des contes de La
3.
Xt INTRODUCTIOK.
PenLot loigleaps im pareâ isage a pretaln en
chaire; il snbsiâoit enooEe en Italie m aède dernier,
tdon le témoignage de Grosiey, qni affane avoir en-
tendu, à Venise , on jacobin raconter dass m sennon
une foule d'histoires ridicuks, entre mtpa celle d'nn
Yoteor de grand chemin qni fnt tné -par nn Tolenr qu'il
avoit attaqué, et qui mourut sans confession, ^n
corps, dont l'âme ne se détacha pas, fnl cnseYeli an
pied d'un chêne. C^elque temps après , saint Domini-
que passe par-là ;irappelie le bandit, qû, malgré ses
crimes, avoit chaque jour récité le Rostre; il le res-
suscite, le confesse, l'absout et lui ouvre l'entrée du
paradis.
Les Gesta parurent, sous ce rapport, offrir à l'é-
loquence de la chaire un secours des plus précieux,
et Erasme atteste, dans son Eloge de la folie (Baslesc,
1780. p. 261), l'usafie qu'on en faisoit.
Schelhorn {Amœnit. htter,, t. 1, p. 807) dit avcûr
en sa possession un manuscrit des Gesta qui portoit
en marge l'indication des historiettes que ses anciens
possesseurs avoient utilisées dans leurs sermons.
A côté des Gesta on pourroit placer un assez grand
nombre d'ouvrages qui n'ont pas eo, il s'en faut, au-
tant de vogue, mais qui , conçus d'après un plan tout
semblable ^ présentent de même une série d'anecdotes
plus ou moins controuvées, prises de côté et d'autre
dans les auteurs classiques , cnez les légendaires, dans
les chroniques, et toujours accompagnées de réflexions
édifiantes.
Parmi quelques-unes de ces productions , qui furent
alors lues avec avidité , et qui sont depuis longtemps
reléguées dans la classe si nombreuse des livres que
personne n'ouvre, nous mentionnerons :
VApiarius, de Thomas de Cantimpré, composé au
Fontaine, le Calendrier des Vieillards ^ et qui, selon la re-
marque de la Biographie universelle, est un monument pré-r
deux de Tinnocence de Torateor et de la simplicité du
temps.
iNTRODUCTiON. ZXJ
Xllle âède, réimprimé plusieurs fois jusçiQ'en 1647,
traduit en hoUandois et en François, et ani, représen*
tant t'Egiise sous la forme de ruches d'aoeilles, appuie
ses réflexions morales par des contes nombreux.
Le Formicarius de Jean Nyder (Cologne, in-fol.,
sans date; Strasbourg, 1S17; Douay, 1602, etc.),
ouvrage dont le but est dMnspirer Tanour de toutes
les vertus chrétiennes par l'exemple des fourmis ; il
fait l'histoire naturelle de ces insectes, et à chaque
chapitre il ajoute des anecdotes et de pieuses consi-
dérations ;
Les Moralisûtiones historiarum y de Robert Hotcot,
Paris , I 5 I o ;
Le Brutarmm ou les ParaboU d'Huçies ou' Odo
de Ceriton, moine de Ctteaux, qoi vivoit en Angle-
terre à la fin du Xlle siècle, et dont les ouvrages sont
restés manuscrits, à l'exception de ses Homilia de
utnctis, Paris, 1520, in-fol. ;
Le recueil anonyme intitulé : Spéculum exemplonm
ex diversis Ubris in unum laboriose coUecîum, Uaven-
trise . 1 48 1 ^ iiKfol . , Hagenhoae , i ^ 09 , in-fol . Outre
ces aeux éditions on en compte cinq ou six autres.
On moralisa divers auteurs latins, et notamment
Ovide^ auquel Thomas Wallevs ou de Valois rendit ce
service au milieu du XiVe siècle 1. Cette production,
imprimée en 1 509, à Paris, sous le titre de Metamor-
phosis Ovidiana moraliter explicata , fut si bien accueil-
lie du public qu'il fallut en donner deux éditions nou*
veiles en 151$ et en 1521. Il en avoit déià paru une
traduction françoise, sous le titre de : Mitamorphost
d'Onde moralisiez elle forme un très rare et bien pré-
deux volume, mis au jour à Bruges en 1484; Colart
Mansion en fut le traducteur et l'imprimeur.
Les poèmes du moyen âge, les romans de cheva-
I. V., sur cet auteur, V Histoire littéraire de la France^ t.
19, p. 177-184 ; la Biographie universelle^ t. 4f ; un travaU
de M. de Bormans , dans les Mémoires de l'Académie de Bel-
pqae^U 19, 1852, seconde partie, p. 1)2-1(9.
xxij Introduction*
ierie n'échappèrent point à la manie de tout ailégorî-
ser. On interpréta une composition fort profane , le
Roman de la Kose^ en montrant que la rose étoit la^
sagesse divine, l'état de grftce, ia Jérusalem céleste ,
et, en 1577, une édition françoise d'Amadis fut pré-
cédée d'une préface développant les trésors d'instruc-.
tion cachés sou5 le voile de ces récits, et totalement'
inaperçus des lecteurs ordinaires ■ .
Un court exposé de ce(]ui concerne la bibliographie
des Gesta et leurs traductions doit ici trouver sa place.
L'édition que divers bibliographes regardent comme
la première est un in-fol. de 169 feuillets, sans lieu ni
date, où l'on reconnoit les caractères d'Ulric Zell,
qui imprimoit à Cologne vers 147a. Ce volume est
intitulé : Ex gestis Romanorum hystorie notabila de vi*
tiis virtutibus^ue tractantes cum applicationibas morali-^
zatiset misticis. Il contient cent quatre-vingt-une his-^
toires, et il est d'une grande rareté.
Une autre édition m-folio^ de 125 feuillets, sans
lieu ni date, ne renferme que cent cinquante-une his-
toires, et peut-être a-t-elle devancé celle d'Ulric Zeii.
Les caractères sont semblables à ceux de N. Ketelaer
et de Gérard de Leempt, qui imprimoient à Utrecht
en 1473. ^^ volume est décrit dans la Bibliothua Gren-
viliana, Londres ^ 1S42, p. 273.
On ne trouve également que cent cinquante^n cha-
pitres dans une autre Mitionyde 1 18 feuillets, imprimée
avec les caractères de Terhoemen de Cologne ; mais les
cent quatre-vingt>une histoires se montrent de rechef
I . A des époques plus récentes on a voulu également don-
ner un cachet de moralité à quelques poètes latins par trop
vifs. Nous avons vu en ce genre un livre curieux , œuvre
d'un naïf et laborieux Allemand , Jean Burmeister, Martialis
parodU sacrée , Goslar, 161 2. Parfois , l'arrangeur subistitue
à des mots qui bravent Thonnéteté les noms les plus juste-
ment vénérés, et, pour que rien ne manque au ridicule de
son œuvre, il imprime les épigrammes licencieuses du poète
latin à côté de ses pieuses parodies.
Introduction. zjoij
dtos quatre ou cinq autres éditions sans liai ni date^
aui paroissent avoir été exécutées dans les Pays-Bas on
dans Jes provinoes rhénanes» Un volume in«4 porte la
souscription de Jean de Westphalie à Louvain, mais,
il n'est point daté.
La première édition qui porte une date est un in-.
Iblio exécuté à Gouda par Gérard de Leeu en 1480;
pois viennent une édition donnée à Hasselt en (48I9
et une autre datée de 148Q et n'ayant point de nom
de ville ni d'imprimeur. Elles contiennent Tune et
l'aitre 181 chapitres.
Arrivent ensuite d'autres volumes, datés de 1 493, in-
fol; 1494, in-fol.; 149^, in-4 (Nuremberg); 1497,
»-4î »497, >n-4 (Strasbourg); 1499, (Pans), in-4;
iSoo, in>8.
De 1 506 à 1 5 )8 on compte seize éditions, publiées
â Paris j Lyon. Venise, etc. Il faut ensuite fran- .
chir un mtervalle de près de trois siècles pour arriver
â l'édition de M. Adelbert Keller. C'est un volume
io'S de 307 pages, publié à Stutt(;art en 1842; il
contient 181 cnapitres, et il reproduit, sans une ligne
d|introdttction et sans une seuie note, le texte de ré-,
dition regardée comme l'édition princeps. M. Keller
se réservoit de discuter toutes les questions relatives
i l'histoire littéraire des Gesta, de si^aler les sour-
ces de ces récits et d'en rechercher les imitations, dans
vn travail spécial et étendu, qui , nous le croyons, .
n'a point encore vu le jour, et dont les amis de 1 étude
doivent désirer vivement l'apparition, car il répandra
Boe clarté vive et nouvelle sur bien des points peu
connus de l'histoire de la fiction au moyen âge.
Après avoir circulé quelque temps en manuscrit,
one traduction françoisedes Gâta fit enfin imprimée;
«Ile a pour titre :
Le Vioiier des histoires romaines moraliseei, sur la
w>biu ^teSj faictz nrtacttlx et anciennes cronicques des
f(omauuns,/ort récréatif a moral, nounUcment trans-
XXIV INTRODUCTIOK.
laU de latin en françois, et imprimé pour Jehan de
La Garde, Paris. 152 1, petit in-fol.
Deux autres éditions ne tardèrent pas à suivre
celle-là; elles furent, Tune et l'autre, mises au jour à
Paris . par Philippe Le Noir, actif éditeur de romans
chevaleresques ; rune n'a point de date, l'autre porte
celle du 20 septembre 1525. C'est un volume in-4,
en caractères gothi(jues. avec des figures sur bois
(4 et 140 feuillets, sig. À.-G).
Citons aussi l'édition de
Denis Janot, Paris, ip^»
petit in-4, caractères gothiaues, 4 feuillets préhna-
naires et 140 feuillets chiffrés; un bel exemplaire de
ce volume rare a été adjugé au prix de 142 £r. à la
vente de M. Armand Bertm, n*» 1 155.
En voyant ce recueil quatre fois sous presse dans
une période de dix ans, on reconnoît toute l'étendue
de la vogue dont il entra en possession ; mais ék fut
suivie d'un long oubli , et plus de trois siècles dévoient
s'écouler avant que le retour de l'attention publique
vers les productions du passé vînt rendre néces-
saire une édition nouvelle du Violier des histoires nh
maines.
Cette traduction n'a point reproduit tous les récits
de l'édition originale ; elle s'est bornée à en translater
cent quarante-neuf i . Il est permis de croire que le désir
de ne point faire un volume trop épais a décidé le
choix d'une des éditions les moins complètes comme
devant servir de guide. La version est d'ailleurs fidèle ;
les moralisationSf parfois abrégées dans quelques-unes
des éditions latines, ont été reproduites dans tous
I . Les chapitres que le traducteur françois a supprimés-,
ans qu'il soit possible de connottre aujourd'hui les motin
qui l'ont conduit, portent dans l'édition latine les numéros
suivants: 27, j), 87, 88, 91, 92, 9?, 9$, 98, 104, 105,
108, 109, 117, 118, 126, ijo, ijj, i}4» >î&» «4», MJ,
144, 145, 152, 157, i6i, 169, I7J, 178, 179, 180. On
peut supposer d'ailleurs que le rédacteur du Violier a pris
pour guide soit une édition complète, soit un manuscrit.
my
Introduction. zxv
leurs diveloppemeats ; ils ne faticuoient nullement
alors l'attention de lecteurs qui vouloient être édifiés.
Nous crojons à propos de placer ici les titres. des
histoires qui figurent dans le texte latin et qui ne sont
point comprises dans notre Vhlien Nous y joignons
quelques indications succinctes.
Ch. 27. De la rémunération équitable (parott
d& à l'imagination du rédacteur). Ce récit fait partie
Winkyn
toire semblable, où figure le roi Arthur, se trouve dans
l'ouvrage de Roberts , Cambrian popalar Antiqaitus ,
181 }, p. 94.
Ch. 53. Qu'il ne faut point changer les bons gou-
vemeurs (emprunté à Valère-Maxime, liv. 6, ch. 2).
Cette histoire manque dans les rédactions aneloises,
ainsi que cellesdes ch. 88, 92, 93, 95, 98, 1 18, 133,
138, 142, 143, 144, lAS, IS2, léy, 161, 169.
Ch. 87. Comment Jésus-Chnst s'est exposé â la
mort pour nous. (C'est l'anecdote bien connue rela-
tive à Auguste et à un soldat qui avoit combattu à
Actium.)
Ch. 88. De la ruse du diable qui conduit beau-
coup d'hommes à leur perte ( de Vinvention du ré-
dacteur). >
Ch. 91. De la torpeur et de la paresse ( même ob-
servation ). Cette anecdote fait partie du texte anglois
publié par Madden, ch. 56, p. 191. Elle forme le
chap. 21 de l'édition de Winkyn de Worde; elle est
dtée dans les Moralitates d'Holcot, dans les Sermones
de Felton, dans la Samma Predicantium de Bromvard.
Un récit analogue a trouvé place dans les f/tfu^-Af^r-
chcn de Grimm, qui l'a emprunté au recueil de Pauly;
Sckimpfand Emsty ch. 243.
Ch. 92. Jésus-Christ a voulu mourir pour nous
donner la vie. ( On y distingue quelques indices d'une
origine orientale. )
xjtyj Introduction.
Cb. 95. De rhéritage et de la joie de Fâme fidèl^
(légende monastique).
Ch. 9^. Jésus-Christ nous a rendu Théritage de la
patrie céleste ( récit peu exact des causes de la guerre
entre Constantin et Maxence).
Ch. 9S. Que Dieu peut être apaisé en cette vie.
( usage prétendu attribué aux Romains ).
Ch. 104. De la mémoire des bienfaits. (Histoire
d'Aqdrodés et du lion qu'il avoit sauvé ; elle est prise
d'Aulu-^Gelle, Nuits attiqucs. l. 5, ch. 14, lequel a
suivi un auteur grec nommé Appion^ contemporain
de Tibère, mais qui n'étoit pas très digne de foi. Le
rédacteur des Gestû est plus simple dans son récit que
récrivain latin, et il paroît avoir puisé dans quelque
source orientale.)
Ch. I oj . De la vicissitude de toute bonne chose ,
et spécialement d'un jugement droit. (Voir Madden,
ch. 7, p. 16.) Il s'agit dun serpent qui apporte une
pierre précieuse , au moyen de laquelle un empereur
recouvre la vue. Pareils récits ne sont pas rares chez
jes écrivaiens du moyen âge. ( Voir Schmidt . notes .
jointes à la traduction allemande d'un choix ae nou-
velles de Straparole, 1817, p. 281.) Le fond de cette
histoire est emprunté à une chronique allemande de
Charlemagne. et le fait est indiaué comme s'étant.
passé à Zurich. (Consultez Scheuchzer, Itineraria Al-
pina, t. 3, p. 381^ et Grimm, Deutsche Sageriy t. 2,
n*' 45 3, t. 2, p. 155, ainsi que la traduction françoise
intitulée Veillées allemandes.) Voir aussi les Cento
Novelle antichej nov. 49, p. 69; Turin, 1802.
Ch. 108. De la constance fidèle dans les promes-
ses. (C'est l'histoire de Damon et de Pythias, racon-
tée par Valère Maxime, 1. 4, ch. 7, et par uicéron^
TttsculéneSy V. 22 et OfûceSy III, 10.)
Ch. 109. Que le diable trompe finalement et pré-
cipite dans l'enfer ceux qu'il enrichit par l'avarice.
(Ce récit, emprunté à l'histoire de Bariaam et de Jo-
saphat, a passé dans le Miroir historial de Vincent de,
Introduction. zxvij
Beanvab, 1. 14; dans le Décâminn de Boccacc,
jour. 10, nov. 1; dans les Cmîo NcvdU âiaUkif
n® 6), etc.)
Ch. 1 17. Des obstinés qui ne Yeulent pas se con-
vertir, et du châtiment qne leur infligera la sentence
définitive. ( Ce récit, relatif i une loi obligeant le se*
dncteur d'une jeune fille à Tépouser, ne parott pa
avoir one base historique réelle. Il fait partie du texte
anglois édité par Madden, ch. ^9^ p. 172, et il forme
le 43e chapitre de l'édition de Wmkyn de Worde.)
Ch. 1 18. De la tromperie et de la ruse. (Ce conte,
d'origine orientale, se trouve, avecpeu de changements,
dans les Mélanges de liuiratmt onentaU de Cardonne,
t. 1, p. 62, et sous le titre du Déposkaire iafidUt dans
les Mille a un Jours^ édit. de Loiseleur Deslon^
champ, p. 652. On le rencontre aussi dans la Duo-
flina clericalis de Pierre Alphonse, ch. 16 (t. 1, p.
16, de l'édition de Paris; voir encore les notes de
Schraidt, p. 137); dans les Fabliaux recueillis par
Barbazan (t. 2, p. 107} et Legrand d'Aussy (t. 3,
p. 248); dans les Cento Novelle anùche (nov. 74,
p. 48, édit. de 1802 ); dans le Dicamérên de Boccace,
(joum. 8, nov. 10).
Ch. 1^0. Que l'homme saize l'emporte sur l'homme
fort. ( Récit qui semble dû à rimagination du conteur.
H a passé dans les deux rédactions an^^oises publiées
par Madden. ch. 16, p. 46, et ch. 5, p. 28^ ; mais
il n'a pas été admis dans l'édition de Winkjrn de
Worde.)
. Ch. 133. De l'amitié spirituelle (une anecdote
semblable se trouve dans le Comte Lucanor^ p. 210
de la traduction de M. de Puibnsqne. L'auteur es-
pagnol substitue deux chevaux aux deUx chiens dont
il est question dans le texte latin.)
Ch. 134. De l'innocence de la mort de Jésss^.
Christ. ((>tte histoire repose sur une loi signalée
d'après l'autorité de Sénèque ; mais de fait il n'y a
rieo.de pareil dans Jes. écrits de ce philosophe. Le
nvuj Introduction.
texte anglois (voir Madden, ch. 5, p. 9, et l'édition
de Winkyn de Worde, ch. 7) mentionne cette anec>
dote sans invoquer Sénèque.)
Ch. 1 38. De ceux dont nous triomphons par la
bonté , lorsque nous ne pouvons les vaincre par la sé-
vérité. (Paroît emprunte à un trait de la vie d'Alci-
biade, et peut-être aussi à auelque source orientale.)
Ch. 142. Des filets du aiabie dans lesquels il s'ef-
force de nous enfermer. ( Historiette mystique et mo>
raie.)
Ch. 143. De la crainte du jugement dernier. (Ré-
cit emprunté à l'histoire de Barlaam et de Josaphat ;
de là il a passé dans le Miroir historial de Vincent de
Beauvais, dans la Confessio Amantis de Gower, dans
Golden Légende de Caxton.) Swan (t. 2, p. 458) a
transcrit les passages de ces deux auteurs anglois.
Ch. 144. De l'état actuel du monde. (Anecdote
morale dont nous ne retrouvons pas la source.)
Ch. 145. De la voie du salut que le Seigneur Dieu
a ouverte par son fils. (L'auteur s'appuie sur l'auto-
rité d'Albert. On trouve en effet quelque chose d'a-
nalogue dans Albert le Grand, De Animalibus, 1. 35.)
Ch. 152. Que Jésus-Christ nous a délivrés des pér
rils éternels et des assauts des démons. ( Ce récit pa-
roît avoir été inspiré par un trait relatif à Clonymus,
fils de Cléomène. roi de Sparte.)
Ch. 1 57. De la peine aes pécheurs qui ne font pas
en cette vie satisfaction de leurs fautes. (Nous retrou-
vons ce récit dans la Disciplina clericalis de Pierre
Alphonse, ch. 8 (voir les notes de Schmidt, p. 120),-
et dans les Cento Novelle antiche, nov. 50, p. 76 de
Péditiondei8o2.)
Ch. 161. Qu'il faut toujours rendre grâce à Dieu
de ses bienfaits ( emprunté â Geirais de Tilbury, Otià
imperialia, l jj ch, 60),
Ch. 169 Des douze lois et de la façon de vivre.
(L'histoire de Solon a servi de base à ce récit.)
Ch. 173. Des fardeaux et des embarras du monde.
Introduction. xzix
et' des joies da ciel (récit mystique ou'on peut rap-
procher d'un passage de Matthieu Paris, p. 927,
édition de Watt, 1684, in-folio}.
Ch. J78. De la providence, mère de toutes les
richesses. ( On ne retrouve pas la source de ce récit^
où un monarçiue reçoit une leçon de morale en coiir
tempiant les images tracées sur une tapisserie.)
Ch. 17^. De la gourmandise et ae l'ivrognerie.
( Déclamation contre ces deux vices^ d'après l'autorité
de Césaire, auteur d'instructions religieuses et mora>
les fort répandues au moyen âge.)
Ch. 180. De la fidélité. (L'auteur cite Paul le
Lombard, c'est-à-dire Paul le Diacre, qui„ dans son
Historia Longobardorum, I. 5, ch. 2, rapporte en effet
un trait semblable.) Les noms des personnages ne
sont pas les mêmes que ceux qu'indiquent les Gesta,
Les Gesta trouvèrent en Allemagne et dans la
Grande-Bretagne un accueil tout aussi favorable qu'en
France. On s'empressa de les mettre à la portée du
public, qui^ne connoissoit que l'idiome national.
En fait de traductions angloises, nous citerons d'a-
bord celle que Winkyn de Worde imprima à Lon-
dres, in-4 gothique, sans date. Ce volume, de 164
nages (signatures Â-0), ne contient aue 43 histoires;
il est tellement rare qu'il a voit échappe aux recherches
des bibliographes anglois les plus zélés , tels que Her-^
bert, Dibdin et Douce; ce dernier avoit même douté
que cette édition existât. Le fait est qu'on n'en con-
noît qu'un seul exemplaire, conservé à Cambridge, dans
la bibliothèque du collège de Saint-Jean.
J. Johnson (Tjpographia , Londres, 1824, t 1, p.
386) en a transcrit un chapitre >. M. Madden l'a décrit
I. Lt Rétrospective Review y Londres, 1820, t. 2, p. 327 ,
a consacré un très court article à ce volume; il en reproduit
également une des histoires , la 5e , laquelle ne se trouve
|»iot dans les autres rédactions angloises, mais qui fait par-
tie de notre Violier,
XXX ÎTRODUGTION.'
(préface, p. xv); le livre fat iriprimé de 1 5 loà 1 5 f 5 ;
■if eut pour basé les anciennes rédactions angloi-
ses manuscrites, mais le style fat rajeuni et des
changements considérables eurent lieu, sur les qaan
rante-cînq histoires qu*il renferme, trente-cinq se
trouvent aans les deux manuscrits que Maddeo regarde
comme les meilleurs, et cet érudit a placé les huit au-
tres récits p. 486-503 de son édition. Ces huit cha-
Î)itres portent dans le volume de Winkyn de Worde
es nos I, 2, j, 4, 5 ,5,28 37.
On connoît des éditions de 1577s 1595» 1648,
1663, 1668, 1672. 1682, 1689 et 1703, et deux sans
date; elles ne renferment que 43 ou 44 histoires >, et
elles suivent toutes la rédaction angloise; le style
est revu et rendu plus moderne à mesure qu'on se
rapproche de notre époque.
En 1 70 j on imprima à Londres une traduction de
quarante>cinq histoires, d'après le texte latin et d'ar
près une édition de 1 514. (Je travail devoit être con-
tinué; il ne le fut pas 3, mais il reparut vers 17 10, en
1 . Cette traduction fut publiée par un fécond écrivain ,
Richard Robinson , dont les ouvrages sont aujourd'hui ou-
bliés. D'après une note de la main de cet autear (manuscrits
du Musée Britannique), on apprend que sa version fat réim-
primée sept fois; il dédia la septième édition au docteur
Watson , évèque de Chichester, qui lui témoigna sa recon-
noissance par le don de deux shellings (2 fr. 50). Détruits
par un long usage, les exemplaires de ces diverses éditions
sont devenus très rares.
2. Cette quarante-quatrième histoire, qu'on trouve dans
3ùelques-uns de ces volumes anglais, est te i6e chapitre
es éditions latines {De vita exemplarï) M de notre VioUerj
on ne la rencontre pas dans le texte anglo-latin. Swan, qui
parle de cette traduction, t. i , p. 68, a cru devoir reproduire
six des histoires qu'elle renferme : ce sont les chapitres i, a,
18, 21, 27 et 32.
^ Swan signale en détail , dans son introduction, p. lix-
cxxxii, le contenu de ce volume. Il transait en entier les
douze chapiues. L'un d'eux, le 2 le, est l'histoire du roi Léar»
INTRODUCTIOH. , XJO^
an volame sans date, qui contient quatorze antres his-
toires étrangères aux yéritabies Gesta. En 1721, une
autre édition reproduisit ces cinquante^euf histoires
dans un style rajeuni. On cite également des éditions
d'Aberdeen, 1715, et de Glasgow, 1753 ; elles ren-
trent dans la classe des livres populaires. On voit ainsi
qu'oubliés en France au dix-septième et au commen-
cement du dix-huitième siècle, les Cota continueient
d'avoir en Angleterre de nombreux lecteurs. Ils furenl
à leur tour délaissés pendant, long-temps ; mais, en
1S24 , Charles Swan publia en deux volumes petit in-S
une traduction du texte latin ; elle comprend iSo his-
toires , et elle est précédée d'une Introduction de plus
de 140 pages, où se trouvent de longs extraits des
Cesta angbis. Le traducteur a joint des notes assez
nombreuses et instructives.
Voyons maintenant, en fait de versions des Getta, ce
que nous offre l'Allemagne.
En 1498, l'imprimeur Hans Schobser fit parottre k
Augsbourg une version des Gesta : elle forme un vo-
lume in-folio de 4 et 128 feuillets; il est devena fort
si connue par la tragédie de Shakespeare. Elle est mise
sous le nom de l'empereur Théodose. Le chap. 25 le
compose d'une série de questions adressées par l'emperenr
Andronic à un chevalier. Le moyen âge offre divers exemples
de productions analogues , mais d'une étendue bien plu
considérable; nous nous bornerons à en citer deux : lo Us
Mil //// vmgt et quatre demandes , avec les solutions et res-
ponses d touspropoz, selon le sage SldraCy ouvrage imprimé
plusieurs fois à la fin du 15e et au commencement du i6e
siècle (voir Delandine, Manuscrits de la bibliothèque de Lyon^
t. 2, p. 129^ P. Paris, Manuscrits françois- dt la bibliiH
thèque du roi, t. 6, p. 24; Du Roure, Analecta-biblioHy
L I, p. 232; le Bulletin du BibUoDhiU, 18)6, p. 436, et
1846, p. 612) ;^ 20 L'Enfant saige a troysans, irtterrogi par
Adrians, empereur de Romme, opuscule imprimé vers 1 $00,
et qui a reparu récemment à Epinal avec quelques change-
ments. V. Charles Nisard , l/iVt. des livres populaires^ t. 2,
p. 17.
luLxij Introduction.
rare et ne contient que 93 chapitres, y ne autre édi-
tion, Strasbourg, J. Kammerlander, 1538, in-folio,
présente un texte notablement modifié par des suppres-
sions nombreuses et des changements considérables.
IJn moment avant de donner le texte latin , M. A.
Keller publioit, en 1841, un ancien texle allemand
des Gesta , d'après un manuscrit de Munich. Ce vo-
lume renferme cent onze histoires, et il forme le vingt-
deuxième volume de la collection publiée par le li-
braire Basse ; Bibliothèque de la littérature nationale al-
lemande.
. L'année suivante, un des plus laborieux érudits dç
rAllemagne, le docteur J. G. Th. Graesse. mettoit
au jour à Dresde une traduction allemande des Gestay
faite d'après le texte latin (2 vol. in-12; viij et 287,
31 5 pages). Il y joignit quelques ifotes succinctes, une
dissertation sur l'origine et les éditions des Gesta , et
deux suppléments.
Le premier renferme tout au long trente récits qui ne
font point partie de la rédaction latine des Gesta, mais
qui se trQuveHt soit dans l'ancienne édition allemande,
soit dans le manuscrit de Grimm. Ils ont été , à l'ex-
ception de huit, insérés dans l'édition allemande àe%
Gesta due au zèle de M. A. Keller. Il n'est donc pas
inutile de sig^ialer les sujets de ces diverses narrations.
I. Alexandre et. Diogène. Cette anecdote est racon*
tée d'après l'autorité du philosophe Saturne (chap. 18,
Keller).
II., Histoire de quatre ermites (chap. 26, Keller).
III. Histoh-e de deux frères (chap. 30, Keller).
IV. Histoire du grand Alexandre (chap. 38, Keller).
V. Histoire de Josias, l'empereur de Rome (chap.
37, Keller).
VI. Histoire d'un noble romain.
VII. Histoire d'un homme qui n'avoit qu'un fils.
VIII. Histoire de l'empereur Octavien.
IX. Histoire du roi Hérode qui avoit une fille fort
belle.
Introduction. xxxh
X. Histoire de l'empereur Lacius.
XI. Histoire de Gallien, l'empereur romain.
XII. Histoire d'un habile negromancien.
XIII. Une belle histoire de Dioclétien , ils de Do-
mitien. (Ce récit , beaucoup plus long que les autres,
est un remaniement de l'ouvrage bien connu au moyen
jlfe sous le titre du Roman des Sept Sagis de Rome i.
11 renferme treize contes divers; six d'entre eux se re-
trouvent dans l'édition de Keller, chap. 72,. 73, 74,
75, 76, 78.)
XIV. Histoire d'an sacrifice offert par le grand
Alexandre.
XV. Histoire d'un tableau, d'un ho mme et de Tero-
pire du monde. (Récit d'une des merveilles opérées par
l'enchanteur Virgile; chap. 21, KellerO
XVI. Histoire d'un forestier et de son 41$ qui von-
loit tuer un empereur (chap. 26, Keller).
XVII. Histoire d'un eniant, d'un chevreuil et d'un
loup (chap. 50, Keller).
XVI I I . Histoire d'un cheval noir (chap. ) 3 , Keller).
* XIX. Histoire d'une femme , d'un nragou et d'un
lion au temps d'Antonin (diap< u, Keller).
XX* Histoire d'une Ville située sur les bords de la
mer et du martyre de Notre Seigneur (chap. 67, Kel-
ler).
I . Renvoyons aux détails que fournit le Manuel âa Libraire,
t. ) , p. 2 )8 , sur les diverses êditîotis en différentes lances
de cette production longtemps célèbre. M. Keller a publié à
TUbingue, en 1836, le texte en vers françois du XII le siècle,
et il Ta fait précéder d'une longue et savante préface. Une
vieille traduction en prose a été mise au jour en i 8)3» à Paria,
à la suite de V Essai sur Us Fables indiennes et sur leur intro-
duction en Europe, par M. Lobeleur-Deslongchamps; Plusieurs
des histoires contenues dans le Roman des sept Sages sont
placées dans une des œuvres d'imagination les plus remar-
quables <)u'offre le Moyen-Age, Li Romans de /jolopathos.
Une édition , la première qui puisse revendiquer le titre de
complète Y a para en 1S56 dans la Bibliothèque elzevirienne.
VioUer» c
xxxiv Introduction.
XXL Histoire d'Octavicn et d'une tour avec des
images (chap. loo, KeHer).
aXIî. Histoire du roi qui vouloit prendre par force
saint Pierre et saint Paul (chap. 76, Keller).
XXIII. Histoire de Saint Daniel qui vit une colonne
(chap. 87, Keller).
XXIV. Histoire d'une colonne qui ètoit à Jérusa-
lem (chap. çi, Keller).
XXV. Histoire de deux frères qui étoient grande-
ment en guerre Tun contre l'autre (chap. 94, Keller).
XXVÏ. Histoire d'un pont et des bêtes féroces qui
le eardoient (chap. 96, Keller).
aXVH. Histoire des sources qui sont miraculeuses
(chap. 97, Keller).
XXViII. Histoire de sept arbres et des sept péchés
mortels (chap. 95, Keller).
XXIX. Histoire d'un empereur qui avoit puni une
femme , laquelle fut sauvée par sa fille (chap. 101,
Keller).
XXX. Histoire de trois sirènes qui ont fait périr
beaucoup de voyageurs.
Le deuxième supplément oui accompagne la version
du docteur Graesse tait connoitre dix-sept récits qu'offre
la rédaction angloise des Gesta et qui s'écartent du texte
latin.
Un érudit qui s'est placé , dans la Grande-Breta-
gne, au premier rang des explorateurs de la littérature
au moyen âge, sir Frédéric Madden, a mis au jour, en
1838, une traduction angloise des Gesta, jusqu'alors
restée inédite. Ce beau volume in-4, de xxii et J30
pages , tiré à fort petit nombre pour le Roxburghe-
Club) n'a point été mis dans le commerce. Il n'en
existe sans doute en France qu'un seul exemplaire ,
celui qui appartient à la Bibliothèque impériale et que
nous avons longtemps eu sous les yeux. Voici son con-
tenu :
Pages i — xxiv , introduction.
Pages t — 268, soixante-dix histoires, d'après un
Introduction. ixxv
nmuscnt conservé au Musée britannique (fonds Har-
leyen, n. 7553).
Pages 26^485, quatre-vingt-seize histoires, d'a-
près un manuscrit appartenant au même Musée (addt-
tionaJ, B. 9066).
Pages 486-503 , histoires empruntées à l'édition
de Winkyn de Worde.
Pages So$~SJo> notes,
(garante- neuf des récits contenus dans les éditions
latines sont reproduits parfois avec des changements
assez sensibles dans le texte du manuscrit Harleyen;
les noms des empereurs sont presque toujours modi-
fiés ; trente-six des récits latins sont reproduits dans
le second manuscrit publié par M. Madaen.
L.e premier de ces manuscrits renferme dix-sept
chapitres i qui ne sont point dans le texte latin. Huit
chapitres a du second manuscrit provoquent pareille
observation; plusieurs chapitres de celui-ci (45 , 48,
$0i 51, 52, etc.) sont des apologues étrangers à la
rédaction habituelle des Gcsta, et qu'on attribua à Odo
de Ceriton , écrivain du quatorzième siècle.
On chercheroit en vain dans le premier manuscrit
quinze des histoires 3 que présente le second ; mais en
revanche trente-huit chapitres du premier manuscrit ne
figurent point dans le second.
Si nous examinons l'édition de Winkyn de Worde,
dont nous avons parlé, nous constaterons qu'elle con-
tient vingt-neuf histoires qui se retrouvent,dans l'édi-
tion latine. Elle en renferme par contre un certain nom-
^e(chap. I, 2, 3, 14, 23,25; 2Q, 30, 35, 36, ;9,
40, 41) qui ne font pomt parUe du texte latm publié
1- Ce sont les chap. 12, 15, 18, 19, 21, 25, 26, 29, 38,
39, 40, 60, 62, 63, 64, 69 et 70.
a. Chap. 16, 18, 19, 24, 27, 3 2, 36, 79. Les châp, 27,
^^4) 109 et 130 de Tédition latine de Keiler, correspondant
^uchap. 9, 17,. 15 et 5 dé ce seoSnd manuscrit anglois, ne
font point partie du texte du VioUer.
3. Chap. 17, 18, 19,21,22,2), 24, 25, 27, }2, 33,.
J4i ÎJu Î9ct46.
XXXVJ INTRODUCTION;
par M. Keller,.mais qui se trouvent toutes dans le
texte anglo-latin.
M. Madden a également collationné un manuscrit
conservé à la bibliothèque de Cambridge, et notam-
ment trente-deux histoires ; elles se retrouvent toutes
dans l'un ou Tautre des deux manuscrits du Musée
britannique, et, à l'exception de quatre (chap. 21,22,
24 et 29) , elles se rencontrent aussi dans le texte
latin.
Oh remarque dans l'ancienne rédaction angloise,
aui forme la seconde partie de la publication de Mad-
en (chap. LXXVïll, p. 446), 1 histoire de la reine
Sibille, tille de l'empereur Constantin et femme de
Charles , roi de France , faussement accusée par un
chevalier félon nommé Macaire , et défendue par un
autre chevalier, Aubri de Montdidier. Ce récit rap-
pelle immédiatement l'anecdote célèbre du chien de
Montargis. La trace la plus ancienne que Ton ait re-
trouvée de ce trait est dans Plutarque {De soUrtia'
animalium gesta) , et se rapporte à une histoire rela-
tive à Pyrrhus , et qui a passé , avec quelques chan-
gements, daris un Bestiaire latin conserve çn manuscrit
au Musée britannique.
Un moine de l'abbaye des Trois-Fontaincs , ordre
deCiteaux, Alberic, dans sa chronique, qui se termine
à l'an 124^,' mentionne l'histoire des Gesta comme
étant également arrivée à la reine Sibille. épouse de
Charlemaçne. Bercheure en fait mention ae son côté
dans son Dtctionarium , au mot Ca/n>, et il dit qu'elle
se trouve dans Phistoire de Charlemagne {ut in Gtstis
Caroli magni). Cet épisode fait le sujet d'un poème
dont M. Guessard a découvert le manuscrit à Venise,
et qui formera l'un des volumes d'épopées carlovin-
giennes qui doivent faire partie de la Bibliothtque
tizenmntu^ mais il n'est pas douteux qu'il n'ait
fait partie des récits dés trouvères ; Albefic l'affinne
expressément {a cantoribus GaUicis palckerrima eonUxta
est fabulai; et de là il a passé dans la littérature éis-
Introduction. xxxyij
pagDo/e, où, en se développant , il a fourni matière
à un livre fort peu connu : Hystoria de la rqna SabiUâ,
M. Ferdinand Wolf, de Vienne, en a donné une
analyse, p. 124-158 d'un ouvrage fort intéressant:
a Essai (en allemand) sur les travaux des Fran-
çois relatifs à la publication de leurs anciennes épo-
pées héroïques (Vienne, 1833, in-8.) » Aujourd'hui,
«race aux efforts de divers érudits , parmi lesquels il
faut remarquer surtout Tinfatigablc Francisque- Michel,
cet essai seroit susceptible de recevoir des développe •
ments bien considérables.
On peut, d'ailleurs, recourir, au sujet de l'histoire
que raconte la rédaction angloise des Cesta, à la disser-
tation de Bullet sur le Chien de Montargis^ insérée
dans ses Dissertations sur la mythologie françoue, i77i,
p. 64-92 , et à la Collection de dissertations sur Vtiis-*
toire de Franu mise au jour par M. Lebcr, t. xvill,
p. 162. Wlson de la Colombière ne l'a point oubliée
dans son Vray Théâtre d'honneur et de chevalerity 1648,
in-folio.
A la £n du quinzième siècle, les lecteurs des Pays-
Bas eurent de leur côté les moyens de s'instruire et de
^ifieren lisant les Gesta. On connolt trois anciennes
raitions d'une vieille traduction flamande; elles sont
Joutes devenues fort rares. La première, publiée à
yottda, chez Gérard Leel^ est un in-folio de 240
feuillets; elle renferme 181 chapitres, de même que
[édition primitive latine, d'après laquelle elle a été
wte. On peut observer que, si le dernier chapitre est
numéroté 182, c'est le résultat d'une erreur qui a placé
1.^ chapitre 181 après 179, en sautant 180. Les autres
wtlions virent le jour à Zwolle, chez P. Van Os, en
.'4^4) in-folio, et à Anvers, chez H. Eckert, en 1 5 12,
ïB-folio.
En Espaçie et en Italie, on ne trouve point de tra*
nuctions entières des Cesta; mais la littérature de ces
^^ pays a reproduit assez souvent l'empreinte des
^tsqui forment notre collection. Nous aurons l'oc-
xzxriij iNTRODUcrroN.
casion de (aire remarquer que les conteurs italiens,
Bocuce i leur tfte, ont plusieurs fois narrj des
anecdotes qui se retrouveront ici. Trois volumes au
moios eussent ÈlÈ nécessaires si, à lasuîte du teicte de
notre Violter , nous avions voulu oifrir les nombreuses
histoires du mime genre que présentent les rédactions
latines, allemandeset angloises des Ctsta. Tel n'étoît
point notre plan , et nous croyons avoir donné à
notre travail une étendue bien suffisante pour qu'on
ait une idée complète d'une des productions les plus
goûtées des lecteurs du Moyen-Age.
ZXXIX
PROLOGUE CAPITAL
Adressant àtrèsnoble, trèsillustre et trèsvertueuse
dame Madame Loyse^ mère du très chrestien
roy de France François premier
de ce nom.
trhsnoble, trlshonorie dame madame Lojse,
mire du treschrestien roy de France François
premier de ce nom, salut, honneur, félicité et
joje. Pensant en moy et préméditant à qui je
pourrois ce présent livre dédier et adresser, ma trlschiïre
Dame, Vait de juste raison a regardé la resplendeur des
vertus qui en vous sont infuses siaabondantement que tou-
tes autres transpassent et excédent, tant soit la fleur de leur
honneur et gloire pullulante sus le germe de Vaccroisse-
ment de tous incomparez mentes, tout ainsi que le verd
therebinte plus amplement sur tous arbres ses branches et
rainceaulx dilate. Parqnoy ces choses longuement consi-
dérées, l'audace de mon petit couraige, combien qu'à moy
soit témérité plus que prudence vous adresser livre si mal
digeste, compillé et traduit, a prins ce désir que cestuy
volume seroit illustré , paré et anobly de la magnificence
de vostre nom. Car tant soit mal couché le langaige creu
et agreste sans illumination et beaulté d'oraturCy toutes-
fois^ bien me semble que si le doulx et non desdaigné re-
cueil de vostre nom le prend à gré, qui sera prisé, estimé
et loué, à cause que la clémence de vostre vertueux cou-
xl - Prologue capital.
mge., et toutes faultet sans reprchencion carrk/sr et ûmtn-
der. Ce livre donc accepterez, nommé AtViiyltT'éts hys*
toires rommaines, à cause qu'il coriùent maintes gestes
et propos divers des faictz des RommainS, qui moult sont
'^Iqisantes et delectatles, et encorplus proufptables à cause
des sens moraulx spirituelz desquels elles sont fructueuse-
ment revestues pour le nouvel parement, édification et in-
térieure beaulte de toutes bonnes meurs et conditions, en
tant que toute vertus se peult dedans considérer et mirer,
par consideracion des nobles faictz d'aultruj qui en la lec-
ture de ce livre sont contenus et reluysent trlssinguliere-
ment à l'introduction de tous lecteurs, comprehencion é^
bonnes meurs, refioriture de fraiz mémoire. Les princes
pourront dedans veoir le regissement de leurs antuesseurs,
maintes prouesses et vaillances , parauoy Hz seront stimu-
lez de la poicture de leurs immortelles vertus par l'imita—
tion de leurs faictz, gloire et excellences, qui les exciteront
à tout honneur acquerre. Donnez donc à ce présent œuvre
faveur, et le recevez acceptablementy et il vous pourra don-
ner récréation de vos labeurs^ defastiguer et adoulcir le
pesant faix de vos sollicitudes, et refreschir l'entendement'
de vostre florissant mémoire.
13
VIOLIER
DES
HISTOIRES ROMAINES
Des pensées des femmes variâmes.
Chapitre I'.
ompée, empereur, régna grandement
riche, lequel avoit une moult belle
fille, laquelle tendrement il aymoit, en
telle manière qu'il ordonna et establist
dnq chevaliers pour la garder, à celle fin que on
ne peust parler à elle pour la seduyre , sur peine
de grant péril «feangier mortel. Les chevaliers
I. Chap, I de Tédit. de Keiler. Swan, t. i, p. i. — Un récit
semblable se trouve dans l'ancienne rédaction angloise des
Gesta publiée par Madden, chap. 32, p. 104. La fille
de Pompée y porte le nom d'Aglaé. Elle n'est p«int nommée
dans notre texte, qui suit la leçon habituelle des manuscrits
latins ; dans quelques-uns elle est appelée Rosimunde. On
remarquera l'introduction des habitudes de la féodalité dans
nne histoire dont Pompée est le héros ; la fin du récit témoi- ,
gne d'une origine orientale.
Violier, 1
•A >ji^
2 Le Violier
qui i'avoient en garde la gardoient songneuse—
ment, estant armez nuyt et jour, et ordonnèrent,
une lampe qui ardoit toute nuyt devant l'huys de
la chambre , affîn que aucun n'allast parler à elle
quant ilz dormoient. Au surplus , ilz avoient ung
petit chien bien abayant pour les exciter à veil-
ler. Geste noble fille, par le vouloir de son père,
délicatement, pompeusement et solennellement
estoit nourrye, par quoy elle desiroit en son af-
fection et délicat courage veoir les spectacles du
monde. Comme ung jour elle regardast hors de
son palais, aucun duc survînt, lequel impudicque-
ment la regarda et fut de son amour et royalfe
beaulté féru et navré ; car elle estoit belle sin-
gulièrement et aux yeulx de tous gracieuse, par
habondant seuUe fille de l'empereur, venant par
droit à la succession de l'empire paternel, après
la mort de son père. Cestuy duc, en parlant à
elle, luy fist moult de grandes choses promesses,
affin qu'elle seconsentist à sa voulenté. La fiile,*.
espérant les choses promises, se consentit à sa
voulenté incontinent, tua le chien, esiaignit la
lampe, puis en fin suyvit ce duc au lieu oh il la
mena. Le lendemain fut faicte grande admira-
tion de la fuyte de la fille de l'empereur ; chascun
queroit de toutes pars qu'elle istoit devenue.
Leans au palais du roy estoyt ung vaillant cham-
pion qui tousjours pour la justice de l'empire
magnanimement et vertueusement avoit bataillé,
lequel , oyant que la dicte fille s'en estoit allée,
legièrement courut après, et tellement qu'il a-
co«suyvit le duc oui la menoit. Icelluy duc,
voyant acourir un cnevalier tout armé après luy,
combatit contre luy , mais le champion le sur-
DES HjSTOlRES ROMAINES. )
monta^ puis après luy trancha la teste. Ce fait,
ramena au palais la pucelle, laquelle de longtemps
ne vit la face de son père , mais incessamment
rendoit gros soupirs et larges. Cela oyant aucun
grant seigneur et sage qui tousjours avoit esté
constitué médiateur entre l'empereur et les au-
tres y tant Âst Que la fille reconcilia à son père ;
puis luy, rempty de charité, la fist donner à un
grant seigneur en mariage. Cela fait, son père
wy donna dons variables, mesmement une robbe
précieuse, longue jusques aux talons et de di-
verses couleurs semée , qui estoit bordée de
descriptures telles ou semblables : «Je t'ay par-
donnée ton offence, garde toy de plusoffencer.»
D'ung roy elle receut une courone d'or d'ung tel
dicton engravée : « Ta dignité de moy sort et
émane du vaillant champion. » Elle eut ung bel
anneau portant en escript : « Je t'ay aymée ,
pource apprens à aymer. ;) Du sage médiateur
elle obtint ung autre riche anneau escript en telle
forme : « Qu'ay je fait , combien et pourquoy ? »
Du filz du roy éUe eut semblablement ung an-
neau» de tel enseignement : « Tu es noble, ne
contempne ta noblesse. » De son frère germain
ung autre qui disoit : « Viens à moy, ton frère
suis, et pourtant ne crainctz point. » De son es-
poux elle receut ung sienet d'or par lequel l'hé-
ritage de son espoux luy estoit confermé, por-
tant tel escript et sentence : « Tu es jà espouse,
pourtant ne veuille plus errer. » Ceste belle pu-
celle tout le temps de sa vie garda ces choses
son^eusement et fut de tous aymée, puis enfin
expira et rendit ses jours en bonne paix.
4 Le Violier
Moralisation sur rkistoirede PompU et de sa fille.
Très chers seigneurs et dames , pour parler mora-
lement et aomer ce livre de nouvel sens fructueux
et spirituel , cest empereur est nôtre Dieu et père ce-
leste, qui a appelle les siens par la mort de son pré-
cieux enfant, et rachaptez des gouffres infernaux;
c'est le roy des roys et le seigneur des seigneurs,
dominans comme il est dit au XXX Ile de Deutero-
nome : « Mais est ce pas celluy qui t'a possédé, qui t'a
fait et créé? » La fille qui est unique, spirituellement
est Tame raisonnable , qui est baillée pour garder a
cinq chevaliers, ce sont les cinq cens ae nature, les
quels sont armez par les vertuts que l'homme reçoit au
baptesme. Les cinq cens sont députez pour garder
l'ame contre le monde, la chair et le dyable. La
lampe qui art est la voulenté à Dieu en toutes choses
subjecte, qui tousjours doit ardre par fréquent désir en
toutes bonnes opérations afïin qu'à péché ne consente.
Le petit chien bien abbayant est la conscience, qui a
debatre contre les péchez ; mais . l'ame qui désire
veoir les pompes séculières , qui est douleur, sort dc;-
hors , et toutesfois et quantes qu'elle fait contre les dî*
vins commandemens , subitement est par le duc infernal
rapteur et cruel volontairement reriyer, tellement que
la lampe des bonnes opérations est estaincte, le
chien de conscience tué , et lors l'ame servant le mau-
vais esperit et la nuyt de péché. Par cela a esté chose
nécessaire que le vaillant champion, qui est Jesuchrist ,
vray fils de Dieu, qui pour nous virillement a ba-
taillé , soit descendu pour combattre lé dyable , telle-
ment qu'il l'a vaincu , et enfin en paradis , qui est la
maison du roy et empereur étemel, l'ame ramenée. Le
sage médiateur est Jesucbrist f4it homme, comme dit
l'apotre saint, a Vnus est mediatorDei ethominum homo
Jésus christus. » Le fils du roy est Jesuchrist^ comme dit
David : « Filius meus es tu ; ego hodie genui 2^. » Il est
DES Histoires romaines. )
aostre frère, comme chante le XXXVI le de Genèse :
Fraur noster est. Il est espoux de l'ame^ comme dit sus
son second , Osée : « Sponsabo te micki in fidc v , je te
espouseray ea la foy^ et de rechief : a Sponsus sangtiH
num tu muhi cris. » Par luy nous sommes réconciliez
au père céleste : c'est nostre paix qui a fait une chose
seulle de diverses. De luy nous avons plusieurs dons :
Premièrement, la lon^erobbe, c'est assavoir sa saincte
peau , qui est polimitique , c'est à dire de diverses
couleurs, car elle fut descrachée, blessée, sallie. iina-
blement dilacerée. L'escripture qui dessus etoit aisoit:
(c Je t'ay pardonné , car je t'ai rachaptée ; ne faits plus
de mal : c'est la tunicque de Joseph, au sang des tes-
tes taincte. Le bon Jésus nostre roy nous a la cou-
ronne glorieuse donnée quant il a voulu voluntaire*
ment estre couronné pour nous , et là nous trouvons
en escript que la dignité de l'ame procède de luy.
De ceste couronne parle sainct Jehan, quant il dit :
a Exivit Jésus portans coronam spineam. » Jésus aussi
est nostre champion, qui nous a donné une bel anneau,
c'est le pertuys de sa main dextre sur le quel pouvons
lire: Jet'ay aymée tendrement ; apprens à ayroer. Il
est dit en l'Apocalipse , premier chap. « Dilexit nos et
lavit nos a peccaùs nostris in sangaine suo. b Jésus en
tant que médiateur nous a donné ung autre bel an-
neau , c'est le pertuys de la main senestre, sur le quel
devons lyre : « Que t'ay-je fait ? combien et pourquoi ?
que t'ai je fait ? xoioj mesme me suis adnichille, prenant
la forme d'ung serviteur, combien que je suis Dieu et
homme, pour te rachapter, toy, ame perdue. » De ces
trois choses, dit Zacharte, XXIIIIe chapitre : « Qns
sunt ista plaga in medio manunm tuamm f » Quelles
sont ces playes au meillieu de tes mains ? Et Jésus res-
pond : ce Ce sont les playes les Quelles j'ayprinses es
maisons de ceulx oui m'ont ayme. » Jesuchrist en tant
<jue nostre frère, fils de Dieu étemel , nous a donné le
tiers anneau , c'est à exposer le pertuys du pied dex-
tre; la dessus est escript : a Tu es noble, ne mets en
6 Le Violier
oubli ta noblesse. » Semblablement, Jésus est nbstre
frère germain, etquant à cela il nous a fait collation
du quart anneau ; c est le pertuys du pied senestre, sur
le quel est escript: « viens hardiment et point ne
doubtes; ton frère suis. » Jesuchrist, quant à ce qu'il
est espoux de nos âmes, nous a fait donnaison d'ung
signet d'or par le quel Pheritage paternel et infiny est
confermé. Ce signet d*or charitable nous signifie Tapé-
rition et la playe de son précieux costé percé de la
furieuse lance ; la dessus est insculpté et mis par es-
cript de récent mémoire : « Tu es ja espousée , voyre
par miséricorde ; ne vueilles donc plus pécher. » Donc-
ques. seigneurs et dames du sang baptismal régénérez,
estuaions si bien à ces dons précieux conserver que
nous puissions dire : « Seigneurs, tu nous as donné
cinq taiens, et en ce faisant pourrons sans doubte par-
venir au giron de l'héritage céleste, le quel nous oc-
troyé le Père, le Fils et le benoist Saint Esprit. Amen.
Dt miséricorde , sus l'hystoire de Titus,
Chapitre II *.
itus, filz de Vaspasien empereur, régna,
qui establist pour loy, sur peine de
mourir, que les enfans alimentassent
et nourrissent leurs pères en vieillesse.
Le cas advint que deux frères estoient d'un^ seul
père, desquelz l'ung avoitung filz, qui vit son
oncle souffreteux et indigent, pourquoy tout in-
continent le secourut et nourist, selon l'inten-
tion de la loy et contre la voulenté de^son père,
parquoy son père Pexpulsa de sa compaignie ;
toutefois point ne laissa à secourir aux affaires
I. Chap. 2 de redit, de Keller. Swan, t. 2, p. 9.
-* . A
DES Histoires romaines. 7
de son oncle, luy administrant tout ce qu'il luy
estoit convenable. Après ces choses consumées,
son oncle fut £ait riche grandement et son père fut
povre. L'enfant, cecy vopnt, secourut à son père
contre Je vouloyr de son oncle, oui luy avoit
deffendu , et pour la cause fut de la société de
son oncle totalement expulsé , chassé et banni,
lequel luy dist : « Mon cher nepveu , te sou-
viengne que j'ay esté povre par aucun temps, et
contre la voulenté de ton père, mon frère, tu
m'as tous mes affaires ministrez, et pour la cause
je t'ay fait et ordonné mon héritier, comme si
tu estoys mon propre filz naturel; parquoy, selon
le vouloyr des loyx , tu doys estre de mes biens
frustré , car l'enfant ingrat ne parvient point à
llïéritàge ; mais le filz adoptif , comme toy, qui
as ton père nourry contre mon commandement,
parc|uoy point n'obtiendras ne posséderas mon
héritage. » Lors le nepveu respondit à l'oncle :
<c Mon oncle, dist il, aucun ne doyt estre pugny
Eource que la loy contrainct et ordonne ; mais
i lo^ naturelle non seulement, mais aussi la loy
escnpte commande les enfans alimenter leurs
pères quant ilz ont nécessité^ mesmement les
nonorer; parquoy, cela bien excogité et pensé,
selon le droit, point ne doist estre chassé au droit
heritaige. »
L'exposition sur Vkjstoire précédente et ordonnance
de Titus.
Ces deux frères sont Dieu et le monde ^ c'est à
noter la seconde personne de la Trinité et ce
siècle présent, lesquelz sont tous deux d'ung père
céleste procédez : le filz de Dieu par étemelle gène-
8 Le Violier
ration et le monde par création. Entre ces deux, dès
le commencement , est discorde semée, tellement aue
qui est âmy de Tung est ennemy de l'autre, selon
sainct Jacques, disant en son quart: « Quicumqae vo-
lutrit cssc amieus hujus seculi, inimicusconstitueturDei. »
Un chascnn chrestien est le^filz de Jesuschrist, car il
luy adhère par foy catholicque. Donc nous ne devons
f>as nourrir le monde par orgueil , par avarice , par
uxure , par déception et autres péchez, si nous vou-
lons estre filz de Dieu. Et si nous faisons le contraire,
nous sommes de Dieu et de la société de Jesuschrist
expulsez quant à Theritage céleste ; si nous voulons
nourrir Jesuschrist par les œuvres de charité, bonté
et pitié, le monde nous aura en haine. Toutesfois
mieux vault aquerir du peuple U haine que le royaulme
céleste perdre.
De juste jugement su$ U péché d'adultïre.
Chapitre IIP.
ucun empereur régna à Rome qui con-
stitua par ioy si aucune femme estoyt
trouvée par les sentes de péché en
adultère, qu'elle devoit estre préci-
pitée du hault d'une montaigne contre terre. Le
cas advint qu'aucune fut en adultère trouvée, par
3uoy elle nit mise sur la montaigne; mais, en
escendent, si doulcement couUa qu'elle ne se
fist oncques mal ne ne fut blessée. Cela congneu',
I. Chap. î de Pédit. de Keller. Swan, t. i, p. 12. — Cette
histoire est une de celles qui n'ont pas trouvé place dans les
aqciennes rédactions angloîses, mais qui figurent dans le
texte que Madden appelle anglo- latin, et que donne un
manuscrit du Musée britannique. Elle y forme le chap. 86.
#^"
DES Histoires ROMAINES. 9
elle fut en jugement rame^née , là où le juge, san^
hiy faire miséricorde, de rechief luy assigna
morteJJe sentence, la commandant encore lais-
ser trebuscher du sommet de la montaigne. La
povre femme commença à parler et deist au juge :
i< Monseigneur le moaereur^ toute chose poli*,
tîcque, vous faictes contre la conception de la
I07, car la loy veult que on ne soit pugn/ que
une fois pour ung péché, et si j'ay été trebus-
chée , selon la loj et en ensuy vant vostre sen*
tence , du haut de la montagne jusaues en bas ,
et Dieu n'ait pas permys par son aivin nairacle
me toUir la vie ; saulves les honneurs des assis*
tans , il me semble que je dois être sauvée , veu
que je n'avoys que une fois adultéré , et Dieu
n'a pas voulu souffrir ma pugnition en monstrant
son miracle. » Le juge, ce voyant, fut cons-
tant et lui dit : « M'amye , tu as prudentement
respondu, va en paix.» Et en tel moyen fut
sans martyre sauvée.
Moraiisation sar Vhystoin de adalthrc.
Très chers enfans, cest empereur est nostre Dieu, qii
a faicte telle loy que si aucune créature laissant son
vray espoux Jésus par foy, et adultère par pollution
de son ame , mesmement avec le dyable par pechi
niortel, doit estre getté de la haulte montaigne dû
ciel comme fut le premier homme Adam, père de
toute gent ; mais Dieu le père, par la passion de son
chier enfant , nous a sauves , car dès quant Phorome
pèche, .Dieu ^ par sa bonté , douleur et mansuétude.
Ae nous pu^nit, ains, par son infinie grâce, nous attend
i conversion et pénitence, si que ne tombons en
enfer.
10 Le ViOLlER
De la justice et ordonnance de César.
Chapitre IV».
esar regn/à Rommè , le quel ordonna
en son temps que si aucun ravîssoit
et prenoit femme par force , qu'il fust
en la juridiction des femmes soubrays ,
pour scavoir s'il mourroit ou se il la prendroit
en mariage sans douaire. Le cas advint que au-
cun , de nuyt, ravit deux femmes ensemblemem,
desquelles l'une demanda la mort du rapteur et
Paùtre sa délivrance par mariage. Le ravisseur
fut prins et mené devant le juge , affin qu'il res-
pondist aux deux femmes. La première fît sa re-
ôueste que il mourust selon la loy , et l'autre
aist cju'elle le vouloit à mary. Et elle dtst à la
première femme : « Vray est que la loy dist que
tu doys obtenir ta pétition , et en semblable ma-
nière celle mesme loy pour mon fait le déclare;
mais pource que ma pétition est maindre , tou-
tesfois plus caritative , bien m'est advis quç le
juge pour moy jugera. » Chascune d'icelles se
lamentoit fort et demandoit, par continue pos-
tulation , le bénéfice de la loy. Enfin le juge
leur concéda que la seconde femme eust l'homme
ravisseur par mariage , et ainsi fut fait.
Moraiisation sur le propos,
C est empereur est nostre Seigneur Jesuschrist. Le
ravisseur est chascun pécheur qui ravist et vielle
I Chap. 4 de Tédit. de Keller. Swan, t. 2, p. 14.
- ±
DES Histoires romaines. ii
deux femmes, c'est assavoir justice pareillement mise-
ncorde, que toutes deux sont nllesde Uieu. Le ravisseur
est devant le divin tribunal convoqué quant l'ame
par mort est du corps séparée. La première, qui est
justice, contre le transgresseur instamment allègue (joe
il doit mourir de mort éternelle selon la loy de jus-
tice. Mais Tautre, qui est miséricorde divine , tout a
Topposite dict que par le sacrement de pénitence doit
le pécheur avoir pardon , et estre joinct à elle , telle-
ment que par cela est le pécheur à la grâce de Dieu
assemblé.
De vraye fidélité. — Chapitre V».
ucun empereur régna, en Terapire du-
quel estoit ung marchant qui avoit ung
jeune enfant , lequel il envoya sur mer
en marchandise, qui par les piratres
et larrons de mer fut détenu pnsonnier, lequel
rescripvit à son père pour sa rédemption. Le
père ne le voulut oncques rachepter, tellement
que le povre captif par long temps estoit tout
aebile , macéré et gasté. Celluy qui le tenoit es
liens en chartre de prison avoit une moult belle
fille, qui estoit à tous gracieuse pour sa beaulté,
et estoit leans en sa maison délicatement nourrie
jusques qu'elle eust vingt ans consummez. Geste
fille souvent alloit visiter celluy prisonnier et le
I. Chap. 5 de Pédit. dcKeller. Swan, 1. 1, p. 1 6.— Cette
historiette se trouve dans la rédaction angloise des Gestes
(Madden, chap. 67, p. 246). Elle forme le 34e ch. de l'é-
dition de Wmkyn de Worde. L'empereur y porte le nom
d'Antonin ; la délivrance du jeune homme rappelle un tncî-
dent de la 236e des Mille et une Huits,
12 Le Violier
consoloît; toutesfois tant estoit désolé gu'il ne
pouvoit aucune consolation recevoir, ams get-
toit et faisoit de son affligé courage gros , mer-
veilleux et continuels soupirs. Ung jour advint
que la pucelle parloit à lui , et il luy respondit :
« Ma chière dame , pleust à Dieu que vostre
voulenté fust de me délivrer hors de ceste pri-
son. » La dicte pucelle luy respondit : « Com-
ment pourroit cecy estre, veu que ton propre père
qui t'a engendré ne le veult faire ? Moi qui suis
pen-
i*en
-^-. ,car
ta rédemption il perdroit du tout en tout ; tou-
tesfois, concède moy une chose que je te veulx
requérir, et je te defivreray. » Lors le prisônm'er
luy dist : « O bonne pucelle ! demande ce qu'il te
plaira, et, s'il est possible, je te Taccorderay.» La
pucejle dist alors : « Je ne quiers autre chose pour
ta délivrance fors que tu me veuilles prendre à
femme et espouse ^uand temps opportun sera. )> La
quelle chose le prisonnier luy promist. Cela fait,
tout incontinent la fille le délia et en son pays
avec luy s'en alla. Quand le'prisonnier fiit devant
son père , il luy dist : « Mais dy moy qu'est ceste
pucelle qui avec toy est venue ? » Et il respondit :
« Mon père , dit-il , elle est fille de roy, et Tay
en mariage prinse. » Lors le père dit au fils : « Je
veulx que, sur peine de perdition d'héritage,
que la laisses. » mon pèrç ! dist l'enfant , que
dictes-vous ? Plus suis tenu à elle que à vous ,
car j'ay esté en prison et pas ne m'avez délivré,
et ceste fille l'a fait, non pourtant que je vous
«scriptz de mon estât. Celle non seulemeiit m'a
DES Histoires romaines. i}
délivré de chartre , mais plus fort de captivité
et de mort, parquoy c'est la raison qu'en mariage
je la doyve prendre. » Lors le père dist : « Mon
filz, je te dis que tu ne te doys en elle fier, et par
conséquent en mariage la prendre, car elle a
deceu son père « quant elle t'a délivré sans son
congé , si qu'il a perdu ta rançon , qui montoit
grant argent ; l'autre raison est oue , nonobstant
qu'elle t'aye délivré, si ne la aoys tu prendre
en mariage , car cela elle a fait pour sa lubricité
et pour sa luxure; pour vray a esté cause de ta
deuvrance , pas' ne semble juste chose qu'elle
doyve estre ta femme. » La pucelle , cela oyant ,
respondit au père : « Quant à ce que tu me dis
que j'ay mon père deceu , il n'est pas vray : cel-
luy est deceu qui en aucun bien se laisse dimi-
nuer ; mais mon père tant et tant est riche qu'iln'a
besoing d'aucun ayde mortel ; pourquoy, quand
j'ay cela advisé, cest enfant ay voulu délivrer, es-
pérant que mon père, par sa délivrance, n'eust
de guières son bien augmenté, et toutesfois, pour
baîfier sa rançon, tu eusses esté plus povre , par-
quoy en ce fait Tay saulvé , et à mon père point
n'ay injure commise. Quant à l'autre raison que
tu ais que je l'ay faict par luxure, je respondz que
cela ne se peult ainsi faire, car lubricité est pour
beaulté ou pour richesses, ou pour honneurs ou
pour force , cela est vrai ; et toutes fois ton fils
n'a l'une de ces choses , car sa beaulté est par
la prison desformée ; riche n'a pas esté, veu qu'il
I. L'idée exprimée ici , puisqu'elle a trompé son père elle
peut bien te tromper aussi, se trouve expressément dans
VOthello de Shakespeare (acte i, se. 3) : « She hasdeceivcd
hcr father and may thee. »
14 Le ViOLiER
n'avoit un seul denier pour se rachepter; pas
n'a esté fort, car sa force, par Taffliction des
lyens, a esté annihilée: donc, seulle pitié m'a
à cecy esmeue. » Cela entendu, le père derechef
ne povoit son filz arguer ; pourquoy en grande
solemnitë furent faictes les nopces , et puis fina-
blement mourut et perdit la lumière de ce monde.
L'exposition moralU sus l'hystoire précédente,
Cest enfant prins par les larrons de mer estoittout le
^nre d'humaine nature, détenu par ie péché des
premiers parens, et mis fermé et relié es prisons de la
puissance du dyable. Le père qui point ne le voulut
ajrder est ce présent monde, qui cela n'avoit en puissance
m en volunte.La fille qui en prison le visita est la divinité
à Pâme conjointe, qui des humains eut compassion, et
descendit es bas enfers et les délivra de la diabolique
puissance , pour la divinité des cieulx , descendit nous
visitant endoulceur et pitié quant il print notre chair
et substance , ne requérant autre chose fors qu'el fust
à l'homme conjoincte par foy et mariage spirituel ,
selon Osée , qui dit en son second : a Sesponsatio u
michi in fide. » Toutes fois nostre père cnarnel , le
monde, toujours contre tous murmure, car il est ira-
possible servir Dieu et au monde ; mais il vault mieulx
contempner le monde que la société de Dieu perdre ,
comme dit sainct Mathieu : « Qui délaissera son
père , mère , frère , sa femme, ses cEâmps et héritages
pour Tamour de moy, la vie qui est éternelle possé-
dera, la quelle nous veuille concéder Jesuschrist filz de
Dieu le vivant, qui^avecques le Père tout puissant et
le Sainct Esperit tout clément vit et règne lassus es
siècles des siècles pardurablement.
DES Histoires romaines. i)
De la prosécution de raison, — CHAPITRE VI».
ng empereur estoit puissant, mais cruel
et tyrant , le quel espou^a la fille d'ung
roy moult fort de beauté informée.
Lors, après les espousailles, eulx*deux
firent paction que si aucun d'eulx mouroit, Pau-
tre survivant se tueroit luy mesmes. Advint ung
jour que cest empereur alla en loing!kaines par-
ties, et voulant esprouver son espoub'e, vers elle
transmist aucun messagier luy disant que son
mary estoit mort. L'eroperière luy oyant, pour
craincte de ne violer ce qu'elle avoit promis à
son dit nlary, d'une haulte montaigne se trebus-
cha pour mourir; toutesfois elle ne mourut pas,
ains fut par médecins secourue. Ôerechief se
vouloit trebuscher. Ce voyant, son père luy
conunanda que à son mary n'obeyst; mais elle
I. Chap. 6 de Pédit. de Kellcf. Swan, t. i, p. 21. —Ce
récit forme le chap. 89 du texte anglo-latin dont nous avons
déjà parié à Toccasion du chap. x ; mais nous ne le rencon-
trons dans aucune des autres rédactions angloises. On y voit
une allusion à l'usage répandu dans Tlnde et qui prescrivoit
à une femme de se brûler avec le cadavre de son mari. Cet
usage remonte à une très haute antiquité, quoiqu'il ne soit
point prescrit par le plus ancien code des Hindous, par les lois
de Manou. V. Diodore de Sicile, I. XIX, 33 ; Solin, chap.
J7; Bohlen, Das Mît Indien (Kœnigsberg, i8}6, 2 vol.), t.
I, p. 293 ; Colebrooke, Asiatic Researches y t. 4, p. 209-
219. Il seroit possible que ce ne fût pas sur les bords du
Gange, mais chez les peuples du nord de l'Europe, que le ré-
dacteur des Gestes eût été prendre une idée semblable; chez
les Hérules , chez les anciens Polonois et chez les Danois, le
suicide étoit un devoir pour les veuves. V. l'Histoire de la
poésie scandinaYCj par M. Ed. du Méril, p. 116.
i6 Le Violier
ne vouloyt à ce consentir ; parquoy le père dist :
« Puisque à mes commandemens ne veulx obtem-
pérer, sépare toy de ma royalle compagnie. »
Lors dist la dame.: «Et, mon seigneur, pas n'est
raison, et je te le prouve. Quant aucun est ab-
strainct de jurement, il est tenu de venir à la
consummatîon. Donc, si je veulx mon jurement
accomplir, pourtant point ne dois estre de ta
compaignie séparée. Pour le surplus, aucun ne
doist estre pugny pour chose qui est comman-
dable ; mais comme ainsi soit que Phomme Soif
et la femme seuUement une mesme chose, bien
est commandable que la femme, pour son es-
poux, cominandablement meure. Pour mieulx
dilater mon propos et renforcier, en Judée telle
loy estoit par aucun temps, que la femme se
devoit brusjer après la mort de son mary, en
signe d'amour et de douleur, ou elle toute vive
se devoit, avec le sien espoux, en sépulture
mettre. Pourtant, point ne delinque-, mon père,
si pour l'amour de mon espoux veulx, de ma
propre main, tirer mon esperit démon corps. »
Le roy, voyant la constance de sa fille , luy dist :
« Quant à l'obligation de ton jurement, cela ne
veulx, car il prétend à mauvaise fin , c'est assa-
voir à la mort. Tout jurement doit estre raison-
nable. Pour la cause , le tien est de nulle valeur.
Quant à l'autre raison, que tu dis qu'il est chose
commandable que la lemme meure pour son
espoux , cela n'est pas bon : car jaçoit que les
deux ne soient qu'ung en un corps par affection
chamelle, toutesfois en l'âme sont deux qui
viallement diffèrent, et pour mes raisons, tes
allégations frivolles et de nul effect. La femme,.
DES Histoires romaines. 17
ce cohââeranty ne sçavoît en oultre que alléguer,
aîns à son père consentit, et de rechief ne se vou-
lut trebuscner ne tuer pour son maiy.
L'exposition moralU sus rhjstoire devant allegaà.
Ce roy empereur est le dyable , la pucelle fille de
roy est Tame touit gracieuse , qui est â la similitude
de Dieu créée , laquelle si est par péché espouse do
dyable. Quant ilz sont assemblez, ilz font tel appoin-
tement que Pung pour l'autre prengne mort. Lors le
dyable s en ya loing là bas en enfer, et veult que son
espouse spirituelle par peohé se trebusche du ciel en
enfer, qui est la haulte montaigne comme il eitoit fait
devant Tincarnation. Mais Jesuschrist par sa passion
de cecy fut la guerison. Toutesfois encor Pâme s esforce
de se trebuscher toutesfois et quantes qu'elle fait contre
le divin commandement. Mais Dieu son père ne vetfH
qu'elle se perde, mais par contriction et confession se.
convertisse, la tenant avec luy lassus en gloire.
De Vtnv'u des maayais contre les bons.
Chapitre VII»
iocletian régna jadis, en l'empire du
quel estoit aucun excellent chevalier,
le quel avoit deux enfans, lesquelz il
aymoit singulièrement. Le jeune, con-
I. Chap. 7 de Pédit. de Keller. Swan, t. i, p. 25. — Ce
récit rappelle la parabole de Penfant prodigue (Evangile se-
lon saint Luc, chap. 1 ; il ne se trouve dans aucune des *
anciennes rédactions aogloises , mais il fait partie de l'édi-
tion de Winkyn de Worde (chap. 37, reproduit par Mad- ,
den, 502). I
Violier. 2
i8 Le Violier
tre le désir de son père y print une paillarde fol-
lement à femme, (^ant le père cela congneut,
grandement en fut dolpreux, et chassa son filz
de sa société et famille. Cestuy expulsé fut en
grant misère; toutesfois, de sa femme paillarde
conceut et eut ung bel enfant, et si parvint en
grande povreté. Le povre , considérant sa néces-
sité , manda à son père qu'il luy pleust le con-
soler et ayder à vivre. Le dit père, voyant de
son filz la nécessité, fut frappé aux entrailles
d'une saveur de miséricorde, tellement que son
filz ainsi povre reconcilia à son amour. Puis,
luy reconcilié, recommanda son enfant de $a
femme paillarde conceu à son père , si que le
père le fist traicter comme son propre enfant,
pourquoy le plus ancien fiit tristement dolent et
marry, et luy indigné dist au père : « Mon père,
tu es fol; et cela te prou veray par raison. Celluy
est fol qui prent à héritiers et nourrist ung sien
enfant qui luy a fait injure ; mais mon frère , qui
a ung enfant engendré d'une paillarde public-
quement, a fait trop grande portion d'injure
quant, contre ton commandement, a espousé
une paillarde publiaue; pourquoy il semble que
tues grandement fol,ve^ que tu nourris son en-
fant et luy as ta paix donnée. » Le père respondit :
« Mon enfant, ton frère germain est à moy re-
concilié par grande contriction, etpour les lon-
gues prières des autres, .et pour la cause rai-
son me contraîhçt aymer son çhfant plus que
toy. Par ceste raison tu m'as plus que lui offencé,
et si tu ne m'as pas à toy reconcilié , car point
n'as recogneû ta coulpe par ton orgueil et su-
perbité ; et tu es jà ingrat à ton frère , le. désirant
DES Histoires romaines. 19
de mon paternel soulas et amour du tout débou-
ter, ce que deusses pour vray empescher. Tu te
deusses e$jouyr pour sa reconcilation, et tu sè-
mes en ton cueur maling toute poison d'ingrati-
tude ; pourquoy considère cjue point ne viendras
à la succession de mon héritage : car ce que tu
devoirs posséder occupera ton frère. » Et ainsi
fut fait. .
Moralisaùon sus le propos.
Par cestuy sage père, nous enteadons Dieu le père,
etpar les deux frères aogelique oatvre et humaine^
llivinaine jadis à la paillarde conjoincte, c'est assavoir
à iniquité, quant de la pomoie prohibée contre le divio
commandement et décret eousta, pourauoy elle fiit de
la céleste maison expulsée. L'entant oe la paillarde
spirituellement est tout le genre des humains, qui par
le premier péché pery estoit : cest enfant ftit fait ma-
ladfe , car après son péché il tut mis en ceste vallée de
larmes et douleurs, comme dit ce tiers chapitre de
Genèse parlant : a In sudore mkus tui vesccris paut
tuo. 9 Semblablement, par les suffrages des saincts et
oraisons au ciel respendues pour Thumain genre
comme dit le Psalmiste : « Desiierium eonim est oratio
eorum » , leur désir est leur oraison. Mais Tautre
frère, qui est le diable, nous impure murmurant con-
tre notre reconciliation par son ingratitude, voulant
alléguer (]ue_, pour notre transgression, point ne de-
vons venir â l'héritage des cieulx ; mais son allégation
ne nous nuyra si nous vivons sainctemenf, mais au-
rons le lieu et héritage qu'il a perdu iassus es cieulx.
10 Le ViOLiER
De faine gloire. — Chapitre VIII ».
;eon régna, en la fleur de son temps,
qui grandement se delectoit à veoir et
regarder belles femmes, parquoy il feist
en ung temple faire trois statues et
ymages stables , et si commanda à tous de son
empire que ils les adorassent. Le premier ymage
tenoit la main au peuple directement estendue,
portant un anneau d'or en l'un g des doigtz, qui
avoit ung tel escripteau et superscription : « Je
suis au doiçt noble. » Le second ymage despainct
avoit la barbe d'or et estoit en son fronc escript :
<c Je suis barbu, et pourtant, si aucun est chaulve,
viençne vers moy et il prendra de mon poil. »
Le tiers ymage portoit ung manteau d'or pré-
cieux et nche par excellence de pris, et une belle
robbe de pouipre vermeil , et sus son estomach
estoit escnpt en caractères d'or : <c Je suis qui ne
doubte personne. » Ces trois ymages par dedans
I. Chap. 8 de Tédit. de Relier. Swan , t. i, p. 28. — Ce
récit rappelle quelques traits relatifs au célèbre tyran de Sy-
racuse, Denys. Voir Valère-Maxime, 1. i , chap. i ; EUcfl,
Var, histor., 1. i , et Cicéron, De natura Deorum^ 1. h
Il forme le chap. 68 (p. 249, édit. de Madden) de la rédac-
tion angloise des CestOy et ae partie, chap. 26, p. 361;
Tempereur y porte le nom de Donat. V. aussi le chap. ^8
de Winkyn de Worde. Bromyard , dans sa Summa preàicaii'
tium , au mot Rapina, raconte le même trait, en disant ex-
pressément où il Ta pris : Sicut in antiquis continetur Gestis*
Gower, dans sa Confessio amantis, 1. $ (f. 122, édit. iSSAh
le rapporte également, avec quelques changements, et Swan
a transcrit dans une de ses notes (t. i, p. 283-294) les vers
de ce vieux poète.
DES Histoires romaines. 21
estoient de pierre. Quand les statues furent par-
faictes selon la voulenté de l'empereur, il deaeta
par loy que quiconques osteroit aux ymages l'an-
nel, Je mantel ou la barbe» il le feroit mourir de
cruelle mort. Il advint qu'aucun tyrant par au-
cun temps entra en ce temple dedié, et voyant
le premier jmage, tout incontinent son anneau
ravist. Ainsi feit aux autres deux : il emporta la
barbe d'or de la seconde , puis de la tierce le
manteau , et incontinent saillit hors du temple.
Dès aussitost que le peuple cela congneut, il le
dénonça à l'Empereur. Quant l'empereur sceut
le cas des ymages , il fut grandement courroucé
et marry ; si feit incontinent appeler et venir le ty-
rant devant luy et l'interrogua de son larrean
fait contre son commandement. Le tyrant res-
pondit : « Sire, vous plaise que je vous responde
s'il est licite. — Respondez, dit l'empereur, je
le permetz. » Lors dit le tyrant : « Quant je suis
au temple sainct entré, j'ay apperceuTa première
ymage qui me tendoit la main et me montroit
son anneau comme s'elle vouloit dire que je le
prinsse. Toutefois point ne l'ay voulu prendre
)usques à ce que j'ay apperceu l'escripteau disant
et proférant : « Je suis noble. » Et tors je prins
l'annel de la main, préméditant que c'estoit sa
propre voulenté, selon le signe que il faisoit et
le dicton qu'il proferoit. Secondement, le second
ymage je congneuz, et auant i'euz bien sa barbe
d'or apperceue et regaraée , longtemps en moy
pensay et dis : « Le père de cest ymage jamais
n'eut si belle barbe ne si riche, bien le scay, car
je l'ay congneu ; et que le filz soit plus ricne, plus
puissant et plus hault en dignité que le père ,
22 Le Violier
raison pas ne le consent, parqaoy il est bon et
expédient luy oister ceste barl^. Toutesfois cela
ne Youluz faire jusques à ce que je vis et apper-
ceuz la superscription qui disoit : a Je porte
barbe. Pourtant qui n'en aura et sera sans
^oil connne chaulve , si viengne vers moy et
prengne et se pare de mon poil. » Et comme vous
pouvez bien veoir et appercevoir, je suis chaulve.
Parquoy, selon ses deux poîntz et raisons, j'ay la
barbe prinse et ravie. Le premier point est affin
que Pymage feust à son père semblable, si que il
ne feust en orgueil de sa barbe dorée ' ; Paultre
point si feust pour subvenir à ma teste , qui est
chaulve. Tiercement , au tiers ymage suis aussi
circonvenu, qui avoit le manteau d'or. Le man-
teau ay prins et ravy pour la cause que je vous
diray, car à moy mesmes regarcky que en y ver
Por est froîct naturellement et l^ymage de çierre
est aussi froide pareillement; et pourtant, sicest
ymage lapidaire, plaine de froict, estoit de man-
teàp d'or vestue, ce seroit adjouster frigidité sur
frigidité , qui seroit à l'ymage chose griefve ; et
qui plus est, si l'ymage portoit'en esté manteau,
trop luy seroit chose pesante; toutesfois, pour ces
choses encore ne luy eusse le manteau ravy ne
osté si je n'eusse leu l'escripture dé son frone, qui
proferoit : « Je suis qui ne crains personne. »
Quand j'eus cela veu, je pensay que pour oster
I . Notre auteur s*est évidemment inspiré d*un trait rap-
porté par Valère- Maxime, écrivain qui Fui est très familier
DES Histoires iiomaines. a^
Porgaeil de cest ymage bon «stoit de luy oster la «
cause de qui l'orgueil hii causoit, et pourtant le
manteau j'ay prins. » L'empereur luy respondit :
« Vien ça : (a loy estoit elle pas ordonnée que au-
cun ne àespouiilast les jmages ? si estoit, et estoit
la dicte lov publiée sur peine de mort ; pourtant
que tu as taict ce que pas ne te estoit décent, je
te condampne que aujourd'huy soyes pendu et
honteusement mis à mort. >t Et ainsi fut fait et
acomply.
L^exposition moralU sus Vhystoire devant dicte.
Cest empereur est nostre sauveur Jesuschrist. Les
trois images sont trois genres du monde présent,
esquelz Dieu se délecte selon Pescript : a Dtlicia
mue sunt esse cunifiliis hominum. v Si nous vivons jus-
tement , pieu demeurera avec nous. Par le premier
image qui a la main estendue devons les povres et
simples entendre , qui ont la main ouverte pour donner
dons et promesses aux juges , pourquoy il est dit que
les dons aveuglent les juges. Si Ton demande au juge :
Pourquoi as tu prins les pecunes ? il respondra : Puis-je
pas bien avec bonne conscience prendre ce qu'on me
oaille de bon cueurP'Par le second ymage nous en-
tendons les riches du monde par la grâce de Dieu aux
richesses exaltez, pourquoy dit le Psalmiste : « Desten-
tore érigeas Dauperem. » Ceulx cy sont des envieulx
3ui disent de rhomme riche : Cestuy cy a la barbe
'or, c'est assavoir plusieurs richesses et plus que son
père n'a. eu : il le fault opprimer per fas et per nefas.
Ceulx cy oppriment le riche disant : Nous sommes
chaulves, c est à dire privez de biens, pourquoy il est
bon que cestuy rusticque bourgeoys et citoyen nous
déporte de ses biens; aucunesfois on en estrancle
pour en avoir. Cupidité est la racine de tous maulx.
Par le tiers ymage vestu du manteau devoiis entendre
24 ' * .'Le VlOiifiR '
les hommes eti dignité çon^kofit , eomf les prelatz
d'église; les joges aussi de la terre, qui ont la gard^^<«|,
de la loy à inférer les vertus et extirper par les vices :-
ceulx qui ne sont humbles conspirent contre leurè
prelatz , pour autant qu'ilz ne veulent souf^ir le joue
de discipline , disant : Nous ne voulons pas ceulx cy
régner dessus nous. Les imh ne voulurent obéir à
Jesuschrist en ceste forme par leur orgueil. Telz con-
spirateurs de malle mort mourront et leurs sembla-
bles. Estudions doncques nostre vie corriger affin que
puissons estre saulvez.
De naturelle malice par mansuétude qui retourne
à bénignité. -— CHAPITRE IX».
lexandre régna, qui fut grandement
sage, lequel print à femme la fille du
roy de Sirie, qui luy engendra un très
bel enfant. L'enfant creut, et comme
en l'aage légitime fust parvenu , tousjours estoit
mauvais envers son père, luy désobéissant en
toutes choses et pourchassant sa mort. L'empe-
reur de ce s'esmerveilloit, et vint à l'emperière,
luy disant : « Ma très chière amie, je te prie qu'il
te plaise me dire le secret de ton cueur et me
faire l'ouverture de tes gestes passées. Dy moy
si tu as été pollue d'aultre que de moy? » L'em-
perière respondit : « Sire, pourquoy de ce me
viens tu parler? » L'empereur respondit : « Je te
demande pource que ton filz de jour en jour
demande la persécution de mon corps et la mort
t. Chap. 9 de l'édit. de Relier. Swan, 1. 1, p. 34 ; chap.
4, p. 177 de redit, de Madden. L'empereur y porte le nom
de César, ainsi qu'au chap. 30 de la 2e partie, p. 371,
Qcs HiSTOiRti; iioiiia^BS. :>5
aussi. S'il estait mon fiU^ il me semUè^qoe cela
p^^ n'atempteroit. » L'emperière içspândit c
«tl^u sçait et congnoit aue jamais â autre qil'^
toy-nè me soubmis, et cela prouveray par toute
Yoye. Cestuy est ton vray enfant, mais la cause
pour laquelfe persécuter te veult je ne puis sça-
voir. » Comme le roy cecy entendist/doulce->
ment à son enfant parla et dist : a O mon bon
enfant, je suis ton père, par moy tu es entré au
monde présent et seras mon héritier, et toutes-
fois tu me menasses de mort ; poùrquoy le fais tu ?
Respons moy, délaisse toy ae ceste sorte d'ini-
quité, et tout ce qui est à moy c'est à toy. Laisse
moy vivre pacifiquement et ne me vueiiles point
tuer. » L.e nlz, ne consentant au père, de jour en
jour s'esforçoit et publiquement et privément de
le tuer. Le père, cela voyant, un jour mena son
iilz en un désert, l'espée toute nue, puis luy dist :
« Mon filz, prens maintenant ce glaive mortel et
me tue sans présence de cent, affin qu'il n'en
soit aucun scandale. » L'enrant, ce voyant, fiit in-
continent frappé au cœur de compassion, et, en
gettant le cousteau , luy flexé contre terre, dist
au père , luy postulant miséricorde : « O mon
père! j'ay gneivement péché envers toy et fait
offense grande ; je ne suis digne d'estre ton en-
fant nommé ; je te prie, donne moy pardon, an-
nunce moy, et de rechief seray ton enfant par
dilection 'comme par génération, te servant en
toutes choses selon ta voulenté. » Le père,
voyant de son enfant la contriction, tomba sus
son col , l'embrassa et luy dist : « Soyes désor-
mais mon enfant cordial et fidèle, sans trompe-
rie, déception et barat, je te seray père gracieux. »
26 Le ViOLiER
Et cela dit, le vestit le père de vestemens pré-
cieux, fi$tgrans bancquetz,f estes et convis, et en
son demaine l'entretint gracieusement. Cela fait,
vesquit quelque peu de temps , et enfin donna
son corps à la mort.
L'exposition morde sur le propos.
Cest empereur est nostre Seigneur Jesuchrist, filz
de Dieu. L'enfant qui le poursuyt est le mauvais
çhrestien, qui est le iilz de Dieu par la vertu de bap-
tesme. La mère de l'enfant est reglise militante oui
nous baille le baptesme. Cest enfant quiert et chercne
la mort de son père, toutesfois et quantes qu'il fait
contre ses commandemens. Le père Jésus mené son
filz au désert de ce monde, voulant mourir pour luy,
tellement au'il est mort, davantage plus que ne dit
rhystoire de Alexandre. Dieu donne le cousteau au
çhrestien pour le tuer : cest assayoir, son libéral arbi-
tre de le laisser quanta son amour et sa grâce spiri-
tuellement ou de le prendre ; maià il doit taire comme
le filz d'Alexandre : getter le glaive d^niquité et malice
3ui Jésus persécute , se reconcillier à Dieu son père ^
emander pardon, et avec luy par grâce se tenir ; et si
ainsi le fait, çnfin se tiendra en Paradis avec toute la
court céleste de ses anges.
De la dispense de ramefidèlle. —Chapitre Xi.
.a$pasien régna longtemps sans lignée ;
finablement^ par l'oppinion et conseil
des sages, pnnt à compaigne (juelque
jeune pucelle de loingtaine région qui
i. Chap. 10 de Pédit. de KeUcr. Swan, 1. 1, p. 41.— Cette
DES Histoires romaines. 27
moult estoit belle. Demeura longtemps en
estrange pays avecques elle , tellement qu'il eut
lignée d'elle. . Cela fait, l'empereur s'en voulut
aller en son empire pour disposer de ses royalles
négoces, mais sa femme ne le youloit consentir»
ains disoit : « Si tu t'en vas, je me mettray à mon
et contraindray mon ame se souiller de Ja lay*
dure de mon meurtrier sang, lequel je tireray de
mes veines et artères. » Quant l'empereur cecy
congneut, fist faire deux beaubc anneaulx et y fît
enchâsser deux pierres précieuses, que aucuns
jugent que naturellement ou ma^cquement
avoient efficace, vertu et puissance, Tune de
mémoire tousjours avoir et l'autre d'oublyance.
Les anneaux fermez et fais, ceHuy qui portoit
nature d'oblivion laissa à l'emperière sa femme,
l'autre de recordation porta avecques luy. Dès
aussi tost que l'emperière print l'anneau, Tamour
de son espoux mist en oubly. L'empereur, ce
voyant, subitement en son empire se transporta,
et plus avecques sa femme ne retourna, et ainsi
en paix ses jours fina.
histoire se retrouve . avec quelques changements , dans la
rédaction angloise ces Gesta, chap. 41 , p. 179, édit. de
Madden,et 2e partie, chap )i,p. 37 j. Elle est mentionnée
2»ar Bercheure {Reinctor. Moral. ^ 1. 14, ch. 71), et elle est
peut-être prise de VHistoria scholastica de Pierre Comestor
(Exode , chap. 6) , d'après lequel Vincent de Beauvals l*a
citée {Spéculum nistoriale, I. 2, chap. 2). Elle parolt avoir
été une tradition rabbinique relative à Moïse, après son ma-
riage avecla.élle.du roi d'Ethiopie. Qu^nt à la vertu mer-
veilleuse prêtée à certaines pierres, c'étoit une idée très ré-
pandue au Moyen Age, et Psellus {De lapidibus^ chap. 7)
confirme ropimoo de Tanteur des Gesta,
28 Le Violier
Moralisation sur Vhjstoirc de Vaspasien,
Par cest empereur devons entendre Tame, laquelle
tendre convient à son propre pays, qui est le royaul-
me des deux. La femme de l'empereur est nostre chair,
qui Tame détient en moult de délectations, par lesouel-
les elle ne peut passer pour aller en paradis, là où est
la conversation des âmes , tout son soûlas et empire
pardurable. Pourquoy ne permet la chair l'ame passer,
pource que Tung contre Tautre convoite. Faisdoncques,
toy, comme fist l'empereur, deux anneaulx , Tun d'obli-
vion et l'autre de mémoire. Ces deux anneaulx sont :
oraison et jeusne. L'oraison est l'anneau de mémoire
(]ui fait en Dieu penser ; l'apostre dit : « Priez sans
intermission. » Jeusne peult estre dit l'anneau d|obli-
vion, car il retrait et fuyt la volupté de la chair, si qu'il
n'empesche l'usage de raison et œuvre méritoire par
lesquelz on tend à Dieu. Estudions donc ces anneaulx
porter avec nous, si que nous puissions la vie des bien-
neureux posséder.
Du venin dépêché duquel cothidiennement sommes nourris.
Chapitre XIi.
lexandre de Macédoine régna grande-
ment riche, qui avoit pour son maistre
docteur le grant et introduyt Aristote ,
l'enseignant en toute doctrine. Cec^
oyant , la royne d'Acquillon fist sa fille noumr
I . Chap. 1 1 de Tédit. de Keller. Swan , 1. 1, p. 44 ; Mad>
den, 2e partie, chap. 22, p. ^48. — Warton observe que le
trait dont il s'agit ici est emprunté au Secretum secretorum
(Paris, 1529, f. ij, chap. 28, De puella nutrita veneno) :
« C'est uo ouvrage remph de sottises, et que le Moyen Age
DES Histoires romaines. 29
de venin , depuis l'heure de sa nativité. Et comme
elle fiist en i'aage légitime parvenue , tant estoit
belle; que c'estoit merveilles; tant trescendoit en
beaulté, que plusieurs en furent infectz et folz.
La royne sa mère l'envoya au roy Alexandre
pour en faire sa concubine. Dès quant il l'eut
veue, soubdainement il fut prins et navré de son
amour et vouloit dormir avec elle ; mais Aristote,
ce cognoissant^ luy dist: « Nefaictes ces choses,
empereur, car se vous le faictes, des aussi tost
vous mourrez et expirerez vos jours , pour ce
qu'elle a esté tout le temps de sa vie de poison
alimentée. Je le veulx prouver, dit Anstote:
cj près est aucun malfaicteur qui doit mou-
nr, selon la loy, pour offence par luy commise ;
ordonnez qu^'û dorme, s'il vous plaist, avec elle,
pour voir s'il est vray que elle soit empoisonnée. »
Cela fut fait. Le malfaicteur baisa la fille devant
*
attribua sans scrupule à Aristote. » Des écrivains anciens,
parmi lesquels il suffit de citer Pline (Hist. nat., I. 25, ^)
et Aultt-Gelle (1. 17, 16), rapportent au sujet de Mithn-
date nne anecdote semblable. Le voyageur MandeviUe parle
de peuples qui se nourrissent exclusivement de substances
vénéneuses. Les Gesta font à plusieurs reprises (chap. 31)
des emprunts à Thistoire fabuleuse d'Alexandre le Grand ,
si répandue au Moyen Age. Nous nous écarterions complè-
tement de notre sujet en abordant les questions relatives à
ces traditions bien curieuses ; nous renvenons , entre autres
travaux qui discutent amplement cette matière , à un mé-
moire de M. Berger de Xivrey sur le pseudo-Callisthèrie (No-
tices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque du roi^ 1. 1 ^,
2€ partie, p. 162-306), et aux recherches de M. Guillaume
Favre svaVHistoire fabuleuse d'Alexandre jinséréts en partie
dans la Bibliothèque universelle de Genève (1818), et repro-
duites avec des développements considérables dans ses Mi-
langes d'histoire littéraire , Genève , i8$6 , in-8, t. 2 , p.
1-184.
)o Le ViOLiER
tous et incontinent cheut mort et opprimé. Cela
veu, Alexandre collauda plus c|ue devant son
maistre, qui de mort l'avoit délivré, et renvoya
à la mère la fille.
L'exposition morallc sas Vkysioin de Alexandre.
Cestuy Alexandre paissant peult astre dit chascun
chrestien bon , fort et puissant par les vertus qu'il
a au baptesme prinses. La reine d'Acquilion est habon-
dance ae biens, qui quîert à tuer Phomme spirituelle-
ment aucunesfois, et autresfois corporellement. La pu-
celle qui est empoisonnée peult estre luxure, nourrie
de viandes délicates, ou gloutonnie, qui sont les venins
de Tame. Le ^rant Anstote constant est raison ou
conscience , qui tousjours contredit ou murmure contre
les choses qui sont à l'ame nuy santés. Le malfaicteur
est l'homme pervers, à Dieu inobédient , qui plus suyt
les délices de la chair que les divins commandemens.
Tel dort en péché nuyt et jour, baisant et attouchant
sa gloutonnie, pareillement sa luxure, par lesquelz bai-
semens et attouchemens soubdainement est mis à mort ;
parquoy dit le sage : « Qui tangit picem inquinahitwr
ahea, » Donc donnons nous bien garde de tel cas, si
nous voulons aller en paradis.
De mauvais exemple. — Chapitre XII».
'empereur Otto régna, en l'empire du
quel estoit un prestre fort luxurieux,
parç^uoy plusieurs en estoient fort scan-
dalisez, mesmement ses subjectz, tel-
lement que aucun de ses paroissiens ne vouloit
I. Chap. 12 de redit, de Keller. Swan, t. i, p. 47.
DES Histoires romaines. ^i
aller à la célébration de sa messe. Le cas ad-
vînt que aucun jour de feste cheminoit le dict
paroissien parmy un champ, et tant eut ^nd
soif que c'estoit merveille, tellement que il luj
estoit advis que il mourroit s'il ne beuvoit. Il
vint à Ung ruisseau de clère fontaine, là où il
beut ; mais tant plus il beuvoit , tant plus grant
soif il avoit, et s'enesmeTveilloit, disant : « Dea,
qu'est cecy ? disoit il ; il me convient quérir la foiv-
taine de ce missel affin que j'en bo)rve. * Comme
il cheminoit pour trouver la fontaine, d'adven-
ture va rencontrer ung homme fort ancien et
beau qui luy dist : «Où vas tu, mon amy?>>
<c Je voys , disl il , pour trouver la fontaine, je
suis si pressé de soif que je deffaulx quasi en la
voye. J'ay trouvé un missel d'eau, mais tant
plus en ay beu, de tant plus ayeu soif» Pourtant
il me faut troXiver la source pour veoir si je me
pourray rassasier.» Le dit vieillart luydist : « Mon
amy, ici est la fontaine de ce missel et la vraye
source ; mais dy moy pourquoy c'est que tu
n'es aujourd'huy entré en Pegiise pour ouyr
messe comme les autres. « Certes, monseigneur,
dist il, nostre curé est tant exécrable et de mau-
vaise conversation et de vie lubrique ^qu'il m'est
advis que ses messes ne sont à Dieu plaisantes.»
Adoncque dist le vieillart : « Soit ainsi que tu
dis, regarde la fontaine de laquelle tant grande
doulceur et. suavité d'eau procède du myssel de
laquelle tu as beu. » Lors le paroissien regarda
et veit que la source de. l'eau procédoît de la
gueulle a'ung chien tout puant et pourry, par-
quoy il fut estoimé et (^uasi j>ar manière de dire
mouroit de soif et n'osoit boire. <( N'ayes p^iour, ^
)2 Le Violier
dist le vieillart, tu as beu de cette liqueur et du
rayssel de ceste source, toutesfois point ne te
grèvera ; boy hardiment. » Il beut de ce fons et
s'en saouUa, puis dit : « mon Seigneur! jamais
si doulce chose ne beu. « Voy, dit le vieillart,
comment cette liqueur d'eau n'a point mué sa
liqueur ne sa couleur; non pourtant qu'elle pro-
cède d'ung chien tout puant, infect, point n'en
est l'eaue polue. Pareillement est il de la messe
d'ung mauvais prestre tout indigne ; nonobstant
que la vie du mauvais prestre te desplaise, pour-
tant n'en laisse d'ouyr sa messe. » Cela dist, le
vieillart s'esvanouit de luy, et cela révéla aux
autres le paroissien, et ouyt désormais les messes ;
puis enfin mourut et fut saulvé en paradis.
Moralisation sus l'hystoin du prestre luxurieux,
Cest empereur est nostre saulveur Jesuchrist, en rem-
pire duquel, cest assavoir au inonde présent, est ung
{ prestre lubrique, qui est le mauvais chrestien; car, en
a sorte aue le prestre doit les âmes garder, pareille-
ment le ctirestien les vertus de Tâme prinses aux fons
de baptesme, si qu'ilz ne soient pollués. Cestuy mau-
vais prestre pert plusieurs par son mauvais exemple.
Parquoy dit saint Grégoire que autant qu'ils com-
mettent de mauvais exemples, autant ilz tuent d'âmes.
Si tu es tel , fais comme le paroissien , chemine par les
champs^ c'est à noter par les royaulmes, jusquesque
tu parviengnes à celluy que ton âme tant ayme , c'est
à Jesuchrist, par l'ancien représenté. Tu le trouveras
par les œuvres de miséricorde; mais premièrement il
te fault boire du niyssel, nonobstant que point n'estai-
gnes ta soif. Ce ruyssel est le baptesme, qui seulle-
ment ta soif d'originel péché estainct ; mais si derechief
tu pèches, plus par luy ne seras estainct, jusques que
DES Histoires romaines. jj
tu procèdtt à ceste fontaine dont vient le ruyssel , qui
est Jesuchrist, comme luy-mesme le dit : « Je suis la
fontaine de eaue vive, saillant à la vie d'éternité. » Les
niysseauls ou vaines de ceste savoureuse fontaine sont
les parolles de Tescripture saincte qui saillent et de-
coudent par la bouche du chien puant, qui est le mau-
vais prestre prédicateur.
De l'amour mal ordonnée. — Chapitre XIII i.
adis estoit ung empereur ayant une
belle femme, laquelle fort il aymoit.
L^an premier de ses nopces elle con-
!>ceut ung bel enfant que tendrement
elle allaicta, tellement qu'elle le mettoit toutes
les nuictz avec elle coucher. Quand il Ait en la
fleur de trois ans venu, l'empereur mourut et
expira , de la mort duquel saillit grande lamen-
tation. La royne ne se pou voit saouller de plo*
rer et gémir. Après les obsèques et funérailles
de Fempereur, la royne demoura en aucun
chasteau, toute par elle gouvernant son enfant
et le faisant tousjours avec elle coucher, tant
l'aymoit. Quant il vint en l'aa^e de dix huyt ans,
le dyable oécepteur et mauvais tant et tant sol-
licita l'enfant et la mère que charnellement se
congneurent, etconceupt la mère de son propre
filz naturel. Quant l'enfant congneut son erreur
et celluy de sa lifière, de grand douleur qu'il eut
I. Ghap. 13 de Inédit, de Keller. Swan, t. i,p. 54.— Ce
récit présente quelque ressemblance avec l'hbtoire d'Œdipe ;
une narration analogue se rencontre dans le Miroir historial
de Vincent de Beauvais, 1. VU, chap. 93.
Violier. %
34 Le Violier
s'en alla en lointaine contrée ; puis, quant vint
l'heure de la royne, d'ung beau filz fut délivrée,
laquelle le voyant, lui couppa la gorge pour se
celer, et en fuy couppant aucunes gouttes de
sang luy tombèrent en la main senestre, tellement
qu'elles furent faictes quatre cercles rondz en
ceste forme qui s'ensuit OOOO. La royne ne
les peut oncques oster, en manière que ce feust,
parquoy elle portoit tousjours ung gand en celle
main où estoient les cercles de honte que elle
avoit. Ceste dame moult fort estoit à Nostre
Dame dévote. Toutesfois, tant estoit honteuse
de son cas, que jamais n'osa son mal fait con-
fesser, et, toutesfois , de quinze jours en quinze
jours les autres péchez confessoit. Cette dame
faisoit larges aumosnes pour l'honneur de Nostre
Dame, tellement que chascun la reputoit de
bonne sorte. Le cas advint que ung jour, comme
son confesseur disoit cinq Ave Maria auprès de
son lit, Notre-Dame s'apparut à luy et luy dist:
« Je suis la Vierge Marie, je te veux dire quel-
(jue secret. » Le confesseur fut grandement res-
jouî et dist : « Ma très chère dame, dis à ton
serviteur ce qu'il te plaira. » Lors dist la royne
des Vierges : « La royne de ce royaulme se con-
fesse souvent à toy; toutesfois soyez avertis
qu'elle a un crime sus le cueur qu'elle n'ose nul-
lement manifester par la chose qu'elle a. Demain
vers toy viendra pour se confesser : dis luy, de
par moy que les oraisons et aumosnes sont à
mon filz présentées et très acceptables. Dis luy
aussi que je luy commande qu'elle se confesse
entièrement du cas et crime lequel elle a commis
secrettement en sa chambre^ son enifant occis et
V
DES Histoires romaines. )<
conceu de son autre filz. J'ay prié pour elle;
pourtant si elle veult son cas confesser, son pé-
ché lujr est effacé. Si elle ne te veult obtempé-
rer, prie la qu'elle oste son gand de la main , et
tu verras çn sa paulme son péché escript non
confessé ; mais si elle ne veult son gand oster,
tire le par force. >> Cela dist , la glorieuse Vierge
se disparut » . Le lendemain la royne se confessa,
excepté de ce péché ,secret. Le prestre , voyant
que point elle ne s'en confessoit, luy dist : « Ma
dame, plusieurs de maintes choses parlent,
pourquoy esse que vous portez ce gand en la
main incessamment ? Montrez le moy hardiment,
affin que je voye si aucune chose là est mucée
qui à Dieu soit desagréable. » La royne luy re-
pondit : « Mon père , ma main blessée n'est pas
encore guérie, pour la cause pas ne la verrez. »
Cela oyant, le prestre la print par la main et à
force luy osta son gand et luy dist : « Dame, ne
crains point : Nostre Dame, qui t'ayme, cela m'a
commandé. » Quant sa main rut ouverte^ le pres-
tre veit quatre sercles rondz et sançiins. Au pre-
mier cercle quatre cccc estoient imprimés , au
second quatre dddd, au tiers quatre m mm m et
au quart quatre rrrr. Autour des cercles, en la
manière crung signet, estoit telle superscription
rouge : <( Les quatre cccc signifient : Casa cecidi
carne ceca, c'est-à-dire : Je suis par cas tumbée
I. Nous ne nous souvenons, pas d'avoir rëocootré ce récit
longue énumération de ces prodiges
vrage de M. Paulin Paris sur les Manuscrits de la bibliothèque
du Roi, t. IV, p. I-; t. VI, p. 311.
^6 Le Violier
de chair aveuglée. Les quatre dddd, Démon dedi
dona donata : Je donne au dyable les dons don-
nés. Les mmmmsignifîoient: Monstrat magnifeste
manus maculaîa: La main maculée démontre
manifestement. Parles rrrr estoit entendu : Re-
cedit ruhigo regina rogata, c'est à noter : Rouillure
s'est séparée quant la royne si a esté priée.
Quant la royne cela veit, aux pieds du confes-
seur humblement tumba et son péché confessa.
La remission et absolution donnée, puis la pé-
nitence faicte, lors après peu de jours dormit en
Nostre Seigneur la royne , de la mort de la-
quelle fut fait moult grant deuil en la cité.
L* exposition sur Vkystoin devant dicte.
Celle royne peult signifier humaine nature qui estoit
au premier homme plantée ; la quelle conceupt de
son enfant, c'est-à-dire de la délectation charnelle,
quant elle mangea de la pomme. Lors elle tua son en-
fant, qui est tout Phumain genre. Pourquoyle sang de
nostre playe, c'est à veoir nostre péché, estoit si no-
toire, que on ne l'a peu celer fors que par ung gand,
qui est -nostre fragilité et dyabolique déception , et ja-
mais ne se pouvoit effacer fors que par la passion de
Jesuchrist; et comment, voycylavoye : Le confesseur,
qui est le Sainct Esprit, visitala vierge Marie, duquel,
elle conceut ung entant, c'est assavoir Jesuchrist, filz
de. Dieu, par le quel nous sommes saulvez. L'humame
nature fut en son péché de quatre cercles signée. C'est
de cogitation , qui précède le péché , c'est de délecta-
tion , c'est de consentement , et c'est de l'acte de pé-
ché. Au premier cercle sont quatre GCCC. Le pre-
mier signifie !e Cas du dyable qui nous sednyt ; le se-
cond signe , la Cheuste dedans enfer; le tiers la Char-
nalité dénote, qui nous feist en infirmité inconstant,
et le quart nous fait mention de la Cécité et aveugle-
DES Histoires romaines. ^7
ment qu'avons eu en péchant ; car Adam estoit en hon-
neur an beau paradis de délices et i) ignora tout cela.
Au second sont quatre DDDD. Le premier signifie le
Don qu'avons donné au dyable : nous luy avons donné
nozâmes ; le second signifie que les Dons oue luy avons
donnez nous estoient donnez de Dieu ; te tiers note
que c'est à Démon, le dyable, ce que avons donné, et
le quart fait mention que avons Donné. Les MMMM
dénotent autre chose : La première dénote Qu'elle
Monstre nostre cas ; la seconde signe que c'est Mani-
festement qu'elle monstre Testât où nous sommes mys;
la tierce dénote la Main d'Adam et de nous estre ma-
culée, c'est à veoir noz opérations, tant feussent-elles
dignes; car sans la mort de Jesuchrist ne povions
estre rachaptez, et la quarte fait Mémoire de celle main
parledyableconduicte pour prendre le fruict deffendu.
Au quart cercle sont les RRRR. La première fait
mention de la Rouillure de péché ; la seconde dit qu'elle
a fait Recession ; la tierce chante que c'est par le moyen
d'une Royne ; puis la quarte note que c'est à cause qu'elle
a entendu noz Rogations et prières , car sans elle
jamais n'eust Adam esté purgé de son péché. C'est
celle que devons prier en toutes noz tribulations et af-
faires, misères et calamitez, pour parvenir à l'éternelle
béatitude, la<]uelle nous doint le Père, le Filz, le benoist
Sainct Esprit, Amen.
De rhonneur qu'on doit aux parens faire.
Chapitre XÏ V'.
orotheus régna, qui constitua pour I07
et décret que les enfans nourrissent
et alimentassent leurs parens. Il y avoit
ung chevalier en la court de l'empire ,
1. Chap. 14 de redit de Keller. Swan, t. i, p. 60.— Cette
j8 Le Violier
qui avoit prins nouvelle femme , fort belle créa-
ture , de laquelle possedoit ung bel enfant. Le
dict chevalier s'en alla voyager, et en faisant son
pèlerinage fut prins au chemin et lyé estroicte-
ment ; lequel escripvit à son filz et à sa femme,
pour sa rédemption. La princesse, ce voyant,
tant et tant plora , gémit et se dolorosa , qu'elle
devint aveugle. L'enfant dist à la mère : « Je
veulx aller vers mon père , pour le rachapter des
lyens de captivité.,» La mère respondit : i< Tu
ne yras pas, car tu es mon enfant seul et unic-
que , ma joye totallement et la moytié de mon
âme >. Par adventure te pourroit il advenir
comme à ton père. Quoy 1 ainieroys tu mieux
ton père, qui est absent, rachapter, que ta mère,
privée de lumière, substanter et nourrir, qui
avecques toy est présente ? Je concluds que tu
ne doys , selon raison , de moy te séparer pour
ton père visiter. » L'enfant lors respondit et
moult sagement : « Non pourtant ^ue ton filz
je sois, toutesfois mon père generatif est cause
principalle de ma génération. Il est agent, et tu
es le patient ; il est lyé, et tu es à ta liberté et
te tiens à ton privé. Il est entre les mains de ses
ennemys , et toy au meillieu de tes fédérez et
amys. Il est vray que tu es aveugle; toutesfois
il ne voyt lumière qui soit, pour les ténèbres des
prisons, fors seullement ses lyens , grosses chaî-
histoire se retrouve sous le nom de l'empereur Prothéc
dans la rédaaion angloise des Gesta (Madden, chap. $2,
p. 181).
I. Anima dimidium mea. Cette expression se rencontre
Sarfois dans les G^jf a. Notre auteur ne Ta-t -il pas empruntce
Horace,, qui en a fait usage dans sa troisième ode ? .
DES Histoires romaines. 39
nes.playes et misères, et pour la cause je le
veuix aller rachapter. » Et ainsi fut fait, tellement
que chascun posa l'enfant, pour le labour de
son père desagraver et donner à repos.
L'exposiiiott sur le propos.
Cestuy empereur estnostre Père céleste , qui a pour
toy ordonné que les enfans nonrrissent leurs pa-
rens, et speciaiiement les pères; mais le monde de-
cepùf est nostre mère. Quant l'enfant transgresse le
coinmanderaent du père , durement est par son oère
corrigé , navré et flagellé ; mais la mère le traicte uoul-
cernent, tendrement et savoureusement. Nostre Saul-
veur Jesuchrist nous permet flageller pour noz deffaulx,
car c'est nostre Père céleste ; mais nostre mère 'e monde
nous adoulcist et donne choses délectables. Jésus,
nostre Père, s'en va loing voyager, comme dît le pseaul>
Qie : (nExtraneasfactus sam fratribas meis. » Il est prins
prisonnier, non pas en sa personne , mais en ses mem-
ores, qui sont les chrestiens : car qui est en péché mor-
tel, il est en la prison du dyable. Parquoy Dieu veult
cstre rachapté. Il peult estre dit rachapté quant ses
membres ne sont plus des lyens de pecné lyez; mais
le monde , nostre decepvante mère, cela ne veut per-
mettre : car elle veult que nous soyons avec elle , sans
nous amender et faire pénitence, nous monstrant
ses délectations, blandisses et Ivesses, et est aveugle
par son effect, car elle rend et faict les autres aveugles
sans veoir les choses futures , les joyes de paradis et
les peines d'enfer. Mais ne la croyons pas ; faisons com-
me le bon enfant qui dist à sa mère : « Mon père, pour
vray, est cause pnncipalle de ma génération; c'est as-
saveoir de l'âme. Parquoy tout ce que j'ay est à luy,
et ma mère , le monde , n'est que la cause secondaire,
<)ui est le patient \ c'est assavoir les richesses, honneurs
et lyesses mondâmes. » Ne la croyons pas, celle 'mère ;
40 Le Violier
faisons pénitence cependant que !e temps nous dure;
n'attendons pas à la vieillesse ; disposons-nous simple-
înçnt et vivons selon Dieu , et nous aurons paradis.
C'est comment on râchapte son père quant à ses mem-
Dé saint Alexis, fils d'Eufemian, empereur.
Chapitre X V «.
ucun empereur estoit en Tempire de
Romme, du vivant du quel estoit ung
jeune filz nommé Alexis , lequel estoit
^^.^.»«„filz d'ung très noble citoyen rommain
appelé 'Euferoian , le quel estoit en la court de
.. I. Chap. I j de redit, de Keller. Swan, t. i, p. 6j.— U
légende de saint Alexis fut très répandue au Moyen Age;
on en rencontre plusieurs rédactions dans les Acîa sancto-
rum , réunis par le jésuite Boiland et par ses continuateurs
(t. 4 de juillet, p. 238-262) ; Vincent de Beauvais Va racon-
tée {Miroir historiaU 1. XVIII, chap. 4j), et on peutcon-
sulter les divers hagiographes , ainsi que la Légende dorée-,
notamment la traduction françoîse, 1835, t. i, p- 'ÎY' ?
la version angloise deCaxton, 1479, p. 1 j8 (réimprimée
dans Swan, t. i, p. 300-3 11 ) ; cette narration fut mise en
vers anglois: V. Warton, Hist. ofenglish poetry,t. i, P-
146. Un petit poème latin, en 14J strophes rimées, a ete
inséré par Hoffmann dans un recueil consacré à reprodw«
d'anciens écrits composés en Allemagne {AltdeuUche Blaet-
ter, t. 2, p. 273-287). Conrad de Wur^bourg fit, au treiac-
mt siècle, de saint Alexis, le héros d'un poème assez long,
Obcriin {Diatriba de Conrado Herbipolensi , 17S6) en publia
quelques fragments; cette production fut mise au jo»^ ^"
entier dans la coUeaion de Mevei [Sammlang altdeutscntr
Dichtungen, Quedlinburg, 1833). Mone, dans son travaiisuf
la littérature populaire dans les Pays-Bas, cite (p. i93) ""
cantique flamand sur le même sujet.
Parmi les livrets que le colporuge répand en Fiance, 01»
DES Histoires romaines. 41
l'empire fort aymé. Devant le dit empereur avoît
trois mille jeunes enfans vestus de soye et ceintz
de bauldriers d'or^ les quelz luy administroient
toutcequi lu}r appartenoit. Entre iceulx Rommains
estoit Eufemian fort misericordieulx envers les
povres , tellement que tous les jours preparoit
trois tables pour les povres orphelins, pèlerins,
veufves et pupilles , les quelz cordiallement ser-
voit; et luy, environ l'heure de nonne, prenoit
son repas avecque les gens religieux en la
craincte de Dieu. Sa femme, nommée par son
nom Abael, estoit de mesme religion et propoz.
Comme au commencement point n'eussent d'en-
fans , tant prièrent Dieu que il leur en donna
ung; puis se vouèrent et confermèrent vivre
chastement.
L'enfant Alexis ht baillé aux escolies pour
întroduyre selon les sept ars Uberaulx et philo-
sophicques. Quant Alexis, le doulx enfant, fut en
{encontre le Cantique et la Vie de saint Alexis. Des extraits
de cette production font partie de Y Histoire de la littérature
populaire^ par M. Ch. Nisard, t. 2, p. 182. Swan , t. i, p.
298, a donné des extraits d'un cantique anglois sur le métne
sujet. Des poètes dramatiques s'inspirèrent de cette légende.
Desfontaines fit parottre, en 1645, Saint Alexis ou l*lUusfre
OUmpie, tragédie où il n'y a pas un vers, pas une scène digne
d'nne citation. On eut plus tard VAlexiuSy en vers latins,
par C. de Lignières, Paris, 166$. Nous avons rencoiitré un
Auto de santo Aleixa, Evora, 1749, in>4, et la Vida de son
Alejo fait partie d'un recueil précieux et presaue impossible i
trouver complet : Comedias nuevas éscogidas delos mejoresia-
genîos de Espana^ i6 52-1 704, 48 vol. in'4. La bibliothèque
publique de Bordeaux possède une tragédie manuscrite inti'
tulée : Le Charmant Alexis ^ tragédie de Louis de Massip :
elle est datée dé 16(5. Une Historia et vita di santo Alesso,
sans lieu ni date, in-4 , figure au catalogue Libri (Paris,
Jannet, 1847, n. (2)1).
42 Le VlOLIER
aaçe de marier, l'on luy esleut une belle damoî-
selle de la maison imperialle , qui luy fut en ma*
nage baillée. Quant la nuyt des nopces fut venue,
que les deux espousez furent seulz ensemble,
parlant l'ung à l'autre , saint Alexis commença
à dire que c'estoit une chose moult utile que de
garder chasteté ; et, en cela disant, provocquoit
sa femme en la craincte de Dieu et en Pestât de
chaste conversation. Il luy bailla son annel d'or
et son bauldrier à garder, luy disant : « M'amye,
tenez ces choses et les gardez jusques à ce que à
Dieu plaira , le quel soit entre toy et moy. » Cela
fait, il print sa substance quanta aucune por-
tion, et secrettement s'en alla sus mer jusques à
la province de Laodocie, là où il applicqua et
vint. Depuis chemina ou nagea vers Edisse , cité
de Syrie, auquel lieu estoitung ymage de Nostre
Seigneur Jesuchrist faicte sans ouvrage manuel,
et estoit en un blanc linge. Là , tout ce que il
avoit apporté aux povres distribua , et se vestit
de salles habillemens et simples pour se seoir
avec les povres en aucun lieu de quelque chap-
pelle qui estoit dédiée pour la mère de Dieu ; et
là vivoit de ses aulmosnes et du résidu qui luv
estoit; de peu se contentant, aux povres mouft
distribuoit. Son père remplissoit l'air de ses ge-
missemens et tenoît ses complainctes en son
cueur, en grant dueil et tristesse pour l'absence
de Alexis son enfant , le quel fist courir mainiz
serviteurs de lieu en lieu , querans le dit Alexis.
Aucuns des messagiers vindrent en Edisse, la
cité là où il estoit , et point ne le congneurent ;
mais il les congneut bien, sans en faire mention,
et luy donnèrent comme aux autres povres l'au-
DES Histoires romaines. 4)
mosne y la quelle sans semblant receut , Dieu
regraciant de ce qu'il prenoit de ses serviteurs
mescongnoissans. Les messagiers, au père retour-
nez^ nuncèrent qu'il n'estoit possible de le trou-
ver. Sa mère, dès l'heure de son département,
avoit mis un sac et préparé sus le pavé de sa
chambre. Là dessus se tenoit en la compai^'e
de gros souspirs, pleurs et gemissemens, et disoit
tousjours : « Icy demoureray jusques à ce que
mon enfant je revoye. » La bonne femme de Alexis
estoit avec elle, qui luy disoit : « Ma mère, jus-
ques à tant que j'auray de mon bon et doulx
espoux nouvelles, à la manière d'une forte tour
et stable, d'avecque toy ne partiray. » Comme
ainsi doncques sainct Alexis, par l'espace de
dix sept ans , au service de Dieu demourast , fi-
nablement l'ymage de l'église parla au secrettain
et garde de ieans et dist : « Fais entrer le servi-
teur de Dieu , car il est digne du royaulme des
cieulx , et sus luy repose Tesperit de Dieu , et si
est son oraison comme l'encens devant Dieu
montée. » Comme cela ignprast le secretain ou
Î>ortier , et Alexis ne congneut point , de rechicf
uy dist la mère de Dieu : « Çelluy qui se sied de-
hors aux galleries est celluy que je demande. »
Le secretain le congneut et le fist entrer en l'é-
glise. Quant Alexis fut Ieans et congneut la
gloire gue luy faisoit le peuple par l'exortation
du portier, qu'on le nonçoit cstre divin, inconti-
nent s'en saillit et monta en navire , convoitant
venir en Tharce de Sicille; mais, par la divine
dispense, la nave fut au contraire poulsée par
les ventz de Dieu envoyez, tellement qu'elle vint
et applicqua au port de Romme, ce que voyant,
44 l^E ViOLIER
Alexis dist : « Puisque ainsi plaist à Dieu , en la
maison de mon père, sans bailler de moy co-
pioissance , demoureray et ne seray à aucun de
sa famille nuysant. » Comme il passoit par la
cité de Romrae , son père rencontra qui venoit
du palais, de grans seigneurs tout au tour envi-
ronné , et luy dist : « Chier seigneur, serviteur
de Dieu , je te prie qu'il te plaise me laisser en
ta maison héberger, et là me nourrir des miettes
de ta table. Je suis ung povre pèlerin. Si tu le
fais, je prieray Dieu pour toy. » Cela oyant, le
père de sainct Alexis, pour Tamour de son enfant,
qu'il cuydoit avoir perdu , le fist mener en sa
maison, et commanda qu'il eust à boire et à man-
ger des meilleurs metz de sa table ; puis luy or-
donna serviteur propre pour luy administrer.
Alexis tous les jours en oraisons perseveroit, et
son corps en la maison de son père, pleine de
biens, maceroit à force de jeusner et soy abstenir
de morceaulx. Les servans, auxquelz il ennuyoït,
souvent , en signe de derrision , luy gettoient
l'eaue de la cuisme sur la teste. Mais il estoft en
toutes choses pacient et doulx. Alexis, p?r l'es-
pace de douze ans , incongneu à la maison de
son père demoura. Voyant , le doulx et bon Alexis,
Que Dieu vouloit avoir son âme, fist requeste
a'avoir du papier et de l'ancre , puis mist et ré-
digea par escript tout l'ordre de sa souffreteuse
vie. Le dimenche d'après , après les solemnitez
des messes , vint une voix tonnante , qui proce-
doit du sainctuaire, disant: « Venez tous qui
labourez et estes chargez, et vous serez à repos. »
Tous ceulx qui cela ouyrent cheurent sur leurs
faces. Et secondement vint la voix, qui dist:
DES Histoires romaines. 45
<c Querez l'homme de Dieu, affin qu'il prie Dieu
pour Romme. » L'on alla partout, mais on ne
sçavoit que trouver. Lors retourna la voix en
disant : « En la maison d'Eufemian querez
l'homme de Dieu. » Eufemian, requis sus cest
affaire, respondit qu'il ne congnoissoit en sa
maison personne pour ce cas. Lors les empereurs
Archadius et Honorius, avecques le pape dit
Innocent, vindrent en la maison de Eufemian ;
et l'ung des ministres du dit Eufemian dist à son
maistre : « Seigneur, regardez si ce pèlerin , qui
tant est pacient, est point celluy qu'on quieit
oour estre de Dieu approuvé. » Le bon père d'A-
lexis courut en sa maison , mais il trouva son filz
Alexis mort , et avoit le visage cler comme ung
ange > lequel estoit soubz l'eschielle de la mai-
son, selon aucuns, ou en autre lieu, commepovre.
Le père luy voulut oster le papier escript ou la
cartne qu'if avoit entre les mains ; mais il ne
peut oncques. Le père, cela voyant, saillit au
devant des empereurs et du pape , leur comptant
le cas. Et eulx devant le corps mort entrez , dist
le pape : « Nonobstant que soyons pécheurs ,
toutesfois, par la vertu que nostre Seigneur Dieu
nous députe comme pasteur des âmes , nous te
venons adjurer que ceste cedule tu nous mons-»
très, affin de sçavoir que c'est que contient l'es-
cripture.» Alors le pape se approcha du corps, et
λrint la cedulle, puis la fit lire devant tous. Quant
e bon Eufemian veît que c'estoit son filz, tumba
à terre comme mort, et, quant il fut revenu en
son cueur, parla et dist en trenchant ses veste-
mens et arrachant ses cheveulx et se couchant
dessus le corps de son filz : « HelasI mon enfant.
^.•-
_>
46 Le Violier
paurquoy me as tu ainsi blessé de douleur si
véhémente ? Pourquoy m'as tu par si longtemps,
en me cellant ta congnoissance, mis en affliction
si dure ? Suis je pas bien misérable ! » disoit le
bon homme. Puis vint la bonne dame sa mère,
laquelle, comme leonne toute furieuse qui veult
rompre le reth, en rompant et déchirant ses yes-
temens, arrachant ses cheveulx et en levant les
yeulx en Tair contre le ciel, disoit, pour ce
qu'elle ne pouvoit aucunement approcher du
corps mort de son chier enfant, pour la grande
multitude du peuple qui là affluoit : « Baillez
moy mon enfant , faictes moy entrée , si que je
puisse veoir la consolation de ma povre âme qui
a mes mammelles succées.» Comme elle futvenue
jusques au corps, elle se laissa tumber dessus et
dist : a Helas ! mon enfant, la lumière de mes
yeulx, pourquoy nous as tu cecy fait f Pourquoy
si povrement et justement avec nous as tu vescu ,
sans te monstrer par cognoissanc^ ? Tu voyois
ton père piteulx pour ton départ, et moy, ta mère,
larmoyant de jour en jour, et tu n'en faisois
compte 1 Tes serviteurs te donnoyent injure, et tu
prenois tout en simples^ ! » De rechief se met-
toit sus le corps de son enfant et l'ârrousoit de
ses larmes , puis le baisôit en son beau visage ,
semblant d'ung ange lumineulx , et l'applaudis-
soit de ses mains ; puis disoit : « Plorez avec-
ques moy, tous- ceulx qui estes présent, et me
prestez les ru}^sseaulx de voz yeulx, pour mons-
trer que je suis la mère de celluy qui , pat l'es-
pace de dix et sept ans, a esté en ce lieu musse
sans^e faire conçnoistre. Il a esté de noz servi-
teurs souvent injurié, et mot ne sonnoit ! Il ne
DES Histoires romaines. 47
mangeoit comme point ,< et vivoît ! Il voyoit sa
femme , mot ne luy disoit ; son père congnoissoit
et moy sa mère, qui [30ur luy gémissions, et il
n'en faisoit compte ! Dieu ! helas ! c|ui me don-
nera ung cueur nouvel qui soit plam de larmes
et de pleurs, affin que |our et nuyt je plore la
douleur de mon âme ! » Quant sa femme sceut le
cas, elle fut vestue d'ung mantel adriatîCque,
puis fit ses lamentations comme la mère , disant:
« Helas ! je plus que misérable , je suis au jour-
d'huy la désolée! veufve je suis devenue! plus
n'ay en qui je regarde! Mon miroer est rompu ,
mon espérance s*est de moy mocquée ; j'ay une
douleur nouvelle commencée qui jamais n'aura
fin. » Le peuple , ce voyant, ploroit sans cesse.
Cependant le pape , les empereurs et tous ceulx
de la noblesse mirent le corps en la bière , le
menant au meillieu de la cité, et fut au peuple
dénoncé que l'homme de Dieu estoit trouvé, tel-
lement que chascun couroyt au devant du corps.
Et ceulx qui estoient malades , par l'attouche-
ment du corps sainct estoient guéris et sanez.
Les aveugles recevoyent lumière , les demonia-
des avoyent convalescence par santé , et gène-
rallement tous ceulx qui estoient opprimez de
quelque maladie que ce fust. Les empereurs, ce
voyant, voulurent eulx mesmes, avecques nostre
sainct père le pape, le tumbel porter, affin qu'ilz
faussent par le corps sanctifiez. Pour le porter à
l'église, tant estoit la place plaine de peuple, que
les empereurs furent contrainctz de faire getter
par les chemins force d'or et d'argent pour oc-
cuper le peuple qui couroyt au tour du corps pour
le toucher, affin qu'on le portast plus pompeu-
48 Le Violier
sèment à l'egiise. Mais le peuple ne s'amusok
que à toucher le sainct corps glorieulx. Parquoy,
avec grant peine, fut ledit corps au temple Sainct
Boniface conduit et porté, et là par l'espace
de sept jours en laudes et canticques persista le
peuple ; puis fut le monument de sainct Alexis
ouvré dignement et couvert' de gemmes et pier-
res précieuses , qui estoit d'or, et enfin fut mis
le digne corps reposer avecques grande révé-
rence. De ce tombel et monument sailloyt si
grande odeur, qu'il sembloyt qu'il fust tout plain
de choses aromaticques. Il mourut environ Pan
de nostre Seigneur trois cens vingthuyt.
L'exposition mordit sur la vie saint Alexis.
Cestuy Eufemian peult estre dict rhorame mondain
qui a ung enfant qu'il ayme tendrement. Il luy
donne femme , c'est assavoir la vérité du monde , pour se
délecter comme Tespoulx avecques Pespouse. La mère
peult estre ce monde qui tant ayme ses enfans mon-
dains ; mais le bon enfant, comme sainct Alexis, miealx
ayme Dieu servir que pè e ne que mère. Pas ne se
tient aux vanitez séculières ; cest enfant monte sus une
navire : c'est l'Eglise, là où il entre pour aller vers
paradis; et doit l'enfant bon chrèstien laisser ses ves-
temens des pompes mondaines et se vestir comme povre,
résident ou les numbles par dict et par fait. Le secre-
tain ou portier qui le conduit en 1 église peult estre
le discret confesseur qui doit le pécheur instruire. Mais
aucunes fois le vent se lève de temptation dyabolicque ,
qui mène le chrèstien en son pays, comme sainct Alexis,
le destournant de son propos et œuvre saincte. Donc-
ques , si tu te sens frappe d'aucune temptation , fais
comme sainct Alexis : prendz la table de pèlerin ,. c'est
à dire force de vertu, si que tu ne sois de ton père
.■♦■>. ^'%^
DES Histoires romaines. 49
congneu, c'est assavoir du monde , fors qnfe ta soyes
homme et Dieu, Maïs aucuns sont qui se cleulient
Quant leurs enfans font pénitence, contempnantle mon-
oe, les richesses et les biens caducques, et prenant po-
vreté pour l'amour de Dieu. Demande doncques'la ce-
dulle qui est la testification de conscience, prouvant
que Dieu fidellement tu as ministre. Lors viendra le
£rand pape Jesuchrist avec les empereurs, qui sont
les anges, et mèneront ton âme iassus en l'esglise Sainct
Boniface, c'est à dire à la vie des bienheureux, où est
toute joye , souJas et félicité. Ainsi soit îL
De la vie qui est exemplaire. — CHAPITRE XVI K
'on Ht d'ung empereur qui ûst une
chappelle construire qui moult estoit
belle ; comme il creusoit aux fonde-
^^^^^^ mens de son palays, il troura ung
cercueil d'or environné de trois cercles, et sus
le dît cercueil estoit escrit : « J'ay expendu , j'ay
donné, j'aj gardé, j*ay eu, fay perdu; je suis
pugny.» Comme l'empereur eust cecy veu, il ap-
pela ses satrapes et leur dîst : « Allez et con-
gnoissez que ceste superscription signifie. >» Les
princes luy dirent : « Sire , c'est telle chose :
Devant toy estoit ung autre, seigneur en l'empire,
qui vouloit aux autres donner exemple , lequel
escripvit ce que tu vois parescript : « J'ai expendu
ma vie, jugeant droictement, veillant les autres,
moymesmes selon rayson me chastiant; j'ay
donné aux chevaliers les choses nécessaires , aux
i.Chap. 6 de redit, de Keller. Swan,t. i, p. 80. — On
remarquera , dans ce récit , le mélange de fictions orientaleis
et d'idées chrétienne^.
Violier. 4
jo Le Violier
povres leur vie, puis à moymesraes, selon les
mérites; j'ay gardé en toutes choses justice.
Sus les indigêns j'ay fait miséricorde; j'ay eu le
cueur large pour distribuer à mes servans; j'ay
eu la main pour chastier et deffendre chascun, et à
pugnir ; j'ay perdu foUye ; j'ay perdu l'amytié de
mes ennemis et la luxure de la chair. Je suis jà
pugny en enfer, car à ung Dieu n'ay pas creu ;
je suis pugny, helas! car en enfer n'est aucune
rédemption. » Quant l'Empereur eut cecy en-
tendu, de plus en plus fut sage , veillant les au-
tres selon raison y et en paix finit ses jours.
Moralisûtion sus l'hystoin devant dicte,
Cellay empereur .est chascun bon chrestien , qui
doit édifier une chappelle, c'est son cueur, à Dieu,
pour faire sa volunté, et le creuser par la voye de coo-
trition , et ainsi il pourra trouver le cercueil d'or, c'est
à veoir, son âme parée de vertus, avecqucs trois cercles
d'or: c*est foy, charité et espérance^ qui rcnvironiient.
Puis il trouve l'Esçripture, qui a dit : « J'ay expendu,
et quoy ? au service de Dieu, mon corps et mon âme. »
Puis est escript:«J*ay garde, quoy? le cueur contrict
et humilié pour à Dieu plaire. » Puis il y a : a J'ay don-
né, et quoy ? delectioa à Dieu de tout mon vouloir et
amour à mon proesme. J'ay eu, et quoy ? vie misera-
.ble , car en péché conceu et né en péché. J'ay eu^ et
quoy? baptesme, pour estre fait de Dieu chevaher,
moy qui estoys serf du dyable. J'ay perdu, et quoy?
la grâce de Dieu. Je suis pupy, pourquoy ? pourceque
par mes delictz mon esperit est affligé, et souffre ma
chair pénitence. J'ay despendu , et quoy ? mon temps
es œuvres de miséricorde par la grâce que Dieu m'a
donnée. » Finablement, est et doit estre par escript sur
le cueur de l'homme : « J'ay ce que j'ay donné. » Et
DES Histoires romaines. 51
3ii'as-tu donné, chresti«n? <xJ'ay donné toot le temps
[e ma vie conseil, consentement et bon propos de
vivre ; vers mes prelatz obédience de bon cueur, et â
Dieu service. Par quoy i*ay eu paradis , iiiextimable
joye qui est tout. » Voilà que le ctirestien doit lire
dessus son cueur, et il en aura le bien éternel.
De la parfection de vie, — CHAPITRE XVI Ii.
ut aucun empereur qui ordonna que
oui le vouldroit servir à gré, il obtien-
aroit de luy grande dignité, moyennant
qu'il frappast trois coups au portail
du palays pour congnoystre qu'il vouloit servir.
Le cas advint qu'en la cité de Romme lors estoit
ung povre nommé Guyon, qui pensoit entre soj
de l'edict de l'empereur et disoit : « Je suts
povre, bien faict et né et produyt de sang non
noble. Parquoy, si je veulx esire riche , servir
me convient. » Il s'en alla au palais, et, selon la
loy, frappa trois fois. Le portier le laissa entrer,
lequel salue l'empereur à deux genoulx , qui luy
demanda : « Çue quiers tu, mon amy .^ » Et il luy
dîst : « Je suis deiiberé de vous servir seîl vous
vient à cueur. » Lors Tempereur Tinterrogua de
quel service le pourroit Bien servir, et il Juy dist
qu'il sçavoit six choses faire. La première es-
toit : « Je sçay, distiT, bien garder le corps d'ung
grant prince, cammfi.Êdt ung homme d'annes, et
acoustrer son Hct, abiller à manger, et lui laver
I. Chap. 17 de redit, die Kellcr. Swan, t. i,jp. 8j.— Çê.
récit se retrouve dans la rédaction angloise des Ôestd (Madk
den, cbap^ 28» p. 91); L'empereur poitie 1q oool d*Esm^i^
ÎA >
^iLi
j2 Le Violier
ses pieds ; le second est que je sçay bien veiller
quant les autres dorment, et dormir quant îlz
veillent ; le tiers, je congnoys bien le goust de
bon vin, et selon le goust juger chascun breu-
vage ; le quart , je sçay bien mviter les hommes
aux convis pour l'honneur de l'invitant ; le quint,
je fais bien le feu sans fumée; le sixiesme, j'en-
seigne bien aux hommes la voye d'aller vers la
terre saincte sans dangier. » Lors l'empereur luy
dist : « Voicy beaulx mistères et utiles. Avecques
moy tu demoureras, et premièrement je te veulx
expérimenter de mon corps : tu garderas mon
corps ceste saison et tout le cours de l'année. »
« Monseigneur, dist Guyon , je veulx faire toute
vostre voîunté. » Lors Gujon assez honneste-
ment para le lict de son seigneur, lava le linge,
puis tout armé coucha devant l'huys de la cham-
ore du roy; et avoit ung chien pour l'esveiller se
d'adventure se fust enaormy, et pour abbayer
contré ceulx qui eussent peu venir. Illavoit les
piedz de l'empereur, et si sagement faisoit son
affaire que on ne le pouvoit reprendre. Parquoy
l'empereur le loua moult fort. L'an finy et com-
plect, le roy le feit son senechal pour sçavoir
s'il sçavoit Sien veiller. Guyôn, ainsi institué,
laboura tout l'esté , veilloit et faisoit toute pro-
vision pour Pyver, affin que, quant l'yyer vien-
drblt, ilsercposastquantles autres travailleroient,
et dormist quant ilz veilleroient. Ainsi parfit son
office deuement. Quant l'empereur vit sa pru-
dence , moult fut fort esjouy , et appella son doù-
.teillier, et luy dist qu'il apportast du vin pour veoir
à son grant serviteur le congnoistroit bien.
if Metz, dist-iJ, en mon calice du vin, du moust
DES Histoires romaines. 5}
et du vinaigre, puis baille^ela à Guyon à boire.»
Cela fut fait en la sorte commandée. Quant Guyon
eut beu, il va dire : « Cecy a esté bon, il est
bon et sera bon ; c'est assavoir le moust sera
bon , le vin est bon et le vinaigre a esté bon. »
Quant Pempereur congneust de Guyon la pru-
dence , dire luy va : « Cher serviteur, va t'en
par tous les royauimes et chasteauix, et invite
tous mes amys à disner avecques moy , car la
feste de la Nativité s'approche fort. » Guyon feist
le commandement de son seigneur; il s'en alla
par tous pays et invita tous les ennemys de son
seigneur, et non point ses amys , tellement que
au jour de Noël la salle de l'empereur fut plame
de ses ennemys. Quant l'empereur vit ces cho-
ses , il eut paour et fut esmeu es entrailles , et
dist à Guyon : « Vien ça , Guyon ; pourquoy as
tu mes ennemys invitez? Je t'avois dit que tu
invitasses mes amys, et non autres. — Il est
vray, dist Guyon ; mais , monseigneur, escoutez,
s'il vous plaist. En quelque temps de l'année, tes
amys te viendront veoir , tu les recevras en joye ;
mais non pas ceulx cy , les ennemys. Pour-
quoy je les ay amenez en ta court, afnn que par
ton beau visage, doulceur et convy que tu pen-
ses faire , tu les attrayes à amour, et soient faictz
de tes ennemys tes amys. » Et ainsi fut faict ,
car avant le convy furent ses grans amys , de
quoy l'empereur fut moult joyeulx. Pour le quint
mistère de Guyon, l'empereur voulut faire du
feu sans fumée, comme Guyon luy avoit dit.
Guyon eut de ce le commandement , et fit du
feû de bois si sec qu'il ne fuma oncques , car
l'esté il avoit fait seicher du bois à l'ardeur du
54' Le Violier
soleil, comme sage. L'çmpereur, esmeu de sou-
las , dist à Guyon : « Il reste encore faire ton
dernier office. — ^Je le feray, dist Guyon; qui
vouldra avec moy venir en la saincte terre me
suyve sans danger et péril, et nous yrons par
mer. » Plusieurs hommes et femmes, petis en-
fans de tout aage, ce voyant, suivirent Guyon, et
estoient quasi en nombre que on n'eust sceu
discerner. Quant ilz furent sur mer, Guyon dist
à celle belle compagnie : « Voyez vous ce que
je voy ? » Et ilz dirent : « Non , non , ne sçavons
que c'est. — = Levez, dist il, les yeulx en Pair,
et voyez une grande roche. — Nous la voyons
bien , dirent ilz ; mais pourquoy cela vous nous
dictes ne sçavons. )> Guyon dist : <c En celle
roche gist continuellement ung oyseau en son
nid , et a tousjours sept œufz soubz luy, es—
quels il se délecte grandement. La nature de
cest oyseau est telle que, tant qu'il est en ce
nid, la mer est paisible; mais, s'il advient
que l'oyseau laisse son nid, la mer se trouble
toute , tellement que, si aucun passe sur l'eau ,
il est sans remède submergé, et point n'est en
danger tant que l'oysel est en son nid. Ainsi yra
et reviendra seurement. Lors dirent les passans :
« Et comment pourrons nous sçavoir quant l'oy-
seau est en son nid ou non ? » Guyon leur dist :
« L'oyseau y est tousjours , et jamais son nid ne
délaisse fors que pour une cause. Notez qu'il y a
ung autre grant oyseau qui est de cestuy ennemy
mortel, lequel continuellement, nuytetjour, la-
boure de vouloir violer les œufz de cestuy cy et
entrer en son nid. Quant cest oyseau voit son
nid maculé , de douleur qu'il a il s'envole. Lors
DES Histoires romaines. ^5
laaier est troublée tellement que lesventz l'ung
l'autre combatent, et personne ne doit en mer
naçer, en bateau oiT autrement.» Lors dirent les
assistans : « Helas ! seieneur, comment est il
possible qu'on puisse garder cestoyseau ennemy
de l'autre s'approcher de son nid^ affm que pas-
sons seurement ? » Lors dist le sage Guy on : « Ce
que plus a en horreur et en hayne cest oysel
est le sang d'ung aigneL Prenez de ce sang et
en arrousez le nid par dedans et par dehors , et,
tant qu'il y aura goutte du dict sang , jamais Fo y-
seau ennemy ne s'approchera de l'autre pour le nid
infester. Par ce moyen, vous yrez à seureté en la
saîncte terre de Hierusalem , et retournerez en
santé. » Tout ainsi fut fait comme Guyon avoit
dit: prindrent du sang d'aigneau et en aspergè-
rent le nid, et furent en Hierusalem et retournè-
rent en santé. Quant l'empereur veit le sage
moyen de son serviteur, il le constitua et fist
des plus grans de sa court.
L'fxposiàsn morale sus rystoire devant dicù,
Cest empereur est nostre Père céleste, qui a fait la
loy que qui frappera troys coupz, c'est assavoir
jeasnera, fera oraison et anlmosne sus la porte de
son chasteau, qui est Teglise, sera son cheraiier et
aura le rovaulme des cieux. Guyon te povre peult
estre dict rhomme tout nnd, saillant du ventre ce sa
mère, qui frappe trois graus coupz en la porte de
r^ise, ûuant il demande baptesme, là où ii promet à
Dieu de le servir de six choses. Le premier est de
bien garder le corps du prince Jesuchnst, comme fist
Guyon ; il doit estre de bonnes vertus armé, si qu'au-
otoe teinptation n'entre poiaten la chambre du cueur.
j6 y Le VroLiER
qui est la salle de Jésus, et n'offence nostre Sergnein%
et doit avoir ung bon ctuen abs^ant: c'est coBscience^
qui tousjours doit contre les vices murmurer. Le se-
cond est qu'il doit bien préparer le Hct de son sei—
gneur, qui est son cueur, et par les œuvres de miséri-
corde muer le linge , c'est à dire les vices en vertus^
et laver les macules de péché par Teaue de contrition et
la chambre de son cueur garder par mundicité, si
qu'il n'y ait aucune chose qui les yeux de son seigneur
scandalise, qui est le precieulx corps de Jesuchrist. Puis
il doit deux ibis en la sepmaine laver les piedz de son
maistre par confession et satisfatibn, et tuy plaire par
bonne anection. Le tiers mistère de service que devons^
à Dieu faire, c'est assavoir gouster et congnoistre le
bon vin : ce vin est pénitence , voire pénitence de se
macter ou pénitence de martire. Le vinaigre bon a
esté en son temps : c'est la persécution des benoistz,.
glorieulx et saintcz martirs ou autres^ qui ont fait péni-
tence ; ce leur a esté amer autresfois comme le vinai-
gre, mais maintenant il leur est bien doulx Ussus en
paradis. Le vin est bon, c'est à dire pénitence qui est
patientement faicte. Le moust sera bon quant la chair
avecTesperit, au jour du jugement^ ressuscitera pour ea
paradis aller. Dieu aune bonne taverne de bon vin,
qui est joye céleste de paradis, et le beau signe devant
la boutique, qui est la croix samcte. Le quart mistère,,
c'est bien inviter les gens qui sont ennemys. \\ fault
inviter les ennemys de Dieu à soit convy, qui sont les
pécheurs, selon l'Escripture : a ^on veni vocarejastos sed
peccatores ad penitenùam. » Tu dois par bons exemples
et instructions les pécheurs à Dieu reconcilier et ré-
voquer de leur propos mauvais. Le quint service
qu'on doit faire sagement, est faire le feu sans fumée ,.
c'est assavoir charité sans la fumée de rancune, mau-
vaistié et ire; ceulxqui ayment par semblant de paroi-
les, et non de cœur, font feu qui rend la fumée dv
péché d'ire, cela n'est pas une charité; gectons toute
manière d'ire si nous voulons bien eschauffer Dieu le
*
DES Histoires roKaines. 57
créateur par notre charité. Le dernier mistère de bien
servir est enseigner les gens à aller sans dangier en
la terre sainte, qui est le ciel; mais pour y aller il
convient passer par la mer. La mer est ce monde
périlleux, pour les vents de péché qui y ventent, et
four autres similitudes que je laisse pour le présent.
1 fault monter en la navire qui veult la mer passer.
La nef est Tame sainte, de la auelle les marchandises
sont les œuvres de charité, les cordes les divins
commandemens, le mast pascience, le voille persévé-
rance; foy est rancre, raviron charité, le gouver-
neur le sainct esperit; les nautonniers menant la nef,
les exemples des saincts ; de ceste nef est dit au pro-
yerbe : Facta est quasi navis instUoris de longe portans
panem suum. Une navire porte toutes choses : les
pommes qu'elle porte sont les œuvres qui bon sentent
devant Dieu, les quelles sont données a manger après
disner en délectation et soûlas. La fruiction de noz
œuvres nous sera au ciel donnée lors après ceste pré-
sente vie. Laissons les autres choses de la nef et venons à
la roche de Guy on. En la mer de ce monde périlleux est
uns grande roche: c'est le corps humain, composé de
quatre gros elemens. En ce corps est ung nid , c'est
nostre cueur, auquel est le bel oyseau, le Sainct Espe-
rit, qui tousjours y réside par la vertu du baptesme.
Cest oysel a sept œufz , ce sont les sept dons de sa
grâce neupmatique. Tant qu'il est en ce nid, nous po-
vons seurement passer, aller et venir, et au contraire
non ; mais s'il aavient que cest oysel saille de ce nid
cordial, pour yray, la mer se troublera et y viendront
les ventz, ce sont les dyables, ta propre chair et les
mondaines cupiditez qui en la mer de ce monde ven-
tent et confluent. Jamais le Sainct Esperit ne sort par
grâce de ce cueur, fors que par le inoven d'ung autre
mauvais oyseau son ennemy, ort et infâme, qui est le
dyable, plain de malice, voulant nuyt et jour faire
saillir le âainct Esperit de nostre cueur, par la poyson
et infestation de peste. Mais il fault asperger et arrou-
j8 Le Violier
ser le nid de ton caeur de sang de Talgneau, c'est
assavoir, du mémoire de la passion de Jésus. Par ce
moyen, royseau enneray, le dyable, ne s'approchera
point ae ce cueur et n*y entrera jamais, et amsi pour-
rons aller en la saincte terre de promission , qui est
paradis aux bons promis. Voilà qu'il fault faire comme
Guyon fist, qui veult aller seurement.
De commettre homicide sans y penser. D'un chevalier
nommé Julian qui tua son pire et sa mire.
Chapitre XVIII «.
aintenant avons à parler de sainct
Julian, qui ignorentement ses parens
tua et occist. Comme ung jour sainct Ju-
lian alla à la chasse, trouva ung cerf
lequel il suivit longuement. Le cerf parla et dist
à Julian : « Tu me suis, toy qui seras occîseur
de ton père; semblablement de ta mère. » Lors,
I. Chap. i8 de Tédit. de Keller. Swan, t. i, p. 92. —
On peut consulter, au sujet de saint Julien l'Hospitalier, les
Acta sanctorum , t. 2 de janvier, p. 974, la Légende dorée^
et un travail de Chastelain dans ses notes sur le Martyrologe,
recueillies par les bollandistes. Quant à la tradition relative
à ce saint ^ elle a trouvé place dans Boccace (Décaméron ,
journée ire, nouv. 2), et elle a fourni un conte tort connu à
La Fontaine (1. H, conte 5). Le vieux poète allemand Hans
Sachs a fait un récit semblable {Werke, t. i, p. ^$7) ; une
pièce de théâtre, due à trois poètes renommés en Angleterre,
Johnson, Fletcher et Middleton, et intitulée la yeuve (the
Widow) , roule sur le même sujet.
Une histoire semblable, dont la scène est dans l'Inde, se
trouve, traduite en anglois,'dans VAsiatick Mîscellany (t. 2,
p. 462), et en françois, dans Tédition des Mille et un jours
donnée par M. Loiseleur Deslongchamps (Paris, 1838 , p.
643). La fin du récit, tel qu'il se trouve dans notre texte, rap-
pelle la légende de saint Christophe.
i
DES Histoires romaines. )9
quand Julian eust ceste voix ouye r moult fiist
esbahy, et craignoit fort que cela lui advint c|ue
le cerf luy avoit miraculeusement predict. Juhan
laissa toutes choses et secrettement s'en partit, et
parvint en une loingtaine région où il fist tant
que il eut avec aucun grant prince habitude. Si
bien et si vaillantement se conduyten la court du
dit prince que il le fist chevalier et luy donna pour
espouse qj^uelque dame vefve chastelaine, si qu'il
eut son cnasteau par douaire de mariage. Lors
les parens de Juhan, vacabuns par le pays, le
queroîent en menant grand deuil pour sa perdi-
tion et absence de son pays. Incessamment al-
loient de lieu en lieu pour le cuyder trouver. Fi-
nablement le père de Julian et sa mère vindrent
au logis où estoît Julian espousé, et comme la
femme de Julian les interroguoit de leur voye,
sentier et chemin, ils luy comptèrent toute leur for-
tune, tellement que la chasteiaine congneut qu'ils
estoient bien parens de son mary, pour ce que
par adventure son dit mary lui avoit compté qu'il
tes avoit laissez sans prendre congé. Julian n'estoit
pas au pays pour l'heure. La dame les receut
amoureusement pour l'amour de son espoux Ju-
lian , et les fist manger, puis reposer au propre
lict de son espoux et d'elle , pour tousjours leur
monstrer plus grande portion d'amour. Le matin
venu, la chastellaine s'en alla à l'église. Ce pen-
dant vint arriver Julian , et entra en la chambre
pour esveiller son espouse , pensant qu'elle dor-
mist encore ; et luy estimant de ses parens que ce
fussent quelque paillard et adultère qui iustavec
sa femme venu coucher ce pendant qu'il n'y es-
.toit pas , tira son espée secrettement et son père
6o Le Violier
tua, ensemblement sa mère. Jutiati, puis après ,
saillit hors de la maison et veit sa femme qui ve-
noit de l'église, çiui lu]r fut en admiration grande,
car il la cuydoit avoir tuée , comme il est dit ,
avec l'adultère soupçonné. Quant elle fut arrivée
devant l'huys, il l'interrogua qui estoient ceulx
qui reposoient en son lict, et elle luy dist : a Mon
amy, c'est vostre père qui vous est venu voir, et
aussi vostre mère. » Quand Julian entendit la voix
de son espouse, quasi c^u'il ne cheut comme mort
sans avoir plus d'espent, et dist : « misérable
que je suis! ô traystre ! tu es bien mauldit quant
tu as tes parens occis ! moy povre, que dois-
je faire ? Las ! las ! maintenant me recorde de la
prophétie du cerf, qui me dist bien le cas advenu.
Helas! ce que je fuyois m'est advenu. De mon
pays, où estoit mon père, semblablement ma
mère, m'estois séparé, si que je n'eusse pas
occasion de les tuer; encore m'est la malédiction
sus moy tombée. » Cela dit , il print de sa femme
congé , disant : « Adieu, ma seur, m'amye , je
m'en vois à l'adventure ; jamais ne cesseray de
cheminer jusques à tant que je congnoisse se
Dieu aura accepté ma pénitence. » Lors la povre
dame , qui en ses douleurs participoit et mesloit
ses larmes avecques les siennes , luy respondit :
(( A! monseigneur, jamais Dieu ne parmette que
sans moy te dispares ! quelque part que tu soyes
je seray, et à la mort et à la vie ; c'est bien rai-
son que je, qui ay prins avec toy souvent joye,
maintenant avec toy prengne labeur et tristesse.»
Julian et sa femme s'en allèrent et enfin arrivè-
rent à ung grant fleuve là où plusieurs perilloient
et se noyoient, et là firent quelque grand hospi-
DES Histoires romaines. 6i
tal pour substanter les povres, et tous ceulx qui
vouloîent passer delà reaue les passoient inces-
samment en faisant pénitence. Lors après long-
temps, à l'heure de minuyt, comme Julian, tout
lassé, se reposoit, et faisoit gelée, vint une voix
lamentable qui dist à Julian qu'il le passast. Julian
se leva soubdainement et trouva aucun person-
nage guasi mort de froit , le print et le mena en
sa maison et le fist approcher du feu , mais onc-
ques ne le peut eschaufFer. Et lors,.craignant Ju-
lian qu'il ne mourust en la place, tant fist qu'il
le mist en son lit et le couvrit diligentement.
Après peu de temps , celluy povre, qui paravant
ressemoloit comme ladre tout reluysant , monta
aux cieulx et dist à Julian son hoste : <( Julian ,
Dieu m'a vers toy transmis , et te mande qu'il
accepte ta pénitence , parquoy toy et ta femme
monterez en paradis, et en brief. » Puys celluy
là se disparut, et après peu de temps Julian et
sa femme bien heureusement moururent en Nos-
tre Seigneur, pleins de bonnes oppérations et
aulmosnes qui en paradis les conduirent. Ainsi
soit il de nous.
L'exposition moralle sur Vhjstoin de Julian,
Le chevalier JuHan peult estre dit chascun bon
chrestien et prélat , qui doit virilement contre les
trois ennemys, le monde, la chair et le dyable, debel-
1er et combattre par manière de chasse, comme sainct
Julian, et se mesler de prendre les bestes es forestz,
c'est assavoir acquérir les âmes, et suyvir le cerf
Jesuchrist. Si ainsi est ^ue le vray prélat ou chrestien
ensuyt Jesuchrist, il doit tuer ses parens, c'est à dire,
selon l'Escripture, délaisser pour l'amour de Dieu ,
62 Le Violier
selon ce que'dit TEscripture : Qui divisent patreniy ma-
trem etc, Julian s'en alla en région loingtaîne; pareille-
ment doit le bon chrestien fuyr loing du monde, c'est
à dire que point ne doit mettre son cueur, ains Tes-
loingner des choses mondaines. Quant Dieu te verra
ainsi triompher en laissant le monde, délibérera te don-
ner la chastellaine^ c'est assavoir sa grâce, qui sera
Pâme de ton cordial cbasteau le gardant. Mais il ad-
vient souvent que les parens charnelz et vanitez du
monde suyvent le bon chrestien, le persuadant à mal
par temptation , et sont mys en ton propre lict de
cueur comme en celluy de Julian. Mais tu les dois
tuer par le couteau de résistante pénitence , puis fuyr
au fleuve de TEscripture saincte, là, dresser la maison
de salut, c'est assavoir oraisons, jeusnes et aulmosnes
faire ; par ce moyen tu pourras trouver Dieu en ton
lict et en ton cueur et parvenir lassus es cieulx.
Du pechi d'orgueil. — Chapitre XIX '.
n lict es Gestes rommaînes cju'îly avoit
jadis ung prince des Rommains nommé
Pompée qui estoit associé de la frile de
César par droit de mariage. Ces deux
seigneurs convindrent en ung conseil ensemble,
tellement qu'il estoit conclud entre les deux que
tout le domaine du monde seroit à eulx mys et
adjousté à l'empire. Le cas fut que Pompée trans-
I. Chap. 19 de l'édit. de Relier. Swan , t. i, p. 97.— Ce
récit parolt avoir été inspiré par un passage bien connu de
la PharsaUde Lucain (1. 1, v. 182) :
Ut ventum est parri Rubiconis ad undam
Ingens visa du6i patris trepidantis imago...
— - »♦ ••
DES Histoires romaines. 63
mit César à combattre diverses remons, pource
qu'il estoit jeune ; pourtant le vouloît au labeur
apprendre. Pompée voulut demourer à Romme,
gardant les régions, et si donna à César terme
dedans cinq ans, laquelle chose s'il ne la faisoit,
privé devoit estre de son droit perpétuellement.
César assembla grande exercite, cheminant es
parties à luy ordonnées, esquelles il trouva gens
tort beiliqueulx, lesquelz il ne peut pas en si
peu de temps superer et surmonter, mieulx av-
mant Pompée lors offenser que laisser la bataille,
parquoy Pompée l'aliéna de son droit et luy def-
lendit la cité de Rome, tellement qu'il estoit
sans oser s'approcher, comme interdict de Pom-
pée. Quant la bataille de César fut finie , ledit
César voulut retournera Romme. Pour y venir se-
crettement, il luy fallut passer par le fleuve Ru-
bicon , et là luy apparut ung ymage sur l'eaue,
grant à merveille, lequel parla du meillieu de
l'eaue, et dist : « César, si tu viens pour la rom-
maine prospérité, il t'est permis venir jusques
icy ; sinon, ne présume plus avant passer et venir
sus ce fleuve. » Lors dist César : « J'ay tousjours
pour le proffit rommain travaillé et suis encores
prest à souffrir les labeurs pour la chose publique
multiplier, et les dieux, lesquels tousjours adore,
m'en soyent tesmoings. » Cela dit, l'ymage dis-
parut. Après cela incontinent César frappa son
destrier, passa le fleuve, puis dist, au contraire
de ses premières paroles , qu'il relinquoit et lais-
soit les droits rommains, et que jamais ne ces6e-
roit de persécuter son sire Pompée. Cela fist ,
car de ce jour en avant s'esforçoit de le des-
truire.
6*4 Le Violxbr . .
U exposition morale sus Vhjstoire devant dicU,
Par cestuy Pompée, qui éstoit ancien, entendons
Dieu,!e créateur dé tous, qui a esté dès le commen-
cement et tousjours sera. Par César entendons Adam^
qui fut prince de tous les hommes, duquel la fille fut
à Dieu par fôy espousée, qui est Tame. Dieu donc-
ques, voulant prouver Adam comme Pompée César, le
mist en paradis terrestre pour le cultiver et garder, le
fuel, tout incontinent, de son estât si digne se glori-
ant et voulant à sa femme plaire, pour obeyr au
dyable, viola ung seul commandement que Dieu luy
avoit baillé; pour la cause Dieu le chassa de paradis,
non seulement terrestre, mais aussi de l'empire céleste.
Toutesfois Adam, espérant en son animé courage ce
qu'il avoit perdu et obmis récupérer, tant qu'il peust
continuellement laboura. Mais il ne povoit toutesfois
en son predict estât revenir jusques à l'advenement
de nostre seigneur Jesuchrist , le vray ymage de Dieu
son père , qui sur les eaues de nostre rédemption ap-
parut à son baptesme, qui nous dist à tous voulant
retourner en gloire : Nisi quis regeneratus fuerit ex aqua
et spiritu sancto, etc. «Qui ne sera regenwé de l'eau, et
du Sainct Esperit, ne peult aller en paradis, la cité
capitalle d'amour et de joye. » Plusieurs sont qui
viennent à ce fleuve, promettant assez devant les tes-
moings par procureurs, qui sont leurs parrins , servir
Dieu et virilement contre le dyable combattre pour
la cité de paradis, comme César pour la cite de
Romme; mais quant ils ont fait leurveu, de leur pro-
messe s'oublient et contempnent les commandemens
de Dieu , comme fist Absalon après qu'il fut à son
père reconcilié. Dieu nous garde de faire selon cest
exemple.
^ > ' • ^ •*.
DES Histoires romaines. 65
De tribulation et misère. — Chapitre XXi.
'empereur César Conrad régna, en l'em-
pire duquel estoit un conte nommé
Leopaidus, le quel, craignant l'ire du
roy, s'en fust et s'en alla en une forest
luy et sa femme. Là se mussoit en ung petit
tugurion devant la fureur du Roy. En la quelle
forest remémorée , quant le dit empereur César
Conrad chassoit, de nuytfut contrainct de de-
mourer et en ce tugurion loger. La femme du
dit conte Leopaidus , qui estoit preste de faire
son enfant, luy administra ce que il luy estoit
nécessaire, tout au moins mal qu'el peust. Celle
mesme nuyt, elle enfanta, et César entendit une
voix disant : « Prendz ! prendz ! prendz ! » Luy,
tout estonné de paour, dist en soy mesme : « Que
peult estre cecy ?» Il pensoit en celle voix signi-
ficative sans cesse, tellement qu'il s'endormtt
sus cela. Et voicy secondement la voix qui dist :
I. Chap. 20 de l'édit. de Relier. Swan, t. i, p. 100. — Il
s'agit d'événements fabuleux de la vie de l'empereur Henri
III. Grimm, dans ses Deutsche Sagen, t. 2, no 480 {Veillées
allemandes, t. 2, p. 210), en parle d'après la Chronique
de Godefroy de Viterbe. La Légende dorée raconte longue-
ment, à propos de la vie du pape Pelage, des détails du
même genre. Voir la Golden Légende de Caxton, fol. 397.
Ajoutons que ce récit se trouve dans l'ancienne rédac-
tion angloise des Gesîa (chap. 48, p. 164, édit. de Madden),
ainsi que dans la 2e partie (chap. 39, p. 363) ; il forme le
chap. 42 de l'édition de Winkyn de Worde.
L'ancienne rédaction allemande donne beaucoup plus d'é-
tendue à ce chapitre. Voir l'édition allemande de Graesse, t;
2, p. 198-206.
Violier. 5
flaaasr^-i fraer
66 Le Violier*
« Rendz! rendz! rendz! » César incontinent
s'esveilla , et , en grand paour détenu , disoit à
part luy : « Que signifie cecy ? Premièrement je
oys : Prendz ! et puis secondement : Rendz ! Que
dois je rendre, quant je n'ay chose prinseT»
César, sus la cogitation de cela-, de recnief s'en-
dormit. Tiercement retourna la voix disant :
« Fuys ! fuys ! fuys ! car cest enfant premier en-
gendré sera ton gendre. » César tousjours de
plus fort en plus fort s'esmerveilloit. Et le len-
demain appella deux de ses secrétaires hommes
d'armes et leur dist : « Allez et vioUentement arra-
chez de celle femme son enfant, et puis le met-
tes en deux parties et m'en apportez le cueur. ;»
Les secrétaires , bien contrictz de l'exécution
qu'ilz dévoient faire, prindrent l'enfant des
mains de la mère; mais c^uant ilz le veirent si
bien formé , point ne le mirent à mort , ains sus
une branche d'arbre tout au plus hault, pour
f)aour que les bestes sauvages ne le dévorassent,
e mussèrent , et puis prindrent ung lièvre et le
mirent en deux et à César en portèrent le cueur.
Le mesme jour, comme quelque duc par là pas-
sast et entend ist l'enfant crier, privement le print
et le.mist en son giron, sans que on le veist ; et
comme il n'eust point d'enfans, le bailla à sa
femme, qui le nourrist et fist nourrir ; puis fai-
gnojent estre de leur génération et semence, les-
quelz le firent baptiser et appeler Henry. Quant
l'enfant fust grand, il estoit moult beau et de
corps bien formé, bien parlant et à tous gracieux ;
lequel vojrant César si beau , le demanda à son
père putatif, le duc, et le fit demourer en sa court.
Mais quant il vit l'enfant si gracieux à tous , et
'iX^*
DES Histoires romaines. 67
qu'il estoit moult fort prisé , et de tous honoré ,
le dit César fort se douota que il pourroit après
luy régner, et que par adventure pouvoit estre
celJuy qu'il avoit commandé à ses secrétaires à
mort mettre. Voulant de cecy estre bien seur,
des lettres à sa femme manda , de sa main es-
criptes, et en telle forme : « Tant que tu aymes
ta vie , dès aussi tost que ces lettres tu auras
leues, tue cest enfant que tu scez... » Comme
ainsi fust que le messa^ier aux lettres fiist logé
dedans quelaue lieu samct et sacré, et se repo-
sast sus ung oanc , dormant, la bource dedans la
quelle lors estoient les lettres de la mort de l'en-
fant du conte Leopaldus pendoit contre bas;
- parquoy ung prestre qui cela vit , par curiosité
regarda dedans et leut les lettres, et ayant en
horreur le cas du meurtre qui devoit estre fait
subtillement , rasa cest article : w Tue l'enfant >> ,
et y mist en lieu : « Donne nostre fille le plus tost
que tu pourras à ce bel enfant. )> Comme ainsi
nist que la royne leut les lettres , et les voyant
du signet de l'empereur approuvées, les princes
appella , et les nopces fist de l'enfant et de sa
fille. La feste des dictes nopces fut à Aigregain
célébrée. Quant César Conrad congneut les
nopces de sa fille, bien fut estonné. Mais les
deux secrétaires et le prestre luy comptèrent le
cas tel qu'il estoit advenu. Les secrétaires luy
dirent que c'estoit celluy que pas n'avoient tué,
ains l'a voient mis sur ung arbre. Le duc qui
l'avoit trouvé en la forest dist qu'il n'estoit pas
son filz, et le prestre confessa qu'il avoit contre-
fait le mandement contenant la mort de l'en-
fant. Parquoy César vit bien qu'il estoit impos-
68 .Le ViQLiER
sible contre le divin vouloir résister, parc^uoy il
approuva les. nopces de l'enfant estre miracu-
leusement ordonnées, et fist après luy régner soii
gendre. •
Moralisation sus le propos.
Cestuy empereur est Dieu le père, qui, pour le
premier péché des parçns , fut courrouce et gecta
Adam dehors du paradis terrestre , comme César
Conrad le conte ac Romme. Le premier homme ,
voyant sa transgression , s'enfuyt en la forest de ce
monde. Ma is Dieu^ voulant vener vers les âmes, trans-
mist son enfant en ceste forest, quant il print chair
humaine de la glorieuse Vierge Marie sacrée; ce fut
l'Enfant glorieux qui nasquit à minuyt de la contesse
de Paradis. Leroy qui ouyt Ja voix disant: « Prendz ! *
prendz ! prendz ! r> peult estre chacun de nous , qui
deust estre roy de soy mesmes pour se gouverner se-
lon Dieu et son salut procurer. A chascun de nous
est ceste voix proférée : « Prendz 1 » Par la première
voix : a Prendz ! » est dénoté que nous avons prins
Tainé de Dieu le créateur à sa semblance formé. Par
le second cry, que nous avons prins nostre corps avec-
ques les cinq sens de nature. Par le tiers cry et voix
qui a dit: «Prendz! » que nous prendrons leroyaul-
me des cieulx si nous vivons selon raison , comme fist
l'Enfant l'empire de Romme. La seconde voix , que
l'empereur ouyt par trois fois disant : « Rendz 1 rendz i
rendz ! » signine que nous devons à Dieu rendre l'ame
nette par la purgation de son precieulx sang espandu
et difîuz pour nous purifier; cela est le premier «rendz».
Par le second est entendu que nous devons rendre les
divins commandemens à Dieu en payant les décimes
oblations et nous exerceant en tout le vouloir de Dieu,
disant ce que dit le Psalmiste : Rtddam tibi vota qua
distinxerunt labia mta. Par le tiers «rendz ! » est signi-
fié que devons à Dieu rendre nostre corps prest et
DES HlSTOIKES ROMAINES. 69
appareillé pour le servir, et toHerer, souffrir et endu-
rer toutes les tribulations , peines et labeurs pour son
nom, La tierce voix ouyt César, qui dist trois fois :
«Fuys! fuysî fuys! car cest enfant primogenite sera
ton gendre. » Par le premier commandement de fuyr
est entendu que devons le dyable fuyr par les œuvres
de miséricorde , le mondé par povreté et la chair par
chasteté et par jeusne ; par le second fuyr est noté
qu'on doit éviter de toute sa force sa propre voulenté,
vanité , péché et le consort des maulvais ; et par le
tiers fuyr Ton doit noter la fuyte d'enfer et de ses peines
par contriction , confession et satisfation : car ung en-
tant nous est né qui a son empire sur ses espaulles, c'est
assavoir Jesuchrist, qui a eu la croix sur son dos en
signe de victoire contre le dyable. La croix est le
vray empire de Jésus. Cest enfant plusieurs persécu-
tent , et , par leurs concupiscences mettent ae rechef
à mort. Mais les deux hommes d'armes et secrétaires,
grâce de Dieu et puissance divine, ravissent l'enfant Jé-
sus et le mettent en l'arbre, c'est en l'Eglise, là où
le bon duc, qui est le prélat, le trouve par œuvres mé-
ritoires et le nourrit purement et dignement. Mais l'hom-
me de péché le prent à l'autel sans craincte, sans
amour et sans grâce. Si tu veulx sagement besongner,
prendz une lièvre , c'est ta chair, et la tue par ta mor-
tification des affections terriennes , par oraisons et par
jeusnes et aulmosnes, et puis tire ton gieur comme
celluy du lièvre de ces chamelles affections , si que
l'enfant Jésus soit saulvé et puisse demourer avecques
toy et espouser ta fille , qui est ton ame. Mais il ad-
vient souvent que l'homme récidive, c'est recheoir en
péché. Parquoy il est dit esçripre de sa propre main
une lettre à sa propre femme l'emperière du monde,
qui est la propre cnair d'icelluy, pour mal perpétrer
et occire l'enfant Jésus. Ces lettres, escriptes de la
main du pécheur, sont les propres agitations salles et
mauvaises qui mandent à la chair l'enfant Jésus occire
par luxures charnelles, crapulles et gïoutonnies. Mais
fc4.r-?'Stf..
70 Le Violier
le prestre , discret confesseur ou prédicateur, doit ou-
vrir la lettre de TEscripture saincte par correption et
demonstrance ; puis en cela faisant muer la lettre qui
dit : «Occy cest enfant», c'est à dire en grâce; cela
se fait par pénitence. Lors Jésus le filz de la Vier-
ge ton ame sans doubter espousera , à laquelle des-
ponsation les princes , qui sont les vertus cardinalles ,
seront convocquez, et pourras avec Jésus régner las-
sus en gloire.
Defraudi, dol et conspiration, et de la coutelle sur les
choses contraire. — Chapitre XXI i.
ustin réfère que les citojens de Lace-
demone feirent conspiration contre
leur roy, et eulx prevalans , le chas-
sèrent hors de sa cité et de tout son
royaulme. Le cas advint qu'en celle fleur de
temps que le roy de Perse mallissoit en son
courage destruyre celle cité et avecques grande
caterve de gent armée Tassieçea , le roy expulsé
d'icelle toutesfois ne pouvoit hayr son peuple
qui Pavoit expulsé, mais luy voulut subvenir.
Après qu'il eut connu toute la machination du
roy persien contre sa cité de Lacedemone , cjui
pas n'estoit en son obeyssance , sagement cogita
et pensa comment il pourroit intimer aux Lace-
demoniens ce c^u^ le roy de Perse faisoit contre
leur party. Il print des tablettes et dedans escript
toute la machination des dictz Persiens, et Tin-
formation de résister à leur entreprinse pour
leur cité deffendre. Lorsqu'il eut tout escript ce
V ';3*P; ^' «^î^'^dit. de Keller. Swan, t. i,p. 105. —
nim^rAI ^ '/*?P- '° > <!"' rapporte ce trait à l'égard de
Demarate, roi de Sparte.
DES Histoires romaines. 71
qu'il voulut , son escripture couvert de cire qu'il
mist dessus, et son messagier choisy digne de
foy, adressa ses lettres aux magnâtes et prin-
dpaulx de la cité. Mais quant les lettres furent
par ks Lacedemoniens veues et ouvertes, nulle
lettre là apparut, ains tant seullement la plaine
cire. La question fut faicte des tables escriptes,
et chascun des satrapes fut semont à dire son
conseil et oppinion qu'on devoit faire des tablet-
tes ; mais on ne trouva personne qui peust se-
lon celle rescription ouvrir son entendement. Il
advint que la seur de ce roy de celle cité chassé ,
voyant l'i^orance de ces lettres, demanda congé
de les veoir; laquelle les veit, et lors, par astuce
féminine, leva, petit à petit, la cire qui couvroit
Pescripture , tellement que la lettre fut en forme
de lire, car de tant plus elle eslevoit la cire, de
tant plus la lettre se manifestoit, si qu'on po-
voit lire tout le contenu. Les satrapes, ce voyant,
fiireni grandement joyeulx , firent le conseil de
ces lettres , et se derfendirent si bien que leur
cité fut sauvée.
L'exposition moralle sus le propos.
Par cestuy roy je entens le roy omnipotent, qui â
esté de sa cite, qui est l'humaine société, expulsé
quant les premiers parens transgressèrent en paradis
terrestre, quasi disant qu'ilz ne vouloient point Je Dieu
que euix-mesmes : Eritis sicut DU scientes bonum et ma-
km. Toutesfois|, Nostre Seijgneur Jesuchrist ceste pre-
«icte cité tousjours a aymée , car il nous a aymez ,
comme ainsi fust que nous fussions ses ennemys, com-
me dit Tapostre : Cum inimici essemus reconcUiati su-
«w Deo per morUm filii ejus, Cestuy roy Jésus, con-
gnoissantque le roy de Perse , le dyable d'enfer, roy
4
72 Le Violier
sur tous les enfans d'orgueil, vouloit sa cité et ses ci-
toyens destruire par ses machinations de péché , print
des tablettes esc[ue]les la loy de Moyses il escript ,
contenant ses dix commandemens de la loy, qui est
l'information de salut , et de se préserver de la machi-
nation et trahyson du dyable , puis les envoya par son
messagier Moyses aux citoyens de sa cité du monde.
Mais ceste manière d'escripture fut et estoit tellement
obfusquée de cire, c'est à noter de cerimonies, que les
lois moralles ne peurent entendre quant à la totalité et
plain mistère dedans contenu, jusques que vint la seur
du roy, la glorieuse Vierge Marie , tant sage , bonne ,
doulce, sans amer, et la pucelle qui osta la cire de des-
sus, c'est l'ombre, c'est la couverture prophétique, c'est
la cerimonie de la loy escripte. Pour cecv oster, la
Vieree Marie s'approcha par sa purté de feu et cha-
rité de son enfant, et là fist couller celle cire par l'in-
telligence des loix divines , tellement qu'on congnoist
à présent ce aue le roy mande : ce sont les comman-
demens que aevons observer pour nostre cité super-
nelle pacifier. Il a esté nécessaire que ceste cire soit
coulée par la chaleur de son enfant, qui est le vray filz
de Dieu, du feu de charité eschauffé. Et cela fut à sa
purification , quant elle se voulut oiffrir à tenir les ceri-
monies de la loy, nonobstant qu'elle n'y estoit subjecte.
Par ce moyen nous a délivré de la captivité du dyable
d'enfer.
De crainte mondaine. — Chapitre XXIIi.
aînct Augustin narre que quant les
Egyptiens vouloient jadis déifier leur
déesse, qu'on nommoit Isis, et Serapis,
leur Dieu , procedoient en cette ma-
I. Chap. 22 de l'édit. de Keller. Swan, t. i, p. io8. —
V. saint Augustin, Cité de Dieu, 1. i8, chap. 5.
r
DES Histoires romaines. 73
liîère : Premièrement establîrent pour loy que
quiconques les disoit estre de la lignée des hom-
mes, non eulx seulement, mais tous ceulx de
leur généalogie pugnis dévoient estre , c'est as-
savoir avoir le chief trenché; secondement firent
mettre dedans tous les temples esquelz leurs
ymages estoient honorez un petit ydolle qui avoit
le doy en la bouche > , si qu'il fist par cela signe
de silence, c'est assavoir aux entrans es ditz
temples, et en celle façon vérité devoit estre
celée.
Moralisation sur le propos.
Les mondains font ces choses, qui sont ténébreux
oppresseurs de vérité et les su b verseurs de Testât
ecclésiastique, quant ilz veulent déifier et glorifier
eulx-mesmes aux autres semblables. Ils mettent incon-
tinent aucun ydoIIe devant les yeulx des prelatz , fai-
sant signe de silence , tout affin que aucun ne les ose
redarguer, ne de leurs faictz dire la vérité.
De médecine spirituelle. — Chapitre XXIIIa.
onsieur saint Augustin recite que l'an-
cienne coustume lors estoit que les
corps des empereurs dévoient estre
bruslez après leur mort et les cendres
dévoient estre gardées en lieu eminent. Il ad-
1 . Les Romains empruntèrent à cet usage des Egyptiens
rhabitude de représenter le dieu du silence, Harpocration,
faisant un geste semblable. V. l'article de M. Alfred Maury,
relatif à ce dieu, dans le Complément dt V Encyclopédie mo-
derne, Paris, Firmin Didot, t. 5, 1857.
2. Chap. 23 de Pédit. KcUer. Swan, t. i, p. 109. —-Le
k^ABpAtf^ ...* tj..« . ........ fi
74 Le Violier
vint que aulcun mourut duquel le cueur ne pou-
voit estre bruslé. Chacun de ce s'esraerveilloit ,
parquoy les sages furent priez pour en donner
leur raison, lesquelz finablement dirent que l'em-
pereur mort avoit esté empoisonné, et que pour
le musse poison ne pouvoit le cueur estre bruslé !
Lors le peuple tira le cueur du feu et mist dessus
du triade. Par ce moyen fut le poison chassé ,
et dès aussitost que de rechief le cueur fut mis
au feu, il fut bruslé.
L'exposition mordit sur^U propos.
Cj uant à parler moral lement , les cueurs des pe-
^^^cheurs de péché mortel empoisonnez ne peuvent
estre du feu du Sainct Esperit esprins et illuminez, fors
que par le triade, qui est pénitence.
De la sabgestion du Dyable par les choses temporelles.
Chapitre XXIV i.
1 est escript d'ung enchanteur qui avoit
ung vergier si beau 'et plain de toutes
choses fructueuses qu'il estoit délec-
table merveilleusement. Cest enchan-
teur ne le vouloit monstrer fors à ses ennemys et
aux folz , et quant ilz furent dedans introduitz
fort s'esmerveilloient de la plaisance du lieu
traducteur allemand des Gesta , le docteur Graesse^ dit avoir
en vain cherché dans les œuvres du célèbre évéque d'Hip-
pone le passage mentionné ici.
Pline, liv. 29, c. 4, raconte quelque chose d'analogue au
sujet des vertus de la thériaque.
I. Chap. 24 de redit, de Keller. Swan, t. i, p. 3. — Le
traducteur anglois cite le témoignage du voyageur Mande-
ville, comme garant de l'authenticité de faits de ce genre.
DES Histoires romaines. 75
somptueuix, demandant instantement que leans
peussent à jamais demeurer Cest enchanteur ne
le consentoit fors à ceulx oui luy promettoient
leur héritage, parquoy les folz, estimant que ce
fiist paradis où ilz dévoient à jamais demourer,
donnèrent tout leur bien pour ce verger. L'en-
chanteur se levoyt de nuyt, et en les trouvant
dormant les mettoit à mort, et par ce verger
ainsi fist maulx infiniz et perpétrâmes.
Moralisation sur le propos.
Cest enchanteur avecques son jardin est ce monde
caducque avecques ses richesses et sa gloire. Dict
est enchanteur, pourceque par ses illusions il nous
abuse comme font ces jongleurs qui fai^ent mettre de
l'argent es mains des regardans, et ilz n'y trouvent
chose qui soit. Ainsi est-il du monde : quant nous cuy-
dons trouver les biens , ilz sont caducques. Le monde
nous monstre des honneurs , offices, bénéfices, et nous
les convoitons contre le salut de noz âmes et en cuy-
dant estre plus riches ; mais en la fin ouvrons la main,
et nous ne trouverons chose que soit. C'est ce que dit
le Psalmiste : Nihil invenerunt omnes viri divitiarum in
manibus suis. Ne faisons pas ainsi : contempnons le
monde pour avoir paradis.
De Voubliance des bénéfices et du mal d'ingratitude.
Chapitre XXV ».
adis estoit une noble dame qui moult
d'injures souffroit de aucun tyrant luy
degastant sa terre. La dame, ce voyant,
en grande perplexité et douleur fut, et
I. Chap. 25 de Tédit. de Kellcr. Swan, t. i, p. 1 1 j. — On
ne retrouve pas la source où a été prise cette historiette.
76 Le Violikr
ne cessoit de plorer. Le cas advint que quelc'un
pèlerin passa par le lieu où elle demouroit, le-
quel la voyant ainsi désolée, luy, esmeu de pitié
et compassion, luy promist qu'il la vengeroit
du tyrant et feroit pour elle contre luy ba-
taille, moyennant que s'il mouroit en bataille
qu'elle auroit à jamais et mettroit son bourdon
et sa mallette dedans sa chambre pour remem-
brance de luy et.luy seroit aggreable. Cela luy
promist, et, la bataille faicte, vainquit le pellerin
le tyrant; toutefois il fut blessé jusques à la mort.
La dame pucelle, congneue samort,fistce qu'elle
luy avoit promis, pendit son bourdon et sa mal-
lette devant son lict. Le bruyt et renommée voila
par tous les royaumes que ceste dame jà avoit
son pays recouvert, parquoy trois nobles roys la
vindrent visiter pour l'avoir à femme. La dame,
ce voyant, se para honestement et pense en soy
qu'il luy seroit en deshonneur si ces roys trou-
voient en sa chambre le bourdon et la mallette
du pellerin, parquoy elle les fist oster sans plus
les remettre ; par cela mit en oubly son cheva-
lier et fut ingrate de sa grâce.
L'exposition mordit sur Vhistoire devant dicte.
Ceste dame .pour vray est l'ame pécheresse. Le
tyrant est le dyable , qui Ta privée de son héritage
céleste par long temps. Parquoy elle gemissoit lon-
guement , et non sans cause, jusc^u'àce que Jesuchrist
vint en ce monde comme pèlerin ; sa mallette au'il
portoit estoit sa pure chair, en laquelle mussée lors
estoit la divinité. Le bourdon ou baston est le bojrs de
la croix, auquel il pendit pour i'ame, faisant le sixième
jour du tyrant victoire pour restaurer les choses de
f
DES Histoires romaines 77
Pâme perdues. La victoire faicte, le pèlerin veult que
rame continuellement ave dedans la chambre de son
cueur le bourdon et mallette, c'est la mémoire récente
de sa passion. Les trois roys estranges sont le dyable,
la chair et le monde ^ qui viennent à Tame suggérant,
délectant et consentant. Parquoy Tame les voyant et
ne pensant aux choses futures, se pare des vices et con-
cupiscences, et leur accourt par consentement de pe^
che, et ainsi oste le bourdon et mémoire de Jesuchnst,
son vray chevalier; ce qu'il ne ifault pas faire, mais du
tout retenir sans estre trouvé ingrat.
De la vertu d'humiliti.^CHkPlTRE XXVIi.
I estoit aucune noble royne qui de son
serviteur rustique conceut. L'enfant
ijvesquit vicieusement et se porta mai
? devant son père putatif. Le prince
mary de la royne demanda ung jour à la royne
se il estoit son filz, laquelle enfin luy congneut
que il n'estoit pas à luy. Toutesfoys pas ne le
voulut de son règne priver. Il luy donna son
royaulme, mais il voulut que il feist ses veste-
mens de deux couleurs et de deux genres de
drapz, tellement que l'une moytié seroit de drap
précieux et l'autre moytié de vil et détesté, affin
aue quant il verroit la noble partie, qu'il fust
aiscret en ses gestes, et qu'il ne se voulust
point orgueillir quant il verroit l'autre qui seroit
ville.
Moralisation sur le propos.
Par ceste royne nous pouvons entendre nostre
chair, qui conçoit de son serviteur rustique , qui
I. Chap. 26 de Tédit. de Keller. Swan, t. i, p. 115.
■f}.
78 Le Violier
est la terre. L'enfant est charnel, et pourtant il n'ayme
point son père spirituel Jesuchrist : Qui de Urra est de
terra loquitur. Non , pourtant , Dieu ne le veult pas
déshériter; son père luy fait robe de deux condicions,
affin qu'il pense de son estât. Il a robe de mesme son
père rusti(|ue , c'est assavoir terrestre , si qu'il ne se
glorifie point, pensant qu'il est de terre venu et qu'en
terre retournera. Et a aussi, quant à l'autre partie, robe
de noblesse, si qu'il pense qu'il est en estât qu'il ne
doit laisser perdre.
De Vexecrable fraulde des vieilles.
Chapitre XXVIU.
adis estoit une dame qui estoit empe-
rière. Dedans son empire demouroit
ung chevallier qui avoit une noble
femme fort chaste , craignant Dieu et
moult belle. Le cas advint que le dit chevallier
s'en alla et dist à sa femme devant que par-
I . Ce chapitre, le 28e de Tédit. de Keller, porte, dans les
rédactions latines , le titre suivant : De inexecrabili dolo ve-
tularum. (Swan, t. i , p. 120.) Une histoire analogue se
trouve aussi dans la Disciplina clericalis de Pierre Alphonse
(chap. i4,p. {t,dePédit. deSchmidt, etchap. 11, t. i, p. 75,
de redit, de Paris, 1824), et dans Boccace [journée 5, nouv.
8). Le récit tout entier, à l'exception de la tin, qui est chan-
gée, se retrouve dans le SyntipaSy publié en grec par M.
Boissonnade; Paris, 1832, p. 51. Il est fort possible que le
rédacteur du Syntipas ait lui-même puisé chez les conteurs
indiens. V. le recueil d'apologues publié sous le titre de :
le Katha sarit sagara, en allemand et en sanscrit, par H.
Brockhaus; Leipzig, 1820, in-8, p. {6. Loiseleur Deslong-
champs (^Essai sur les fables indiennes ^ p. 106) a signalé
diverses imitations de cette historiette.
À
DES Histoires romaines. 79
tir : « Je te laisse seulle sans aultre concierge,
car tu es assez sage pour te gouverner. » La
sage femme vesquit saigement et chastement en
attendant son espoux. Advint ung jour qu'elle
fut contrainte par aucunes prières et requêtes
d'aller disner en la maison d'une sienne voisine,
puis s'en retourna en son logis. Quelque jeune
damoisel la vit, et, la trouvant belle, la convoita,
luy envoyant plusieurs mes^giers pout l'inciter
à son amour desordonnée; mais la dame n'en
fist compte. Luy, se voyant contempné, devint en
langueur ; toutesfois souvent alloit là où estoit la
dame, mais tousjours estoit refusé en toutes cho-
ses. Il advint ung jour qu'il alla à l'église tout
dolent et triste grandement de l'imparfection de
ses amours, et rencontra une vieille saincte femme
réputée, laquelle luy demanda que il avoit et la
cause de son triste cas. Il luy dist qu'il ne luy
proufBteroit point de son cas congnoystre. Lors
dist la vieille : « Mon amy^ si tu veulx que la
médecine te prouffite, descouvrir te fault ta ma-
ladie; pourtant monstre moy ton dueil,et, àl'ayde
de Dieu , je te donneray Dons remèdes. » Lors
le jeune filz luy dist qu'il estoit amoureux d'une
telle dame. La vieille lors luy respondit : « Va
l'en bien tost en ta maison, et en brief temps
tu auras bonnes nouvelles. » L'ung et l'autre se
disparurent et allèrent en leurs maisons. Geste
meschante vieille lors avoit une chienne qu'elle
contraignit à jeusner par deux jours entiers, et le
tiers jour luy bailla à manger du pain confit en
moutarde pour la faire plorer et larmoyer tout
le jour. Lors la vieille macquerelle s'en alla en
la maison de la dame qu'aymoit le jeusne damoi-
8o Le Violier
sel, qui la receut honnestement, pour la cause
qu'elle estoit saincte par son semblant réputée.
Quant ensemblement furent assises, la dame re-
gardoit la chienne qui larmoyoit et rendoit gros-
ses gouttes d'eaues par les yeubc. La dame de ce
s'esmerveilloit grandement et demanda à la
vieille pourquoy la chienne ploroit, qui luy dist :
(( ma très chère dame , ne quiers point pour-
quoy cesie beste pjf ure, car el a si grant dou-
leur qu'on ne le sçauroit estimer. » De plus fort
en plus fort la dame queroit la cause. Lors luy
dist la vieille : « Geste chienne, que lu vois, es-
toit ma propre fille, tant plaine de chasteté et
beaulté que c'estoit merveilles. Pour sa beaulté
aucun jeune damoisel de son corps plaisant et
polly fut amoureux si fort que c'estoit merveilles ;
mais tant estoit ceste fille chaste que du com-
pagnon n'eut cure, parquoy Pamoureux mourut
de douleur et tristesse. Pour laquelle coulpe Dieu
la mua en chienne , comme vous voyez. » Cecy
dit, commença fort la vieille lors à gémir et dire
que toutesfois et quantes que sa fille se recorde
de sa beaulté passée, de plorer ne se peult cesser,
et si exite les autres à compassion. Et lors la
dame ce voyant, commença à dire devant la
vieille : « Las ! dur helas I semblablement aucun
jeune damoisel me veult aymer, et est pour
moy en langueur de maladie continuelle. » Quant
la vieille ce congneut et entendit, dist à la
dame : « Ne vueillez pas, ma chère dame, ne
vueillez pas ainsi faire comme ma fille, si que
ainsi qu'à elle ne t'en viengne, qui seroit ung in-
toUerable vinaige. » Lors dist la dame : « Don-
nez moy sus cecy bon et meur conseil, bonne
1 ■ «II—
DES Histoires romaines. 8i
matroime, si que point ne soye chienne ^ » La
vieitle dist : <cll faut que tu envoyés par devers
luy tout incontinent et iuy mande que tu feras
sa voulenté, si qu'il ne trespasse. » La dame dist
alors : <c Je prie ta saincteté que toy mesme ailles
vers luy et ramènes en ma chambre, car si ung
I. L'origine orientale de ce récit se manifeste dans la (a-
dlité avec laquelle une femme représentée comme vertueuse
se persuade qu'elle peut être changée en un animal. Ces
métamorphoses étoient regardées en Asie comme chose des
plus simples. Sans nous arrêter aux nombreux exemples que
foumissent les contes arabes, nous mentionnerons la transror-
mation d'un jeune homme en mulet, racontée dans VEvangiie
apocryphe de V Enfance. Voir t. i, p. 183, du Codtx apo-
cryphtts Novi Testanunti, de Fabricios, et p. 18) des Efon-
gelia apocrypha, edidit Tischendorf, Leipzig, 1853, in-8.
Consulter aussi les Evangiles apocryphes traduits par G. Bru-
net, Paris, Franck, 1849, p. 76, et la note insérée au t. i,
col. 993, du Dictionnaire des apocryphes, Migne, 1856, gr.
itt-8.
Le texte latin des Cesta reproduit souvent mot pour mot
celui de la Disciplina cUricaUs; dans la version françoise en
vers de ce dermer ouvrage, intitulée le Chastoieaunt d'un
père à son fils (Paris, 1824), ce récit a pour titre : De la
maie yieille qui conchia la prude femme. Pareille anecdote se
trouve dans différents ouvrages : Voir Schmidt, Beitrage zar
Ceschichte der romantischen Poésie^ p. 66, 68, et notes sur
l'édition de la Disciplina clericalis , 129-136. Elle est dans
un ancien recueil d'apologues allemands, VEsopus de Stain-
faœwel (in-fol., sans date, vers 1475], dans l'une des huit
febles latines d'Adolphus, composées vers Tan 1 31 5, fable 6
(apud Leyser, Historia poetarum medii «eyi, p. 2018); dans le
poème de Hugo von Trimbcrg, le Coureur (Der Renner\
Francfort, 1 549, feuillet 66. Un des poètes dramatiques les
plus féconds et les plus remarquables de l'Allemagne au
iésàkme siècle, Hans Sachs, a fait de cette historiette le
sujet d'une de ses comédies : La Chienne qui pleure .{pas
weynent Hûndtlein), liv. 4, partie 3, feuillet 28, de l'édition
de I $78. Le nom du mari et de la femme, Philip Balbona
et Paulina, celui de l'amant, Félix Spini, indiquent un orn
^nal italien, qu'il faudroit retrouver. La vieille, qui porte au
Violier, 6
8a Le Violier
autre le faisoit, il en pourioit venir scandalle. »
Lors dist la vieille : « J'ay de toy pitié, je feray
ce que tu dis. » Ainsi alla la besongne, tellement
que la chaste dame eut compaignie du jouvencel,
et par le moyen de la macquerelle pire q'ung
dyable.
Moralisaùon sus le propos.
Cestuy chevalier est Jesuchrist; la chaste femme,
Tame tant belle par le lavement et fart de bap-
tesme. Dieu luy donne son libéral arbitre pour se
gouverner d'elle mesme €t selon sa voulenté. L'ame
souvent est invitée pour disner avec sa voisine, la
chair, quant elle est invitée sus les concupiscences char-
nelles. Maintenant le jeune damoisel, oui est la vanité
du monde, l'attrait tant qu'il peult et la fait solliciter;
et si elle ne consent au premier, la maquerelle, qui est
le dyable querant qu'il dévorera, sollicite Pâme de
toute sa puissance pour consentir au péché; et com-
me il luy monstre la chienne plorante , qui est Pespe-
rance de longue vie^ pareillement ou trop grande pre-
sumption de la divme miséricorde; car, ainsi que la
chienne plore par la moustarde, semblablement rame
par Tesperance faulce plore , c'est assavoir est decep-
tivement affligée, si qu elle ne congnoist la /erité, tel-
lement que elle consent au péché. Si doncques nous
voulons de l'ame la chasteté garder, nous devons fuyr
le monde quant à sa vanité , car tout ce qui y est est
côté un long chapelet, et qui est parente de la fameuse Ce-
lestine, du théâtre espagnol, prononce un monologue où elle
dit qu'elle gagnera plus comme entremetteuse que comme
fileuse de lame :
Mit Kuplerey wil ich mehr gewinnen
Denn daheim mit dem Wollen spinnen.
La rédaction allemande des Gesta a supprimé cette his-
toire ; elle ne figure pas non plus dans les diverses rédactions
angloises.
DES Histoires romaines. 8j
orgueil de vje y concupiscence des yeux ou concupis-
cence de chair, et pourtant il fault celaeviter, si nous
vouions monter laûus. •
Desmaahais justiciers. —Chapitre XXVIII i.
adis estoit aucun empereur oui or-
donna sur griefVe peine que le juge
directement et justement jugeast, et si
autrement il faisoit, |)oint de miséri-
corde ne trouveroit. Le cas advint, comme sou-
vent, qu'aucun juge, par dons conompu, faulx ju-
gemens donna et viola justice. L'empereur, ce
congnoissant, commanda qu'il fust escorché ; ainsi
fut taict, et fist mettre sa peau sus le siège tribu-
natoire sus lequel se devoit seoir le ju£e, pour
signifier à celluy et à ceulx qui depuis dévoient
estre juges que faulcement ne jugeassent, sur
peine d^en avoir autant. Et fist et constitua l'en-
tant de ce juge mort et escorché en l'office de
judicature , luy disant : « Tu seras assis sur la
peau de ton père pour juger. Si aucun te pré-
sente quelque don pour décliner ta droicte voye^
regarde la peau de ton père, si que tu ne faces
comme luy. »
Moraîisation sus le propos,
Cest empereur est nostre seigneur Jesuchrist, qui
a edit une loy gue qui mauvaisenient jugera il
mourra. Le juge qui juge mal est l'homme qui n'a
1. Chap. 29 de l'édit. de KcIIer. Swan, t. i, p. 12 j. —
Ce récit est empranté à rhistoiie du roi des Poses Cambyse ,
fils et successeur de Cynis.
84 Le Violier
pas à droictement se juger quant à rectitude de juste
vie, délinquant contre Dieu. S'il a ofFencé, il doit
estre tOtallement escorché, c'est assavoir de tous ses
vices par pénitence deue^ si qu'il puisse dire comme
Jacob, oc Pellem pro pelle: et totum quod habet homo
dabit pro anima sua, » La peau qui est mise sus le
siège du juge pour mémoire nous représente la passion
de Jesucnrist, que l'homme doit recentement avoir au
siège de son cueur, si que nous ne déclinons de la
voye directe de salut et de grâce , comme il est dit :
Memorare novissima et in eternum non peccabis. Mé-
moire les choses futures et tu ne pécheras point.
Jesuchrist non seullement a pour nous baillé sa peau
au siège de la croix, mais aussi sa vie. Pourtant, si
nous sommes ses vrays enfans, nous ne le devons
jamais offencer ; et s'il nous convenoit chancelier, re-
gardons à la croix combien pour nous il endure , si
que nous nous amendons et jugeons directement ; et
par ainsi serons sauvez et aurons le pris de justifica-
tion.
De pechi et jugement. — Chapitre XXIX i.
ng empereur estoit qui feist telle loy,
que à celluy qui retoumeroit de la ba-
taille victorieulx fussent fais troys hon-
neurs et troys molestes. Le premier
honneur estoit que le oeuple courust au devant
du victorien avecques lyesses ; le second, que
tous les captifz et prisonniers fussent lyez piedz
et mains derrière son chariot et Tensuyvissent ;
I. Chap. 30 de Tédit. de Keller. Swan,t. i, p. 127. —
Cette histoire forme une partie du chap. 4$ de la rédaction
angloise (p. 146, édit. de Madden). V. aussi la seconde
partie, chap. 13, p. 108. L'empereur est appelé FoUiculiis.
DES Histoires romaines. 85
le tiers, ({ue luy^ vestu de la robbe de Jupiter^
seroit assis en son curre, lequel dévoient tirer qua-
tre chevaulx blancz, et devoit estre mené jusques
au Capitolle. Mais affin qu'il n'oubliast sa ville
condition par orgueil , il luy convenoit tollerer
trois injures. La première, si estoit que avecques
celluy estoit mys aucun de viU^ condition pour
donner espérance sur chascun de povoir parve-
nir à telle portion de gloire s'il le aesservoit par
sa probité et vaillance. La seconde moleste si
estoit que celluy de ville condition le batoit et
collaphisoit, si que il ne se glorifiast tfop, et di-
soit devant luy : « Congnoys toy mesmes et ne te
glorifies point de si grant honneur ; regarde der-
rière toy et te congnoys estre mortel et nomme. »
La tierce moleste de deshonneur estoit qu'il es-
toit permys, celluy jour, dire contre la personne
du triumphant tout ce que on vouldroit à son
deshonneur et opprobre.
L'exposition moralU sur le propos,
Celluy empereur est le Père céleste, victeur de
bataille, Jesuchrist, qui contre les dyablcs obtient
victoire. Parquoy, le jour de Pasque flories, les Juifs
trois honneurs- luy feirent. Le premier honneur fut que
le peuple luy acourut courant et portant des rameaulx
d'olives etxle palmes en chantant : Osannafilio David!
Bencdictus qui vcnit in nomine Domini,rex Israël. Le se-
cond honneur fut que tous les captifs, qui sont les
Juifs captifs en pèche, le poursui voient pour cognoistre
son estât et pour veoir les signes que il faisoit. Le
tiers honneur estoit que le victeur estoit vestu de la
robe de Jupiter; Jesuchrist fut vestu de la robe d*or
de la divinité à Thumanité conjointe, que tyroient
quatre blancs chevaulx, qui sont les quatre saincts
86 Le Violier
^yangelistes , qui ont parlé de son humanité et de sa
divinité. Contre ces trois honneurs, trois molestes luy
furent faictz. Ung de serviile condition fut mis avec-
ques luy : c'est assavoir le mauvais larron. Le second
moleste si estoitque ses serviteurs le collaphisoient ;
les Juifs disoient à Jesuchrist : « Prophetize <^ui t'a
frappé. » La tierce moleste vouloit et permettoit que
chascun rinjurioit et luy crachoit au visage.
De la ligueur de la Jlfort. —CHAPITRE XXX i.
n lit de la mort d'Alexandre , comme
sa sépulture se faisoit d'or, plusieurs
philosophes là s'assemblèrent, des-
quelz l'ung dist : <( Alexandre fist hier
ung trésor d'or, et aujoûrd'huy, au contraire,
l'or fait de luy trésor. » L'autre dist : « Hier ne
suffisoit à Alexandre tout le monde , mais au-
joûrd'huy trois ou quatre pas ou aulnes de drap
I. Chap. )i de redit, de Keller. Swan, t. i,p. 129. — Ce
récit est emprunté presque mot pour mot au chapitre De
Sepultura Alexandrie lequel termine l'ouvrage connu sous
le nom de Liber Alexandri de pratiis. Cette production,
écrite en latin barbare , et qui a réuni des fables d'origines
diverses , se conserve dans des manuscrits assez nombreux
et différant parfois les uns des autres d'une manière sensible ;
elle a été imprimée dès le XVe siècle.
Consulter, à son égard, les Recherches de M.'Favre (Mi-
langes y t. 2 , p. 67-77), que nous avons déjà signalées.
On trouve une histoire semblable dans la Disciplina cUricalis
de Pierre Alphonse (chap. 38, p. 8) , de l'édit. de Schmidt) ;
de là elle a passé dans le Dialogas creatararum, chap. 60.
Le poète allemand Hans Sachs, que nous avons déjà nommé,
a traité le même sujet dans une composition de peu de mé-
rite intitulée : Die sieben Phylosophjy ob der Leich Alexandri
magni. Voir le 4e livre de ses Œuvres, t. 2, feuillet loj,
édit. Nuremberg, 1578.
DES Histoires romaines. 87
luy suffisent. » Le tiers dist : « Hier à Alexandre
le peuple donnoit honneur et luy obeyssoit, et
aujoura'huy sur luy domine. » Le quart dist :
« Hier Alexandre povoit plusieurs ae la mort
préserver, et aujourd'huy n'a sceu vaincre la
darde de la mort. » L'autre dist : « Hier il près-
soit laterre^ mais aujourd'huy la terre le presse.»
L'autre dist : « Hier il faisoit tout le monde crain-
dre, mais chascun charoigne le repute. » L'autre
disoit : « Hier avoit Alexandre plusieurs amys ,
et aujourd'huy pas ung. » L'autre, qui estoit der-
nier, disoit : « Hier menoit Alexandre grant
exercice de bataille, mais aujourd'huy il est
mené à sépulture K »
Moralisation sus le propos.
L'empereur Alexandre peult estre dit chascun ri^
che de ce monde, qui a totallement è$ choses
mondaines labouré. Sa sépulture faite d'or est sa mon-
daine gloire , sus laquelle les saiges philosophes^ qui
sont les expositeurs de TEscripture saincte, qui par
manière de reprehension et de demonstrance luy
dirent que tout est instable quant la mort vient , et
que ceulx oui souloient porter honneur et estre des
amys du riche plus ne le sont.
I . Nous observerons que Tancienne rédaction allemande
des Gesta renferme trois récits dont Alexandre est le héros ,
et qui ne se trouvent pas dans les éditions latines. En voici
les titres : Alexandre et Diogène. C'est l'entrevue bien connue
du conquérant et du cynique abrité dans son tonneau. L'au-
teur la raconte d'après le philosophe Saturne. V. l'édit. de
M. Kelier, ch. 18, etGraesse, t. i, p. 144. — Alexandre et
Porus, Le roi macédonien attire de son c6té, par la renom-
mée de sa générosité, les chevaliers de son adversaire (ch.
j8, édit. Kelier ; Graesse , t. 2, p. 146). — Alexandre et un
sacrifice. Un adolescent placé auprès de l'autel supporte sans
broncher la souffrance causée par un charbon ardent qui est
88 Le Violier
De bonne manière d'inspiration.
Chapitre XXXI i.
enecque racomptc que es corps veni-
meux , pour la malice du venin et trop
grande froideur, aucun ver ne peult
naistre. Mais si les corps sont frapez
de fouldre , puis après ilz peuvent aucuns vers
produire.
Moralisation sus le propos.
Par le corps venimeux j'entens les pécheurs de
péché empoisonnez. Telz pour la fra^lité de péché
ne peuvent le ver produire, parquoy Dieu les frappe
de sa fouldre, qui est la grâce par inspiration, la
quelle, si pécheurs la veullent recevoir, des aussi tost
produict le ver de contriction ; et pourtant il se fault
contrir et faire pénitence.
— — ^ I > ■ I I I I I II III mw^^^m^ I ■
Du pechi de jactance. —Chapitre XXXII 2.
alère le Grand recite que aucun homme
nommé Palatin dist à son filz en plo-
rant, et à tous ses voisins : ce Helas !
dist-il^ j'ay en mon jardin ung arbre qui
tombé sur son bras (ch. 19, édit. Relier; Graesse, t. 2,
p. 196).
1. Chap. 52 de rédit.de Relier. Swan, t. i, p. 131. —
Emprunté à Sénèque, Questions naturelles,}. 2, chap. 32.
2. Chap. 33 de Pédit. de Relier. Swan, t. i, p. 132. — On
chercberoit en vain quelque récit de ce genre dans Valère-
Maxime, mais on trouveroit le même sujet dans Cicéron (-De
oratore, II, 69). On peut aussi le rapprocher de ce que Plu-
tarque {Vie d* Antoine, chap. 70) raconte de Timon.
DES Histoires romaines. 89
estimprospèfe, dedans lequel ma première femme
se pendit, puis en après la seconde, finable*
ment la tierce; pour la cause, j'en suis dolent. »
Quelc'un qui là estoit, Arrius nommé, luy dist :
<( Je m'esbahys de tant de larmes que tu tires de
tes yeulx pour tes fortunes. Donne moy, dist-il,
de cet arbre malheureux trois graphons ou ver-
gettes, affin que je les divise entre les voisins ,
affin que chascun ait ung arbre de telle nature,
si que sa femme là se pende. » Tout ainsi fust il
fait.
L'exposition moralU sus U propos.
Cest arbre meschant réputé est la saincte croix
en laquelle pendit le benoist filz de Dieu. Geste
croix doit estre plantée dedans le vergier cordial de
l'homme par mémoire de la passion. En cest arbre,
trois femmes se pendent : orgueil de vie, concupis-
cence de chair et concupiscence de yeulx. L'homme
2ui est marié au monde maine trois femmes : l'une,
lie de chair, volupté appelée; l'autre, fille du dyable,
qui est orgueil nommée ; l'autre, convoitise des yeux.
Mais quant le pécheur adhère vers la grâce de Dieu par
pénitence, ces vicieuses femmes, non point ayant leurs
voluntez propres, se pendent. Cupidité se pend par la
corde d'aulmosne, volupté par la corde de chasteté et
de jeusne, puis orteil, fille du grant dyable, se pend
par la corde d'humilité. Celluy qui quiert les vergettes
et syons est le bon chrestien. qui veult faire pendre
ses voisins et ses voisines en la sorte par la semblable
nature de l'arbre , pour vray est le bon chestien ; et
celluy qui plore ses femmes est l'homme misérable,
3UÎ trop ayme ses voluptez sensuelles, charnelles et
issolues , plus que les émotions du sainct Esperit.
Touttesfois tel homme peult estre souvent réduit, par
l'information du bon chrestien, à la droicte voye pour
obtenir le royaulme de paradis.
90 Lb Violier
Dt la grande pondération de vie.
ChapitkkXXXIIIi.
'on lit du roy Alexandre , qui avoit le
grand Aristote pour docteur et maistre,
qui moult de biens conceut de sa doc-
trine, bien et vertu. Son disciple le roy
Pinterrogoit de moult de choses profitables et à
luy et aux autres, et especiallement d'aucune
doctrine. Lors le maistre luy dist : « Filz , en-
tendz diligentement , et si tu retiens mes doc-
trines, à grande perfection tu parviendras et hon-
neur. De sept choses te veulx endoctriner : le
premier est que tu ne passes point la balance ;
le second, que tu ne nourrisses point le feu avec-
ques le couteau ; et le tiers est : ne prendz point
la couronne; le quart est : ne mangeue point le
cueur d'ung petit oyseau ; le quint : quant tu se-
ras acheminé, ne retourne point nullement; le
sexte : ne chemine point par la voye publique;
le septiesme : ne- parmetz point en ta maison
garruler l'arondelle. » Le roy estudia fort en ces
sept choses, et moult y prouffita.
Moraiisation sus le propos.
Ceste balance peult estre la vie des hommes : les
deux pendans ou baianceaulx sont l'entrée des hu-
I. Chap. 34 de Tédit. de Kdler. Swan, t. i, p. 1 5 j. — Ces
détails sont empruntés au livre du pseudo-Aristote Secretum
jecretorum, que nous avons déjà mentionné au sujet ûvl
chap. il.
DES Histoires romaines. 91
mains et Pyssue. Soit mys l'homme dedans Tung des
balanceaulx , c'est assavoir en povreté où il est né et
en l'autre povreté où il décédera, et il trouvera que
tout sera semblable, c'est assavoir, que l'homme tout
nud est au monde venu et aussi tout nud s'en retour-
nera, comme dit l'Ecclésiastique : ce Sicut egrcssus est
nudus de utero matris sua^ sic revertetur et mhil auffert
secum de labore suo. » Mectz le temps de pénitence
lors avecques le temps de péché, et garde bien que
pesché ne transcende. Dis comme Zacnée : a Su ait"
qucm defraudarUy reddo quadruplum. » Secondement,
il ne fault pas le feu nourrir avec le coutteau , c'est
assavoir provocquer l'homme plain d'ire par dures
parolles et exaspérantes. Le couteau est la dure cor-
rection : « Lingua eorum gladius acutus. » Tierce*
ment, ne prenons point la couronne, c'est à dire ne
reprenons point les loix. La cité en la quelle nous
sommes est l'Eglise. Les loix sont les doctrines de
l'Eglise, les quelles l'on ne doit reprendre. Quarte-
ment, il ne fault point manger du cueur de l'oiseau ,
c'est à noter qu'il ne fault avoir en son cueur tristesse
des fortunes, tribulations, haynes et envies^ ains
lyesse, comme dit l'Escripture des apostres, qui joyeu-
sement alloient souffrir mort pour 1 honneur de Dieu :
ce Ibant apostoli gaudentes, etc. » Quintement, ne fault
pas retourner quant on est achemmé, c'est à entendre
quant on est oste de péché, on ne doit pas y retourner par
le vomissement de réitération : « Fili peccastinon adjicias
ultras. » Sextement, il ne fault pas cheminer par la
voye publique. La voye publique, pour vray, est la
voye des pécheurs, par la quelle la plus grande portion
passe , car elle est large, comme dit sainct Mathieu :
«c Spaciûsa est via que duxit ad perditionem et muîti
sunt qui ambulant per eam. » Septiesmement, il fault ne
souffrir en la maison de son cueur l'arondelle gar-
ruler : c'est péché qui contre sinderese murmure ;
pourtant , ne souffrons pokit cest oyseau péché mur-
murant en nostre cueur.
92 Le Violier
De la reformation de paix et de la venseance de ceulx qui
la discipent. — Chapitre XXXIV i.
n Ht aux Gestes des Rommains que
telle jadis estoit lacoustume, que quand
on vouloit conformer la paix entre les
grans seigneurs entre lesquelz estoit
discorde, Ton montoit au hault d'une grande
montaigne. Lors là estoit un aignel occis en leur
présence ; le sanç estoit respandu en signe de
pacifique reformation, et en signe que qui rompe-
roit la paix, grande pugnition seroit faicte d'icel-
luy, et seroit son sang espandu et diffuz.
Moralisation sus le propos.
Les deux grands seigneurs furent Dieu le père
cunctipotent et l'homme. De Dieu est dit : « Mag-
nitudinis ejus non est finis, » Et de Thomme fait à
limage de Dieu: « Omnia subjecisti sub pedibus
ejus, » Entre ces deux estoit grande discorde. Mais
la paix fut faicte depuis entre ces personnes, et pour la
conformer fut mys Paygnel sans macule sus le mont
de Calvaire, pour respandre le sang en signe d'amytié
en la présence des deux parties, et en signe que qui
romperoit et violeroit la paction , son sang seroit res-
panau, et du violateur faict grande vengeance. Jesu-
christ a esté l'aignel chaste mené sus le mont de
Calvaire pour respandre son sang ; parauoy si ceste
paix nous brisons, grande vengeance ae nous sera
requise.
I. Chap. 3( de redit, de Keller. Swan, t. i, p. 156.
DES AVSTOIRES ROMAINES.
9î
Du cours de la vie de Vkomme*
Chapitre XXXVi.
'on Ut de aucun roy qui entre toute
chose desiroit à sçavoir la nature de
l^homme, dedans rempire duquel es-
toit quelque philosophe grandement
sage qui donnoit bon conseil ; le roy l'envoya
quérir et luy manda qu'il vint à luy sans différer.
Il vint au roy et le roy lui dist : « Je veulx ouyr
de toy, maistre, quelque science; dys moy au
commencement que c'est que l'homme. » Le
maistre respondit : « L'homme, dit il, t»t tnise-
rable tout le temps de sa vie ; voy le commence-
ment , le meillieu et la fin , et tu verras que tppt
est misère ; parquoy disoit Job à ce propos : Homo
natus est de matierey brevi vivens tempore, repletur
I. Chap. }6 de Tédit. de Keller. Swan, 1. 1. p. 1)7. — On
remarquera combien la moralisation est écourtée dans le texte
firançois; elle est bien plus étendue dans la rédaction la>
fine ; Ton y trouve l'histoire de Bucéphale empruntée à So-
lin (chap. 4$), qui Tavoit prise dans Pline (Hut. nat., 1. 8,
chap. 54). Des récits analogues se trouvent dans Arrien
(Hist. Alex., 1. 5, chap. 19), dans Plutarque [Vie d*Àlexan'
i/re, chap. 6), dans Aulu-Gelie [NuiU attiques^ 1. 5, ch. 2], etc.
Les poètes du moyen âge qui ont pris le héros macédonien
pour sujet de leurs chants ont raconté à Tégard de son cour-
sier des particularités fabuleuses :
Oncques nus home vit beste de sa façon :
Si a teste de buef et s'a iex de lion.
Clos est en une tor, s'a mures environ.
Quant on prend ci-entor traitor u laron ,
iTla beste le livrent, s'en fait destruction.
V. V Essai de M. E. Talbot sur Us légendes d'Alexandre dans
les romans français du XI le siècle; Paris, 18 jo, p. 77, et
consulter p. 182 quant i la mort de Bucéphale.
W
94 Le Violier
multis miseris. Si tu regardes le commencement,
tu te trouveras toutnud et tout povre; si le meil-
lieu, le monde qui te vient molester, et par
adventure verras desjà ton ame condamp-
née ; si la fin tu concçmes et regardes, tu verras
la terre qui te veult recevoir; et pourtant, mon-
seigneur le roy, n'aye cause de trop te glorifier.»
Le roy luy. dist : « Maistre, je te prie et requiers
quatre questions, lesquelles si tu absoulbz, à
grandes dignités te promouveray. La première
question est : Qu'esse que Phomme ? La seconde si
esta quoy il est semblable. La tierce si est où il
est. ^La. quarte, finablement, avecques quoy il
est^VjD Le philosophe, respondit à la première
question et dit : « L'homme, dist-il , est le servi-
teur de la mort émancipé, Phoste du lieu et ung
viateur passant. Le serviteur est dit, car il est à
la mort subject; il est ITioste du lieu pource qu'il
est mis en oubly ; et si est le viateur passant ,
car tousiours il court à la mort, soit en man--
géant, dormant ou en veillant: parquoynous
nous devons, comme les pèlerins, de vivres
pourvoir, qui sont les vertus. La seconde ques-
tion est à qui est l'homme semblable par sa con
dîiîon. II. est à la glace semblable, ce dist le
maistre, qui pour la chaleur bien tost se fond et
se consumme; l'homme fait et compagé d'ele-
mens et de terre par la chaleur d'informîté est
-^ bien tost corrompu. Quant à la tierce question ,
qui est : Où est l'homme ? le maistre dict qu'il est
en la bataille contre les troys ennemis. Et le
maistre dit finablement et respond à la quarte
question, qui est : Avecques qui est l'homme?
qui est : Avec sept compaignons qui continuelle-
•*
N
«mm
DES Histoires romaines. 9)
ment le molestent : faim^ soif, chaleur, froit»
lassitude, mort et infirmité.
L'exposition moralU sur le propos.
Le roy qui ces choses demande pour vrayest cba&-
cun de nous, qui doit sçavoir que c'est de l-homme :
toute misère tend à la mort et corruption.
De V érection de pensée vers le ciel.
Chapitre XXXVli.
Une racom[)te que l'aide voile bien
hault en Pair, nidifie, taisant des pe-
tis qui sont hays d'un serpent nommé
pâmas , lequel serpent voyant le nid
de l'aigle trop hault pour attaindre , le vent à
soy tire , puis son venin respand, affin que lors
l'air de son venin infect monte vers ces petis et
les suffocque ; mais l'aigle , par l'instinction de
nature bien enseignée , fait telle cautelle : pour
obvier à cela, elle porte quelque pierre que on
ditagatte, la mettant en son nid du costé oui
est contre vent ; et ainsi , par la vertu de celle
pierre, chasse le venin, si qu'il ne monte vers ses
petis poussains.
r
/
1. Chap. 37 de Pédit. de Relier. Swan. t. i, p. 14^. —
Les détails indiqués ici d'après l'autorité de Pline ne se
trouvent pas dans cet écrivain, mais il mentionne (1. 38, chap.
10) ce que Tauteur des Gesta rapporte au sujet des pro-
priëtés de Tagate.
96
Le Violier
Moraîisaûon sus le propos.
Par ceste nature d'aigle qui hault voile, nous en^
tendons l'homme, duquel le désir doit voiler au ciel
en contemplant les choses terriennes. No5tr/i conversatio
in celis est, Nostre conversation doit au ciel estre par
affection. En ceste conversation nous devons noz
poussins, qui sont nos œuvres bonnes, mettre , car le
mauvais serpent ancien n'y attins pas si tost qu'en
basTieu terrestre ; touteffois il boute sa puissance par
l'apposition et venin de péché mortel, il s'efforce de
noz œuvres maculer. Leayable s'en va, et essaye par le
vent de vaine gloire s'il pourra nos œuvres tuer et
mortifier de leur mérite; mais prenons la pierre pré-
cieuse, oui est Jesuchrist, et la mettons entre nous et
le vent ae vaine gloire : par ce moyen ne serons suf-
focquez. ^
S
De la cautelle d'effacer péché.
Chapitre XXXVII i.
n list au temps de l'empereur Henri
second , que comme ainsi fust que au-
cune cité fut des ennemys assieeée,
devant qu'ilz entrassent en ladicte
cité, une coulombe descendit en la cité. Autour
du col de ladicte furent Uouvées des lettres por-
tant telle sentence : La génération canine vient
et sera la gent contemptieuse, contre laquelle par
toy et par autres deffendz ta loy.
I. Chap. )8 de Pédit. de Keller. Swan, t. i, p. 14^. — •
Cette anecdote est consignée dans les Deutsche Sagen de
Crimm, t. 2, no 478 {veiiUes allemandes, t. 2, p. ao8).
DES Histoires romaines. 97
Moralisation sur le propos.
PaiT ceste coulombe dievons entendre leSainct Esperit,
oui en espèce de coulombe sus Jhesuchrist des-
cendit et nous apporta les lettres, et de jour en jour
apporte que la gent mauvaise, c'est à vcoir Tannée
du dyable, nous vient assiéger pour nous perdre. Donc
quant nous avons les lettres et inspiration du Sainct
Esperit, donnons nous garde de nostre cas et pour-
voyons à résister.
De la reconciliation de Dieu et des hommes.
Chapitre XXXVIIIi.
n lit es gestes rotnmaines que jadis es-
toit entre deux frères si grande dis-
t. 1 ._ ji lî- I
corde que l'ung degasta et perdit les
terres de l'autre. Julius,imperateur, cela
oyant , conceUt contre celluy frère grande persé-
cution , parquoy le frère qui tant avoit fait de
mal vint à son frère , lui requérant miséricorde ,
le priant en oultre qu'il eust par ses prières .et
postulations à faire la paix de l'empereur contre
luy marry. Tous les circonstans dirent lors qu'il
n'avoit pas la reformation de la paix desservie ,
mais griefve peine; mais ilrespondit : (t Le prince,
n'est pas à aymer qui est doulx en bataille comme
ung aignel, et en paix comme lyon cruel; non-
obstant que digne ne soye de mitiguer mon frère,
touteffois je le reconcilieray si je puis. >y Et ainsi
fist.
I. Chap. 39 de Pédit. de Keller. Swan, t. 1, p. 146.— On
ne sait où cette anecdote a été prise.
Violier. 7
r
/
98 Le Violier
Moralisation^sus le propos.
Ces deux frères sont le filzde Dieu et l'homme mor-
tel, entre lesquelz est grande discorde ouant consent
à péché mortel ; tant persécute l'homme le filz de Dieu
son frère qu'il le veult de rechief crucifier. Parquoy
dit l'apostre : Crucifigentcs iterumfilium Dei; parquoy
l'empereur son père se courrouce contre le mauvais
enfant; mais. nous devons aller à nostre frère, qui est
si doulx, et îuy quérir miséricorde par contriction de
cueur, et il nous pardonnera et fera la paix envers
son père. Si tu crains sa justice, fuys à sa miséricorde,
car elle superexalte son jugement, et est plus g;rande
.sa propiciation que nostre misère. Misericordia ejus
saper omnia opéra ejus.
De la manière de temptation et science de résister.
Chapitre XXXIX'.
n lit, comme dit Macrobe, qu'il es-
toit ung chevalier qui estoit jaloux et
souspeçonneux de sa femme, pour au-
cunes choses qu'il oyoit et voyoit. Il
demanda à sa femme s'il estoit vray qu'elle ay-
mast autre plus que Iuy; elle Iuy jura simple-
ment qu'elle n'aimoit autre que lui. Le cheva-
lier ne la creut pas. Il s'en vint à une clerc bien
sage, le priant de lui faire cognoistre la vérité ; le-
quel Iuy dist que cella ne pourroit faire s'il ne
voyoit la femme, pareillement s'il ne confabu-
loit avec elle. Le chevalier Iuy dist : « Je te prie
I. Chap. 40 de redit, de Keller. Swan,t. i,p. 148,—
Rien de pareil ne se lit dans les Saturnales de Macrobe.
^
DES Histoires romaines. 99
que aujourd'huy tu disnes avec moy et je te col-
loqueray avec ma femme. » Le clerc vint disner
avecle chevalier, qui le fit soir près de sa femme.
Le disner failly, le clerc commença à parler de
diverses négoces avecques la dame. Cela fait, le
clerc print le doy de la dame , luy tastant le
poulx, puis après il luy fist sermon de celluy
duauel elle estoit doubtée; parcjuoy le poulx de
la aame commença à se mouvoir de joye de ce
qu'elle entendit parier de celluy qu'elle aymoit
plus que son mary . Ce que voyant, le clerc se mist
à luy faire sermon de son mary, parquoy le poulx
de la dame se refroidit. Et ainsi le clerc congneut
naturellement qu'elle aymoit plus l'autre, duquel
elle etoit scandallisée, que son mary; par ce
moyen congneut le mary la vérité de sa jalousie.
Moralisation sus le propos.
Cest chevalier est Jesuchrist, qui pour nous a com-
batu et eu contre le dyable victoire. L'ame peult
estre son espouse par le baptesme conjoincte; mais
l'ame souvent ayme plus autre que son loyal et vray
espoulx, c'est assavoir délectation chamelle^ le monde,
la chair et le dyable. Cela se peult congnoistre par le
clerc et par les docteurs : quant on presche de Jésus
et de ses faitz , Pâme se retroidist et n'y prent point
de goust et d'amour; mais si l'on luy parle de la va-
nité di^ monde, son poulz, c'est à voir l'amour de son
cueur, se mouve. Qui propose délectation mondaine
devant Dieu , fait contre l'Escripture. Cela est cause
qu'on congnoist lequel est le mieulx aymé, Dieu ou le
monde : car qui ayme le monde , du monde veult bùyr
parler, et non de Dieu.
100 Le Violier
De victoire, dilection et tris grande ehariti d'icelle.
Chapitre XLi.
'empereur Godrus, des Athéniens, vou-
lant combattre contre les Dorenses,
congregea ^ande multitude de gens
et se conseilla à la statue d'Appolo
de sa fortune belliqueuse. L'ydolle lu^ respon-
dit qu'il ne prospereroit pas s'il n'estoit du cou-
teau de ses ennemys mis à mort. Codrus, ce con*-
gnoissant, mua son roval habit et courageuser
ment entra et pénétra rost adversaire, tellement
qu'il fut frappé à mort d'ung chevalier qui luy
mist une lance tout à travers le corps. Par ce
moyen délivra son peuple de la main de ses en-
nemys , et voulut charitablement pour sa gent
mourir, par quoy il fut fort plaint de chascune
partie de son peuple.
V exposition moralle sus le propos,
Codrus estnostre seigneur Jesuchrjst, lequel con-
seilla Appolo, Dieu son père, qui luy dist aue le
gçnre des nu mains ne pouvoit estre délivré sil ne
mourait en la bataille. Vintdonc Jesuchrist e^itre les
dyables virilement combatre pour son peuple; mais
luy congnoissant que il seroit congneu , mua Phabit
de sa divinité quant il print mortalité; si les Juifs eus-
sent congneu Jésus estre vray filz de Dieu, jamais i|z
I. Chap. 41 de Tédit. de Keller. Swan, t. i, p. 150. — Il
s'agit du roi d'Athènes Codrus, dont l'histoire se trouve
dans Justin , 1. 2 , chap. 6 et 7.
mmmma^Bm
f
DES Histoires ROMAINES. ici
ne Teussent crucifié. Le jour de la bataille venu, d'une
lance fust frappé au coste Jésus, roy de gloire, jusques
au cueur^ et ainsi par sa mort tout le lignage de
Adam délivra de mourir ; de la mort duquel fut faicte
grande lamentation de Tung et de l'autre parti : car
les dvables s'en lamentoient , vovant par sa mort son
peuple délivré de leur mains ; de l'autre party les apos-
tres en furent bien dolents, et les bonnes dames, roes-
mement sa vierge mère. TrisUs trant apostoU necc
sui domini.
Dudeffaultde charitL — CHAPITRE XLI i.
alère cite que à Romme vit en une co*
lonne quatre lettres , desquelles chas-
cune par trois fois estoit escripte : trois
p^Py trois rrTy trois sss et trois jj^.. Les
lettres significatives veues, dist ledit Valère :
« Las ! dur helas! je voy la confusion de ceste
cité. » Les satrapes, ce voyant, luy dirent :
« Maistre , dys de ces lettres ta conception et
conseil. — L'exposition est telle , dit Valère :
Pater patrie perditur; le père du pays sera perdu.
Sapientia secum sustolitur; sa sapience s'en va
avec lui. Raet regnum Rome; les royaulraes dfe
Rome irebuschent. Ferro, jlamma, famé; par
faim , par fer et par flamme de feu. » Ce qu'il
advint depuis*.
1. Chap. J2 de l*édit. de Keller. Swan, t. i, p. 15a. —
Rien de pareil ne se rencontre dans Valère-Maxime.
2. Nous pourrions citer bien d'autres exemples de lettres
majuscules auxquelles on a attaché un sens parfois làudatif
et parfois satirique. On connott les cinq voyelles qui figu-
rent dans les^ armes de lUutriche : A, É, I, 0, U, et qu'on
102 Le Violier
Moralisation sus le propos.
Le père du pays est Charité, qui est la dilection de
Dieu et du monde, par laquelle chascun se devroit
régir, car, par celle, provision de tresorz infinis nous
sont congregez lassus en gloire ; mais ce père patrial
est perdu par faulte de charité en terre ; l'ung rautre
ne se veult plus aymer, la sagesse s'en va avecques
luy : car peu sont qui se congnoissent quant à Dieu et
au monae. Puis après : Ruunt régna Rome , les
régnes de Romme trebuschent ; les régnes, par faulte de
charité, en diverses parties sont divisez, par fer, par
faim et par feu. Combien de princes sont par le fer de
l'espée mors en bataille; combien de villes et chas-
teaulx bradez et depopulez des habitant, et tout
pource que Charité et sagesse sont peries ! Plus ne ré-
gne que malédictions et homicides; la sapience de ce
siècle présent en l'amour n'est envers Dieu que folie.
De Vinfernalle closture par la passion de Jesus-Christ
et mort volontaire d'iceluy. — C HA pitre XLII »*
adis, au meîllieu de la cité de Romme,
la terre s'ouvrit tellement cjue les en-
fers estoient patens. Les dieux furent
înterroçuez de Padventure, qui par
leurs responses dirent que point ne se fermeroit la
explique ainsi : Austria est imperare orbi universo. Un abbé
du. siècle dernier, littérateur des plus médiocres, fut désigné
par six P consécutifs, qu'on traduisit de la façon suivante :
Pierre Pellegrin^ pauvre poète, puant Provençal.
. I. Chap. 43 de Tédit. de Keller. Swan, t. i, p. i $4. — Ou
reconnott ici sous un autre nom l'histoire de Marcus Cur-
DES Histoires romaines. io)
tçrre se elle n'estoît de la sepalture d'ung homme
vif saouUée , qui de sa franche volunté se gec-
tast Jeans dedans. Le peuple fort estoit estonné ,
et ce voyant , ung bon patricial citoyen y Marcus
Aurelius nommé , dist : « Si par un^ an entier
vous me voulez laisser à tout mon desir et selon
toute ma volonté vivre , l'an passé , pour secou-
rir à yceulx de la cité , je me mettray dedans la
fosse que apparoist et abysme profunde. » Les
Rommains, ce voyant, furent bien joyeulx et luy
ouvrirent toutes les plaisances de Romme , tré-
sors et autres choses. Il usoit des femmes plus
belles qu'il pouvoit choisir, filles ou mariées,
se faisant de chascun chestien adultère. Quant
l'an ^st finy, ledit Marcus Aurelius monta sur un
legier cheval et print sa course vers la fosse d'en-
fer, et se gecta dedans ; et ainsi la terre se re-
ferma.
L*cxposition moralU sus le propos.
Par Romme povons entendre ce monde , devant le
meillieu duquel est enfer quant au centre , lequel
tîus, qui, vers Tan ^92 avant Père chrétienne , se précipita
dans un gouffre , en obéissant à un sentiment de dévoue-
ment. V. Tite-Live, I. 7, chap. 6; Pline, l. I5,chap. 18;
saint kugastinj Cité de Dieu, \. $, chap. 18, t. i, p. 312, de
la traduction de M. Saisset, etc.)
Les critiques modernes ont rangé ce récit parmi les mythes
ou légendes qui abondent dans l'histoire des premiers siècles
de la république romaine. Le moyen âge y ajouu une cir-
constance singulière qui rappelle un peu ce droit du seigneur
à regard duquel M. Jules Delpit vient de faire parottre
(Paris, Dumoulin, i8j7, in-8, 301 pages) un curieux ou-
vrage destiné à combattre les opinions émises sur cette ques-
tion par un journaliste bien connu (M. Veuillot). Cette histo-
riette ne fait pas partie des rédactions angloises des Cesta.
I
/
I04 Le Violier
estoit ouvert devant ta nativité de Jesuchrist et tom-
boient plusieurs dedans. Mais les prophètes dirent et
vaticinèrent que jamais ne seroit terme jusques quel-
que ung se ^ectast de sa propre volunte dedans.
Par celluy qui dedans se gecta entendons Jesuchrist ,
3ui premièrement fist sa volunté en ce monde , jouyt
e ses plaisances , revisita les âmes pécheresses et à
luy les atrahit et enfin les embrassa en Tarbre de la
croix, puis finablement en enfer descendit et ferma
l'ouverture, tellement que plus ne seroit ouverte si
ce n'estoit péché mortel.
Du pechi d'envie, — Chapitre XLïII i.
ibère régna, lequel estoit en son adoles-
cence moult sage, clerc en langaiga,
bon et bien fortuné en bataille. Mais
après qu'il fut aux honneurs imperiaulx
promeu et eslevé, devint cruel et mauvais, et
moult affligea le peuple Rommain. Ses propres
enfans tua , plusieurs citoyens et mauvais con-
suies Rommains mist à mort cruelle , la tempé-
rance de la cité estoufa et gasta. Devant cet
empereur vint quel(^ue grant subtil ouvrier, se
vantant faire les voirres ductilles et sans cor-
rompre.. L'empereur print son voirre, puis le
gecta contre la muraille, mais point ne fut cassé ,
seulement se creva. Le subtil ouvrier print son
marteau et en façon de cuivre corrigea son œuvre,
I. Chap. 44 de Tédit. de Keller. Swan, t. i, p. 155. —
Ce trait est emprunté à Pline (Hist. nat.y I. 36, chap.
26); c'est d'après cet auteur qu'Isidore (Origines 1 1. 16,
cbap. 1 5 ) et Corneille Agrippa ( De vanitate scientîarum ,
chap. 90) l'ont raconté.
f
DES Histoires romaines. io^
qui fut tel que devant. L'empereur l'interroeua
comment cela se povoit faire. L'ouvrier lui dist
que personne n'estoit sus terre qui cet art con-
gneust. Parquoy Tibère le fist incontinent dé-
coller, disant que si cest art venoit en coustume
par l'industrie des hommes , que l'or et l'argent
ne seroient plus reputez.
Moralisation sas U propos.
Cest empereur Tibère signifie les danstriers ou
austres de basse condition , lesquelz, devant qu'ils
soyent à ouelques dignitez promeoz , sont humbles et
patiens. Mais après sont pompeux , orgueilleux et su*
perbes, tout à Topposite. Farqoov dit le commun
proverbe que les honneurs muent les meurs : Homo
cvm in honore cssct non intdlexit. L'ouvrier qui ap-
porte le voirre fait subtillement est le povre , lequel
au riche présente ce qu'il a; mais si le don ne \\xy
plaist le aegecte rudement , et par adventure le fait
mourir.
Comment seullement les bons participeront au royaulme
des cieulx. — Chapitre XLIVi.
adis estoit ung roy très noble , puis-
sant et sage , qui eut une femme qu'il
ajrmoil grandement, laquelle de la
dilection de son seigneur oubliée , trois
enfans bastardz auprès du roy engendra, les-
I. Chap. 4$ de Tédit. de Keirer. Swan, t. i, p. 157. — Ce
récit est probablement d'origine orientale. On en trouve un
semblable dans lès Contes tartàres publiés par Guenllette ,
I737i ^- 3} P- 157- V. aussi le fabliau au Jugement de Sa-
• •
io6 Le Violier
quels furent tousjours au roy rebelles » et ne le
sembloient en façon qu'il soit. Depuis elle conçut
le quatriesme de la semence du roy, qu'elle nour-
rit. Le cas advint que le roy mourut à la fm et
terme de ses jours, et fut en son tombeau mis en
sépulture; lors, après la mort du roy, les enfans
de la royne commencèrent à contendre dudit
royaulme. Les enfans ad visèrent de aller parler
au secrétaire de leur feu père, qui estoit desjà
fort ancien , pour disposer de leur héritage. Le
secrétaire chevalier leur dist :
« Escoutez mon conseil , et je vous prometz
qu'il vous sera très bien. Il vous convient tirer
le corps du roy deffunt vostre père dehors de
son monument , et chascun ait ung arc avec sa
flèche pour tirer contre luy ; et celluy cjui plus
profonaement et plus près du cueur tirera, il
aura l'héritage. » Le conseil plut aux frères : le
corps du roy mort fut tiré du monument et at-
taché à ung arbre pour tirer encontre luy. Le
premier tira et le frappa par la main , et disoit
par cela que il estoit héritier unicque. Le se-
cond frère qui tira à luy mist la ilesche dedans
lomon , dans les recueils de Barbazan , t. 3 , p. 1 40, et de
Legrand d'Aussy, t. 2, p. 429. Pareilles narrations s'offrent
à ceux qui parcourront les Summa de Bromyard, mot Filia-
tio ; le Promptuarium exemplorum d'Hérold (lit. B, ex. 9;,
et autres ouvrages fort oubliés aujourd'hui.
L'empereur Polemius est le héros d'une histoire pareille
dans les Gesta rédigés en anglois (chap. 42 , p. 140, édit.
deMadden, et2e|partie, chap. 12, p. 30$). Elle se retrouve,
mais avec quelques différences, dans la collection de Winkyn
de Worde, chap. 2 (même édit., p. 488).
I. Hérodote rapporte (1. i) que les Perses considéroient
toujours un fils rebelle comme illégitime. La même idée se
reuouve ici.
DES Histoires romaines. 107
la bouche, parcjuoy il fut joyeulx, et plus cer-
tainement s'attnbuoit Theritaige. Le tiers tira et
le frappa au cueur tout oultre, se disant estre
sans altercation le vray possesseur. Le quart,
qui estoit le vray filz naturel , commença à gémir
quant il s'approcha du corps de son père, disant
en plorant: « Helasl mon père, tu es bien
blessé par les mains de mes frères ! A Dieu ne
plaise que tu soyes par moy blessé ne conta-
miné. » Cela veu, tout le peuple s'escrya que il
estoit vray filz , puis qu'il ne vouloit son père
frapper, car le vray amour filial le demonstroit.
Parquoy il fut mys, colloque et intronisé au
siège paternel du royaulme. Les autres trois
bastardz furent chassez et bannis de tout le
royaulme.
Moralisation sus le propos.
Ce saige roy et puissant est le roy des roys, le
Dieu éternel , qui comme espouse très aymée la
créature raisonnable voulut espouser et par especial
privilège sotier à luy ; la quelle , de sa dignité royalle
se mettant en oubly, adultère de jour en jour après
les dieux estranges et engendre trois mauvais enfans ,
c'est assavoir les payens, les Juifs et les hérétiques.
Desquelz le premier infidelle frappe la main du roy ,
Îuant la doctrine de Christ qui se sied à la dextre de
)ieu , son père , refuse. Le second filz putatif et bas-
tard le frappa en la bouche, quant les Juifs dirent :
Venite percuciamus eum lingua. Venez, frappons le
de la langue par impropere de honneur et suhsanna^
tion, et luy donnons à boire fiel et mierre. Le tiers en-
fant très mauvais et hérétique le frappe droit au cueur
quant il s'efforce diviser la toy des cnrestiens, qui n'est
qu'ung cueur par credence fondé en Jesuchnst. De
ceulx cy est escript : Paraverunt sagittas suas in pha-
io8 Le Violier
ntra. Le quart enfant, qui se deult et ne veult son
père frapper, est le bon chrestien, qui ne le veult ofFen-
cer par péché et plore ses péchez.
Des sept péchez mortels. — Chapitre X L V i.
ulles racompte que au moys de may
aucun s'en alla en une forest, là où
estoient sept arbres plains de feuilles
belles à regarder, et en cueîUa tant de
branches qu'il ne les seut oncques porter. Les
trois portiers de la forest ou forestiers vindrent
à luy et luy aydèrent , et le mirent hors de la
forest , et quant il fut dehors , incontinent il cheut
en une fosse , là où il se gasta pour la ^ande
charge qu'il avoit. Item le philosophe dit, au
livre des Bestes , que si aucun vouloit faire que
lors après que le corbeau nidiffie en ung arbre ,
jamais ne puisse de ses œufz aucuns poussins
produyre , mette dedans la cendre de voirre lors
entre l'arbre et L'escorce, car tant que les cendres
seront là boutées, jamais point n'y viendront les
petis.
Môralisation sus le propos.
Ceste forest est ce monde, planté de sept arbres de
péché mortel, qui semblent estre délectables aux
hommes mondains. De ces sept • péchez mortelz
Phomme prend si grand -charge ou'il ne les peult por-
ter ne se lever seuliement, c'est à dire se lever de son
péché pour parvenir à la grâce de Dieu; mais!voicy
1. Chap. 46 de Tédit. de Keller. Swan, t. i, p. 161. -^
On chefcheroit en vain dans Cicéron et dans Pline les asser-
tions consi^ées en ce chapitre.
DES Histoires romaines. 109
trois hommes puissans qui luy aydent, ce sont les
forestiers mondains, le monde, la chair et. le dyabie,
qui le mainent hors de la forest de ce monde, c'est
assavoir à Tyssue de la mort, et lors il est de ses pé-
chez subcombé et chiet en la fosse d'enfer, qui est
éternelle dampnation. Item , le corbeau est le ayable.
Le nid du corbeau est l'habitation de péché qui se
fait au cueur de l'homme. Par le voirre, qui est de
couleurs diverses, est la chair des humains entendu.
Par la cendre du voirre la mémoire de la mort devons
entendre , car le voirre se fait de cendre qui en cen-
dre retourne. Tout ainsi l'homme soit aoncques le
mémoire de la mort mys entre l'arbre de péché et
Tescorce, c'est assavoir entre le corps et l'ame: par
ainsi jamais le corbeau, le dyable d'enfer, n'engenarera,
c'est assavoir ne produyra mauvaises opérations.
Des troys roys. — Chapitre XLVI i.
e roy des Daniens avoyt grande dévo-
tion aux troys rois qui vindrent ado-
rer Jesuchrist , et les appelloyt à son
ayde. Ledict roy s^en alla à Coloigne ,
là où ilz sont en grant honneur gardez , et leur
porta , pour son oblation , trois couronnes d'or,
faites selon la mode des royaulx. Par superha-
bondant, plus de six mille mars d'argent donna
aux églises et aux povres. Comme il s'en retour-
noit, ung jour qu'il dormoit vit en son dormant
les troys roys qui portoient les troys couronnes
lesquelles il leur avoit données, qui moult reluy-
iio Le ViOLiER
soient. De luy s'approchèrent, et disoyt le prer
mier : « Mon frère , tu es venu bien heureuse^
ment , mais plus heureusement tu t'en retourne-
ras en ton pays. » L'autre disoit : « Tu as beau-
coup donné , mais avec toy plus emporteras. )>
Le tiers disoit : « Mon frère , tu as montré ta
foy, mais après trente ans passez , continuelle-
ment avec nous es cieulx tu régneras. « Le pre-
mier dist, en luy offrant une plaine boite d'or:
<( Prendz le trésor de sapience , par laquelle jus-
tement ton peuple jugeras , car l'honneur du roy
a^me justice. » Le second disoit en offrant du
mierre : « Prendz du mierre de pénitence , par
lequel les mouvements de la chair dissolus et ille-
cebreulx tu vainqueras, car qui bien se gouverne,
bien scet régner. » Le tiers disoit devant sa révé-
rence , luy offrant ung plain vaisseau d'encens :
« Prendz l'encens de dévotion et clémence , par
lequel les misérables tu relèveras ; car, comme
la rousée vient arrouser l'herbe, si qu'elle croisse,
pareillement la doulce clémence du roy eslève
|usques aux estoilles. » Comme le roy s'esmer-
veilloit de telle vision , incontinent il s'esveilla
et trouva les presens des roys auprès de luy ; et
luy, retournant en son propre domaine, dévote-
ment acomplit ce qu'il avoit veu , puis, le terme
descript acomply de trente trois ans, mourut et
fut sauvé.
Moralisation sus le propos.
Ce roy peult estre dict chascun bon chrestien , qui
est tenu offrir aux trois roys trois couronnes d*or,
c'est aux trois personnes de la Trinité. Nous devons
offrir à Dieu le père la couronne d'honneur, car il est
tout puissant. La seconde couronne de sapience devons
DES Histoires romaines. m
à Dieu le filz offrir, car il est la sapience du père. La
tierce couronne de dévotion et clémence devons au
Sainct Esperit donner, car c'est la clémence, bonté et
amour du oère puissant et du filz sapient. Si ces trois
choses de bon cueur nous offrons , nous obtiendrons
des trois personnes de la Trinité ce qui s'ensuyt : Du
père nous aurons le trésor de vertus , par lequel nous
pourrons noz âmes gouverner. Du fils nous obtiendrons
la plaine boite de mierre : par ceste boite nous devons
entendre le cueur nect de péché sans putréfaction, dé-
noté par le mierre. qui est nect ; ce mierre dénote pé-
nitence, qui garde les âmes de pourrir en péché,
duquel mierre devons emplir la boite de notre cueur.
Du Sainct Esperit avons Tencens de dévotion et clé-
mence, car il est charitable. Parce moyen, quant nous
mourrons , nous aurons la vie qui est éternelle.
De la juste séquelle des mauvais.
Chapitre XLVIIi.
;emos racompte que quant Perillus,
Jgrant ouvrier en meta! et en cuivre,
I donna ou offrit au roy Fallaridus, ty-
rant et cruel, qui les Argentins depo-
puloit, ung veau ou thoreau nouvellement par
I. Chap. 48 de l'édit. de Keller. Swan, t. i , p. i6(. —
Ce trait est emprunté à Valère Maxime, 1. 9, chap. 2 ft. 2,
p. 151, édit. Lemaire). On le retrouve aussi dans bien a'au-
très écrivains anciens (Cicéron, In Pison. et Verrem^ V;
Ovide, De arte amandi, l, 655; Trist.,W, 1, s y, V, 12,
47; Pline, l. ^4, 8, etc.). Lucien dit que Phalaris consacra
ce taureau à Apollon, dans le temple de Delphes, et il rap-
porte le discours (évidemment supposé) que le tyran récita
en cette circonstance. D'après Timée, les Agrigentins jetè-
rent dans la mer cette infernale machine. Les contradictions
3u'on remarque entre les auteurs qui ont parlé du taureau
e Phalaris ont autorisé des critiques modernes à conjecturer
qu'il n'a jamais existé.
' 112 Le Violier
luy fait et forgé, et ayant à son costé latentement
ung huys pour y mettre les gens , si qu'ilz fus-
sent dedans bruslez par martyre , ledict ouvrier
fist mettre dedans le premier-pour esprouver sob
ouvrage, disant: «Toy mesme esprouveras ce
gue toy, plus cruel que moy mesme , m*as of-
fert. » Ovide dit que la raison est juste quant
l'ouvrier artificiel meurt dedans son ouvrage.
Cest engin estoit fait affin que quant les hommes
qui leans en bruslans se turmentoient et cryoient
ne fussent point creuz estre voix humaines, mais
brutalles.
Moralisation sus le propos.
Cest artificiel est le seneschal cruel, soubz ung roy
tyrant constitué, qui les Argentins, c'est à noter
les justes et les simples, despouille de leur bien, et
par moult de tourmens les crucie. Le veau d'arain
est offert, c'est à dire nouvelle loy et statut, par les
quelz le juste pense bien éviter; mais par eutx sont
pugnis et leurs biens tollus , et non pourtant qui telz
soyent bruslez par amaritudes de cueur et cryent,
touteffois leur voix n'est non plus que de bestes ouye.
Mais il advient, s'il n'avient deust il advenir, que ceulx
ui ces mauix pourpensent deussent tel torment souf-
rir ou plus gfant.
?.
De la subtille manière d'ilusion dyabolique.
Chapitre XLVIIIi.
aoul, historian lombardicque, racompte
que Couamis, roy des Hongres, assie-
;gea le chasteau nommé Fundac. Ro-
seline, la duchesse, qui avoit quatre
I. Chap. 49 de l'édit. de Keller. Swan, t. i, p. 167,—
DES Histoires romaines. ii^
filz et deux filles, luy escripvit occulteihent que
s'il la vouloit à femme prendre, qu'elle luy bail-
leroit entre ses mains ce chasteau. Cela fut fait,
et s'enfuyrent les enfans de la mauvaise dame
du chasteau, et y entra Couamis, et print la du-
chesse, dès le premier jour, en mariage. Le se-
cond, il la bailla à douze de ses gens et servi-
teurs de Hongrie pour en faire tout à leur plaisir.
Le tiers jour, la fit transpercer, disant : « Telle
femme oui pour ses luxures et sa chair a perdu
sa cité aoit avoir tel espoux et mary. »
Moralisation sus h propos.
Cestuy roy Couamis est le dyable, qui assiège le
chasteau , qui est le cueur humain , avecques ses
vices et concupiscences. Roseline, la duchesse, par le
dyable seduicte , regardant hors les murs par sa veue
concupiscible, pour vray est Tame, qui se délecte par
les cinq sens naturelz à veoir les persuasions du dya-
ble, tellement qu'elle luy baille son cueur, parquoy
ses quatre beaulx enfans fuyent, ce sont les quatre
vertus cardinalles , et ainsi le dyable prent le chas-
teau, et occupe Tame de pèche avecques ses deux
filles, mauvaise délectation et inique volunté. Puis
après la baille publiquement aux douze serviteurs,
c^st à tous les vices , pour la'democquer, et finable-
ment la met à mort quant il la conduit en enfer.
V. Paul Diacre, Historia Longobardoram , I. 4, chap. 28.
D'après cet historien^ le roi dont il s'agit s'appeloit Cacanus,
et la duchesse Rosinila.
Kio/f>r.
114 LÉ VlOLIER
De la loucnge de ceulx qui jugent directement.
Chapitre XLlX i.
alère le Grant nous racompte que Ze-
lungus empereur fist telle loy par son
edit, que si aucun violoit aucune
vierge, que il perdroit les deux yeux.
Le cas advint que son propre filz viola la fille
d'une vefve, laquelle vefve s'en alla à l'empereur
Ï>laindre, disant : « Sire, faictes acomplir la loy
aquelle vous avez faicte. Vostre seul filz a dé-
floré ma seulle fille. » Le roy fut bien dolent jus-
ques à la commotion de ses entrailles , et com-
manda que les deulx yeulx de son filz fussent
arrachez. Les seigneurs de sa court, ce voyant,
dirent à l'empereur : « Helas! sire, tu n'as que
ung seul enfant pour parvenir à ton royaulme,
ce seroit trop de dommage se il perdoit les
yeulx. — Sçavez vous pas bien, dist l'empereur,
que j'ay la loi faicte? ce me seroit injure si je la
vioUoii. Mon filz est le premier qui l'a offencé, ce
I. Chap.v 50 de !*èdit. de Keller. Swan, t. i, p. 169. —
V. Vâlère-Maxime , 1. iS, chap. 5 (t. 1, p. 455, édit. Le-
maire), ainsi que Cicéron, De kg., II, 6, et Elien, Histoires
diif erses , XIII, ^4. Le nom de Zelengus déguise ici'Zaleu-
cus. Ce législateur pst Tobjet d'un bon article de M. Duro-
zier, dans la Biographie universelle y \. j2.
Bromyard {Summa predicantium^ au mot Le%) a repro-
duit cette anecdote; elle se retrouve, attribuée à Tempereur
César, dans le chap. 41 du texte anglois, publié par Madden,
p. 138, et le poëte Occlève l'a insérée dans son poème De Re-
gimine principum , qui se conserve parmi les manuscrits du
Musée britannique.
DES Histoires ROMAINES. iij
sera aussi le premier qui en fera la pénitence. »
Les sages dirent lors : « Sire, pardonnez luy , s'il
vous plaist, pour l'honneur dé Dieu. » Lors
l'empereur, de leurs longues prières vaincu, dist :
(( Messieurs , escoutez moy : mes yeux sont les
yeu}c de mon filz, et au contraire ; prenez un
ferrement et me ostez l'œil dextre, puis de mon
enfant le senestre. » Tout ainsi fut il fait : par-
quoy chascun loua moult le roy.
Moralisation sm k propos.
Cest empereur est nostre seigneur Jesuchrist, qui a
faicte ta |loy aue qui viollera l'ame sera pugny et
aura les deux yeulx ostez , c'est à dire qu'il ne verra
point la divine vision de reternelle gloire. L'enfant du
roy, qui a la loy du père viollee, pour vray est
l'homme, qui par péché mortel a son ame deffloréç ,
parc^uoy il est nécessaire qu'il souffre paine, car
reglise, mère de l'ame spirituelle, crye quelle s'amende
par pénitence, disent : Emtndemus nos, etc. L'em-
pereur raesme, Jesuchrist, a voulu perdre l'ung des
yeulx, c'est qu'il est mort corporellement pour nous,
et pourtant il nous fault oster l'austre sinistre , c'est à
noter les concupiscences de la chair, qui sont sinistres
et mauvaises, par conséquent nous obtiendrons l'éter-
nelle vie. '
Des injustes exacteurs. — Chapitre L».
osephus racompte que Tibère Cesiar
fut requis de dire pourquoy il tenoit si
longuement es offices les presidens
des provinces. Il respondit par exem-
I. chap. 51 de l'édit. de Keller,. S.wan,t. i, p. 171. —
C*est à tort que Tautorité de Josèphe est ici invoquée.
DES Histoires romaines. 117
Moralisation.
Cestuy Fabien est Jesuchrist, qui les captifs d'hu-
manité voulut délivrer des prisons du dyable.
Point ne donna somme d'argent, mais son propre
corps voulut plustost priver de son patrimoine, qui est
sa vie , que laisser en captivité l'essence de l'humain
lignaige.
Du rojaulme des cieulx. — Chapitre LU».
rederiçh second, empereur, fist une
porte de marbre par moult subtil ou-
vraige. Geste porte lors estoit sus une
fontaine d'eaue courant assise près de
Capue la cité, en laquelle l'empereur estoit en-
gravé, selon sa majesté, avecques deux autres
juges. Au demy cercle de la teste du juge qui
estoit à dextre, fist mettre par escript : Intrent
securi qui volant vivere pari ; entrent seurement
ceulx qui veullent vivre purement. Au demy
cercle oe la teste de l'autre juge, séant à senes-
tre , tel verset estoit escript : a Invidus excludi
timeat vel carcere tradi; c'est-à-dire, l'envieulx
craigne d'estre forclus ou mis en chartre perpé-
tuelle. Quant au demy cercle de la teste de
l'empereur, l'escript estoit tel i Quam miseros
facto ûuos variare scio ; combien je fais gens mi*
serables, quant je les cognois variables. Au
I. Chap. 54 de Tédit. de Kdler. Swan, t. i, p. 17$. — La
desaiptîoa du monument élevé par r«mpereur Frédéric 11
est ex9cte.
ii8 Le Violier
demy cercle qui esloit sus la porte, l'escript
estoit : Cesaris imperio regni custodia fio ; je suis
fait la garde du royaulme dé César.
Moralisation sus le propos.
La porte marmorée peult estre Teglise pour entrer
en paradis , et est située sus la fontaine tousjours
coullante, c^est à dire sus ce monde , la vie qui tous-
jours court comme l'eaue. L'empereur est Jésus,
avecques deux juges collatéraux , sainct Jehan et nos-
tre Dame, signifiant sa miséricorde proprement et sa
justice. L'escript à dextre dit : Entrent seurement oui
yeullent vivre purement, c'est à dire les infidelies
juifs et payens entrent par le baptême seurement s'ilz
veullent estre sauvez. L'autre verset à senestre dit :
L'envieulx , qui est le pécheur estant en péché, doit
craindre d'estre forclus de Teglise , pour estre mis en
enfer. A l'escript de l'empereur est escript que ceulx
sont misérables qui ne sont véritables. L autre verset
dit que l'empire de Jesuchrist sera nostre garde, fina-
bleinent nostre maison sempiternelle.
De la revocation de Vame pécheresse de Vexil du péché
par la satiffation de la messe. — Chapitre LIII>.
ucun ïoj noble jadis avoit ung enfant
qui estoit beau, discret et constant. Et
eut aussi (juatre filles, desquelles les
noms estoient Justice, Vérité, Paix et
Miséricorde. Le roy voulut son filz marier et
I. Chaç. jj de Tédit. de Kcller. Swan, t. i, p. .177. —
Une histoire semblable , sous le nom de l'empereur Agios ,
st lit dans la rédaction angloise des Gesta (Madden, cb.
DES Histoires romaines. 119
destina son messager peur luy trouver une belle
vierge. Finablement il trouva la fille du roy de
|/ Hierusalem, moult belle, qui fut à son oifant
donnée, qui moult l'ayma. Cest enfant avoit au-
cun serviteur, il ordonna quelque duché pour sa
femme. Le serviteur séduisit son espouse, la
viola et la degasta en celle duché. Quant Tenfant
du roy cela congneut, il répudia sa femme , luy
bailla son libelle de répudiation et de tout son
honneur la priva. Elle, tout ainsi privée, devint
en si grande misère qu'elle fut quasi comme des-
I espérée , cheminoit comme foUe deçà , delà, et
queroit son pain. Son espoux, ce voyant, en eut
pitié, transmist vers elle son messager pour la
revocqueretluydire: «Vien, madame, seurement
à ton sei^eur, et il te pardonnera.» Elle respon-
dit : <« Dis à mon seigneur que voulentiers à luy
retournerois, mais je ne puis. Si mon seigneur
demande pourc^uoy je reiuse, dy luy que la loy
est telle, que si une femme par sa fornication de
son espoux est répudiée, par la condition de son
péché ne peult plus à luy retourner. » Le messa-
gier dist à la dame : « Mon seigneur est oultre la
34, p. 1 12). Ce récit parott avoir sa source dans une homé-
lie de saint Bernard sur l'Annonciation , imprimée dans le
recueil de ses œuvres, édit. de 1719, t. i, col. 980. Saint
Bonaventure reproduisit la même idée dans ses Méditations
sur la vie de Jésus -Christ (V. les œuvres de ce Père, Maycnce,
1609, t. 6, p. 533) ; elle reparut dans un poème françois,
intitulé leChasteau ^'âmour, attribué par quelques auteurs
à révêque Grossetête, mort en 1253, et ^ont il existe une
traduction angloise. Madden signale, comme se trouvant
dans un des manuscrits du Musée britannique, une Disputa-
îiointerMisericordiam^ VeritatemyJustitiam et Pacem^ de tes-
titutiçne hominis perditi.
I2ô; * Le VlOLIER
loy, pour autant qu'il Ta constituée. Pourtant tu
peulx à luy venir seurement. » Lors dist la dame :
t< Quel signe me baillera il par lequel je pourray
retourner seurement ? S'il me venoit embrasser et
baiser, il m'est advis que je seroies de luy as-
seurée d'estre cordialement à sa grâce remise. »
Quant le seigneur ce congneut, il eut parlement
de conseil avecques tous ses barons et satrapes.
Finablement fut délibéré qu'il envoyast ung grant
personnage pour la ramener, mais il n'y eut
celluy qui voulust prendre ceste commission. Le
seigneur espoux luy manda par son messager
qu'il ne povoit trouver aucun pour la ramener.
Parquoy la povre dame fut fort dolente. Quant
son seigneur congneut la pitié de son espouse ,
vers son père s'en alla , disant : « Mon père, si
c'est vostre plaisir, je m*en iray à mon espouse :
j'ây d'elle pitié, je la veulx oster hors de sa mi-
sère, reconcilier à moy et ramener en vostre pa-
lays. — Va», deist le père. L'espoux luy envoya
son messager, disant : c( Voicy ton espoux qui te
vient quérir, resjouys toy. » La seur plus an-
cienne de l'enfant, nommée Justice, ce voyant,
courut devant son père, luy disant : « Sire, vous
estes juste, je le congnois, et vostre jugement est
équitable. Je suis vostre fille Justice. Vous avez
directement ceste povre paillarde jugée, selon
le delict, que plus ne soit l'espouse de mon frère :
ne corrompez donc votre sentence, car, si vous
le faictes, plus ne seray vostre fille Justice.» Cela
dict , voicy venir la seconde fille du roy. Vérité,
qui dist: « Mon cher père, vray est que ceste
malheureuse, qui le lict de nostre frère tant bon
a maculé, vous avez jà jugée. Parquoy, si vous la
«»
/
DES Histoires ROMAtvES. \ 121
revocquez, vous faictes contre vérité, et plus ne
seray vostre fille Venté. » La tierce fille du roy,
Miséricorde, survint, disant à son père : « Si je
suis ta fille Miséricorde, c'est raison que tu faces
miséricorde sus ceste povre pécheresse, puis-
qu'elle se repent et contrict de bon cueur ; si
ainsi tu ne fais , je ne seray plus ta fille Miséri-
corde. » Quant la quarte fille, dame Paix, vit si
grande discorde de ses seurs, elle voulut laisser
et habandonner toute la terre, prenant congé de
son père. Cela fait. Vérité et Justice lors appor-
tèrent au roy un grant Cousteau et dirent : « Sire,
voicy l'espée de justice, prendz la et metz à mort
celle meschante. » Dame Miséricorde, ce voyant,
ravit le cousteau de leurs furieuses mains et disf:
« Vous avez assez régné, mes seurs, et votre
volume obtenue; maintenant il est temps que je
soie par doulceur exaulcée : je suis fille du roy
aussi bien que vous. » Justice repondit : (( Il est
vray que longtemps avons régné et encores vou-
lons et devons re^er; touteffois, pour juger
nostre discorde, soit nostre frère tant sage con-
vocqué. » Ainsi fut fait. Et lors leur frère veau
dist, après qu'il eut leurs altercations ouyes:
«Mes chères seurs, pour vostre deffention et
noise, notre seur Paix, tant amyable, s'est de
nostre père séparée, laissant son royaulme, pa-
lays et domaine; parquoy je suis fort dolent
et ne puis son département souffrir. Il est yray
aue mon espouse s'est forfaicte ; je suis appareille,
aès l'heure présente , souffrir la peine qu'elle a
desservie. » Lors dist Justice : « Si cela tu faictz,
nous en fions à toy et ne voulons à cela te con*-
tredire. » L'enfant deist après à sa seur Miseri-
I2i Le Violier
corde : «Tu laboures fort pour ravoir mon espou-
se; mais, dis moy, si je ta ramaine céans et de
rechef elle fomicque par péché, entendz tu
nouvellement prier et intercéder pour elle ? »
Dist Miséricorde : « Non, si elle mesipe ne fait la
pénitence de son vice. » Ce voyant, le filz fit
sa seur Paix retourner en la maison du père ;
puis, pour concorde, ses seurs l'une l'autre bai-
ser, et cela fait, le filz descendit de son royaulme,
combatant pour son espouse , si qu'il la ramena
au royaulme de son père , finablement en paix
leur vie finirent.
Moralisation sus le propos.
Ce roy est le père céleste ; le filz tant sage, bon et
discret, est nostre saulveur Jesuchrist ; respouse si
est l'ame tant belle, pource qu'elle est à la semblance de
Dieu faicte. Les quatre seurs sont les quatre vertus
qui sont en Dieu , comme filles de roy pour nostre
péché altercantes. Le serviteur qui Tame violle disons
estre le dyable, qui avec elle spirituellement adultère,
parquoy son Seigneur Jésus la répudie , luy ostant sa
grâce, qui est tout son bien. Omnia subjecisti sut pt-
dibus ejus. Il luy avoit une duché donnée, c'est pa-
radis, aue le dyable iuy avoit fait perdre quant, il Ta
fait pecner. Quant l'ame lors est ainsi traictée, pource
devient et est en grande disette : plus ne mengeust le
pain des anges , ams povrement mandie , se recordant
de sa noblesse perdue. ToutefFois son bon espoux Je-
suchrist en a miséricorde , pitié et doulceur, et luy
transmet une messagier pour la revocquer et luy dit :
a Lève toy, lève toy, là fille de Hierusalem, ostes les
liens de ton col, la fille de Syon captive. » L'ame re-
fuse de venir et dist : « Je retournerois voluntiers ,
mais je ne puis, car tu as dit par Hieremie que, si
l'homme prend femme qui soit adultère, chasser la
«
DES Histoires romaines. 12}
peult son mary par libelle de répudiation et ne doit
plus avec luy retourner; c'est ce qui me garde de faire
retour. » Quant l'âme dit telles parolles, Dieu luy re-
spondit par Hieremie : ce Ma main est elle lors plus
courte que elle ne souloit pour te pardonner et
embrasser? Non, mais en tout temps et heure que tu
ploreras ton péché, excès et iniquité de ton mal ne me
recorderay : Keverterc , revertere Sunamitis, et eeo sus-
piciam te. Retourne toy donc, en te reconciiliant a
Dieu le Père, Dieu le Filz, et Dieu le Saint Esperit,
et au consort des anges, lequel tu as perdu. » L'ame
peult respondre qu'elle vouldroit bien avoir aulcun
signe de 1 amour de son treschier Seigneur ; elle peult
dire que elle ne veult point d'autre signe fors que
Dieu ta baise^ disant : Veniat diUctus ad me . oscaUtur
me osculo oris [sui ; me baise , mon désire amy, en
signe de sa grâce. Le baiser de Jesuchrist est l'a-
mour qu'il a aux créatures. Dieu luy mande de reçhîef.
Je pense les cogitations de la paix et non d'affliction.
Nostre Seigneur eut sus cecy conseil avecques toute
la court celestielle pour sçavoir lequel il envoyroit à
sa dame, mais il ne trouva oncques, entre tous les an-
ges ne les hommes^ créature qui voulust venir l'ame
quérir. L'ange disoit: a Je suis de franche liberté et
condition, et elle est de serville, parquoy je reforme-
rois ma condition. » L'homme disoit: « Je ne suis pas
digne pour souffrir pour son espouse , car Je suis pé-
cheur. » Ce voyant , nostre Seigneur manae à l'ame :
a Que te feray-je ? je ne trouve personne qui te veuille
sauver et qui le sceust faire. » L'ame ploroit , mais le
père des consolations, engendreur des miséricordes, la .
consoloit , disant : « Hierusalem , mon espouse, ma
cité , ne plore plus , car ton salut s'approche ; pour-
quoy te consumme-tu ? » Le filz alla devant le père ,
luy disant : « Mon père, je suis prest de souffrir pour
mon espouse ; je l'ay faicte , je la porteray, je souffri-
ray et la sauveray. »
Le père dist au filz : a Va en ta sollicitude pour Ta-
124 Le Violier
me iielhfrer. » Ce voyant, Justice fort allégua contre
soti frère Jesuchrist. Vérité survint, tenant la partie
dè^ Justice; mais Miséricorde tint avec Jesucnrist,
s<}n frère. La Paix, se voyant refusée, car point n'es-
toft entre Dieu et l'homme, s'en fuit. Justice disoit :
ce Je veulx régner, car, comme Salomom dit que mon
estât de justice doit estre totallement immortel , par
quoy mon droit n*est point proscript. » Miséricorde
respondit : a Vray est que tu es perpétuelle quant au
temps futur, mais non pas maintenant. Je veulx pour
elle prier, car elle fait pénitence ; si tu es fille de Dieu,
si suis^je, moy, aussi bien que toy ; parquoy il me doit
entendre comme toy, selon la coustume de raison »
Jésus, voyant tant de discord entre les vertus ses
seurs , dist à Justice . « Je te veulx satisfaire, si que
Miséricorde soit en oraison exaulcée. » Dist donc-
ques Justice : « Bien me plaist. — Mais , je veulx
bien sçavoir comment , dist le filz ; je me veulx incar-
ner, cela te soufîira il? » Lors dist Justice : a Pas ne
soufifist. » Le filz de Dieu dist : « Je veulx estre cir-
concis, tempté, souffrir chault, fain, soif, suer sang
et estre triste; te suffient ces choses ? — Non », deist
Justice. Dist le filz à Justice : « Je veux estre colla-
phisé, batu, craché, deraoqué; te suffiront ces cho-
ses ? — - Non , dit Justice. ^ Je porteray la croix
et seray dedans cloué ; te souffiront ces choses ?
— Non, dist encore Justice. — Je beuvray du vi-
naigre meslé de fiel , je perdray tout mon sang , je
mourray en la croix , je auray le costé percé, je res-
susciteray, je monteray au ciel pour préparer le siège
de mon espouse ; cela te soufîira il ? » Lors dist
Justice : « Las , mon bon frère , maintenant je con-
gnois que tu aymes plus ton espouse aue toy-mesme;
ce que tu as dit soufîira. » Lors dist le filz a Misé-
ricorde : « Quant je auray fait tout cecy, et mon es-
pouse péchera de rechiei , prieras tu encores pour
elle ? — Non , dist Miséricorde , si elle ne fait elle
mesme pénitence. -^ Bien me plaist » , dit le filz.
DES Histoires romaines. 125
Cela dit , Jesuchrist fist appeller ses seurs les vertus
divines et les feist en signe ae paix entrebaiser.
Mistricoriia et Veritas obviaverunt sibi^ Justitia et
Pax osculûte sunt. Lors, le filz accomplit tout ce
qu'il avoit promis, et remist l'ame lassus en estât de
gloire.
De la mémoire de la mort, — Chapitre LIV ».
ucun prince jadis estoit qui aymoit
la chasse. Le jour advint qu'il alloit
à lâchasse, si que, par cas de for-
tune, quelque marchant le suyvoit.
Le marchant, le voyant bien habillé d'habille-
mens précieux, dist en son cueur : <( Seigneur
Dieu, que cest homme seigneureux est bien tenu
à toy ! Il est tant plaisant et tant beau que c'est
merveilles; chacun le prise, chascun luy fait
honneur ; ceulx qui sont avecques luy sont acous-
trez de noble sorte. »CeIa pensé, dist le marchant
à l'ungdes serviteurs de ce gentil homme : <( Dy
I. Chap. 56 de Tédit. de Relier. Swan, t. i, p. 18). —-
Ce récit est empiunté à Paul le DiàCK {H istorta Longobardo-
rum), 1. 2 , chap. 28, qui donne le roi Alboin et sa femme
Rosamonde comme les héros de Cette tragique histoire. Elle
a plusieurs fois été mise sur la scène. On connott la tragédie
de Ruccellai, Rosimunda^ et celle de Davenant, Albovine^
Kittg of the Lombards. Quant à Tépreuve à laquelle la
dame est soumise , elle rappelle un trait consigné dans cer-
tains auteurs du moyen âge et se reproduisant sous des
formes multipliées , celui de la femme qui fut forcée de man-
ger le coeur oe son amant. Le docteur Graesse, dans son His-
toire littéraire universelle (en allemand, t. 2 , 2e sect., p.
1 1 20), a retracé le tableau du coun de cette anecdote à tra-
vert les divers âges et les divers peuples.
126 • Le Violier
moy , seigneur, quel est vostre seigneur? » Qui
luy respondit : <( Il est seigneur de maintes terres,
puissant grandement en or et argent et en famille . »
Le marchant dist : « Il est bien tenu à Dieu, car
c'est le plus sage, le plus beau et constant que
je vis jamais.» Le serviteur dit à son seigneur tout
ce que le marchant disoit de luy. Quant ce vint
à l'heure de vespre, le seigneur pria le mar-
chant de loger en sa maison, ce qu'il fist en n'o-
sant pas résister. Il s'en alla avecques le prince
dedans la cité, et quant il eut veu son palais et
chasteau si bien appareillé d'infinies richesses,
moult s'esmerveilla. Quant ce vint à l'heure du
souper, le chevalier fist soir la dame sa femme
devant le marchant et le marchant devant elle.
Le marchant, voyant la dame si belle, si gra-
cieuse, si plaine de doulceur, fut quasi en exta-
.sie ravy, et disoit en son cueur : « O mon Dieu,
que cest homme cy est heureux! Il est riche,
beau, il a belle femme, beaulx enfans, belle fa-
mille' generallement, et tout ce que son cueur
peut affecter vient et est à sa volume. » Comme
il pensoit à ses choses, les viandes furent apo-
sées devant luy et la dame. Les viandes pré-
cieuses estoient devant la dame présentées en la
teste d'ung mort, en lieu de platz d'argent, et
touteffois les serviteurs de céans mangeoient es
platz d'argent. Quant le marchant veit ces choses
et eut apperceu lâ teste de mort devant luy, ses
entrailles commencèrent à trembler, et dist en
son courage : « Je ne suis pas bien icy, j'ay
grant paour de perdre la teste dedans ce lieu. »
Touttefois la dame le confortoit, congnoissant
qu'il ne pouvoit faire bonne cbière. Quant la
DES Histoires romaines. liy
nuyt fut venue, mené fiit en une belle chambre
pour reposer, en laquelle lors estoh un beau lict
f préparé de belles et sumptueuses courtines, et au
coing de la chambre grandes lumières estoient
posées. Quant il fut au lict, les serviteurs fermè-
rent Phuys, si que le marchant tout seul de-
moura. Quant il fut tout seul, il apperceut au
coing ou estoit la lumière deux hommes mors
pendans par les bras. Cela le fist doubter si fort
que sa paour estoit intollerable, tellement qu'il
ne povoit reposer. Le lendemain il se leva et
dist : « Helas I que j'ay grant paour d'estre pendu
aujourd'hui auprès de ces deux î » Le prince, le
voyant ainsi, le fist appeiler et luy dist : « Que te
plaist il de moy?» Le marchant luy dist : « Tout
me plaist bien, mais j'ay eu grant hdrreur de veoir
la teste de mort et ces deux pendus^ tellement que
point n'ay peu reposer; parquoy , monseigneur,
s^il vous plaist, permettez que je saille de céans. »
Lors luy dist le prince : « Mon ainy, yoys tu pas ma
femme qui est si belle ^ qui a devant elle la teste
de mort? entendz que c'est à dire : Celluy à qui
estoit celle teste sollicita ma femme et luy pria
de coucher avecques elle, tellement qu'il y coju-
cha et les trouvay couchez ; parquoy je tranché
le chief de celluy qui estoit couché avecques ma
femme. La teste mectz devant elle pour luy re-
duyre son péché en mémoire, si ûu'elle en ayt
bonté. L'enfant de cest homme aeffunct a tué
les deux enfans que tu as veuz pendus en la
chambre, qui estoient cousins , parquoy tous tes
jours je visite ces deux cçrps mors , si que je
soye plus esmeu à les venger de leur mort. Ces
choses sont causes que je né suis pas à mon
128 Le Violier
ayse ; pourtàht va t'en , sion amy , et de rechief ne
juge point de la félicité de Thomme, jusques tu
soyes bien informé mieulx que tu n'as esté de
moy. » Le marchant le salua et puis il s'en re-
tourna à sa marchandise.
Moralisation sus U propos*
Cestuy prince tant enrichy est le bon chrestien, riche
par la vertu du baptesme, qui doit avoir belle fa-
mille : ce sont les sens interieux et exterieux sans
macuile de péché, et doivent administrer à Thomme, le
menant chasser, c'est assavoir prendre bonnes œu-
vres méritoires. Ce marchant est le bon prélat ou
discret confesseur qui est tenu tel accompaigner, visi-
ter la maison de son cueur et les bonnes vertus y
planter. L'ame tant belle doit estre mise de costé ; le
prélat ou confesseur à la table de PEscripture saincte
pour aprendre ce qui est de salut. La teste morte qui
est devant le confesseur est l'amputation de pecné
occis par bonnes et décentes opérations , instructions
et bons exemples. Les deux pendus sont la dilection
de Dieu et de ton prochain , que le péché des pre-
miers parents tua , et pourtant tu les dois tenir en ta
chambre cordialle, si que tu ayes mémoire de persécu-
ter celluy qui a ce meurtre commis, en aymant Dieu et
ton proesme de toute ta pensée.
De laparfection dévie.— CHAPITRE LV ».
itus régna en la cité de Romme , qui
ordonna que chascun sainctifiast le
jour de la nativité de son premier filz
engendré, tellement que s'en trouvoit
I. Chap. 57 de Pédit. de CeUer. Swan, t. i, p. 189.^ Ce
DES Histoires romaines. 129
aucun faisant quelque besongne servile, devoit
estre pusny. La ioy promulguée, lors il appelia
VirgilJeJuy disant : « Mon amy, j'ay faicte telle
Ioy; touteftois/ occultement elle pourra être yio^
iée. Parquoy , afin de le congnoistre, nous te prions
que tu faces quelque nouvelle manière d'mven*
tion par tes ars, comme tu scez bien faire . — Mon-
récit se retrouve dans la rédaction angloise publiée par Mad-
den, cbap. 10, p. 25, et seconde partie, chap. 3, p. 279 ,
avec la substitution du nom d'AppoIonius à celui de Titus.
Il forme le chap. 12 de i'édition de Winkyn de Worde.
Une hbtoire semblable est mentionnée par Bromyard, Summa
predicantium , au mot Veritas ; il allègue l'autorité de Va-
1ère, voulant sans doute indiquer ainsi, non Valère-Maxime,
mais l'ouvrage qu'un auteur anglois du Xllle siècle, Walter
Maples, écrivit, sous le nom de Valère, sur les inconvénients
du mariage (Valerius ad Rufinum, de non ducenda uxore).
M. Madden dit avoir consulté deux manuscrits de ce traité
conservés au Musée britannique , sans rien avoir trouvé qui
ressemble à l'anecdote insérée dans les Gesta. En revanche,
elle se retrouve dans les Cenîo novelle antiche (nov. VI,
Firenze, 1572), et elle est en partie relatée dans le Liber
festivaliSy fol. 31 , édit. de Winkyn de Worde, 1496.
Quant aux légendes du moyen âge relatives au talent de
Virgile comme enchanteur, on écriroit sans peine un volume
à leur égard. Nous nous bornerons à mentionner le livret
curieux intitulé les Faitz merveilleux de Virgille, imprimé à
diverses reprises au XVe siècle et traduit en divetses langues.
Parmi les travaux de l'érudition contemporaine , nous cite-
rons ceux de MM. Grxsse [Be^trage zur Literatur und Sage des
Mittelalters, iSjo), Francisque Michel {Qu£ vices quaque
mutaîiones et Virgilium ipsum et ejus carmina per mediam
atatem exceperint, 1842), et Edelestand du Méril (De Vir-
gile l'enchanteur y dans ses Mélanges archéologiques et litté-
raires , Paris y 1 8 5 o, p. 425 -478) .
Nous ne rencontrons pas dans les Faitz merveilleux de
Virgile mention de la statue dont il est question ici, mais
an poète du XVIe siècle, qui mit sa plume au service de la
réforme de Luther, Flaccius lUyricus , en parie dans un re-
cueil qu'il a publié à Bâle en 1557, De corrupto Ecclesia
Violier. 9
ijo Le Violier
seigneur, dit Virgille, je suis content. « Lors il fist
une statue > qu'il mist au meillieu de la cité, qui,
par art magique disoit à Tempereur tout ce qui
estoit secrètement en celluy jour commandé. Par
ce moyen , plusieurs estoient condempnez à mou-
rir. Lors estoit en la cité ung orfèvre nommé Fo-
statu. Nous trouvons dans la bouche de la Justice les paroles
suivantes :
En sic roeum opus ago.
Ut Romae fecit imago
Quam sculps'it Vergilius,
Qux manifestare suevit
Fures sed cssa quievit
Et os clausit digito :
Nunquam ultra dixit verbum
De perdition* rerum
Palam nec in abdito.
Les auteurs du moyen âge ne parlent point, ce nous sem-
ble, de la statue que signale le compilateur des Gesta ; mais
quelques-uns d'entre eux racontent <jue Virgile en fit une
où Ton découvroit toutes les entreprises qui se tramoient
contre Tempire romain. On peut consulter à cet égard , ce
qu'avance un écrivain du Ville siècle, dans un passage
que M. Keller a inséré dans son édition du Roman des sept
sages (Tubingue, 1836, in-8), et que Jehan Mansell avoit
sous les yeux lorsque, dans la première moitié du XVe siècle,
il écrivoit dans sa Fleur des Histoires : « Il fist aucunes sta-
tues à Romnie qui representoient toutes les provinces du
monde , et avoit chescune statue escript en la poitrine le
nom de la province qu'elle representoit , et à son cor avoit
pendu une sonnette , et s'il advenoit que aucune province
se rebellast contre Romme, tantost cette sonnette commen-
choit à sonner. Et la statue de Romme, qui estoit ou milieu,
tendoit son doy vers celle statue, et lors les prestres qui gar-
doient ces statues envoyoient par escript au sénat le nom
de cette province , et incontinent les Rommains envoioient
leur ost en celle province et la remettoient à leur subjec-
tion. » Ajoutons que cette Fleur des histoires, résumé ency-
clopédique et curieux de la science de l'époque, n'a point été
imprimée ; on en conserve une copie parmi les manuscrits
de la Bibliothèque impériale no 7635.
DES Histoires romaines. iji
eus, qui en celJuy )our beson^oit. Comme il es-
toit dedans son lict, quelquefois il pourpensa corn*
ment^ par l'action de la statue , plusieurs mou*
roient. Le lendemain matin, il se leva, et s'en
alla à ladicte statue, lui disant : « O statue , belle
statue, par ton accusation maint homme meurt et
est destruîct. Je jure mon dieu que situ me viens
accuser, jeté romperay la teste. » Cela dit, il s'en
retourna en sa maison. Quant vint à l'heure de
prime, l'empereur envoya son messagier à Tydolle
comme il avoit de coustume, pour sçavoir si au-
cun avoit transgressé la loy. Quant les messa-
giers eurent parié à l'ydoUe, l'ydolle dist : « Levez
la teste ; regardez ce qui est en mont front es-
cript.» Commeils regardoieut en la teste delà sta -
tue, congneurent et virent en escript : « Lçs temps
se muent, les hommes empirent, et qui vouldia
dire la vérité, il aura la teste rompue. Courez et
denuncez à l'empereur vostre seigneur ce que vous
avez veu et leu. » L'empereur ce congneut, com-
menda ses gens armer et aller à l'ydolle, com-
mandant que si aucun luy faisoit quelque chose,
qu'il fut mené devant luy piedz et mains lyez.
Les chevaliers furent à l'ydolle disant : « Il plaistà
l'empereur que tu nous manifestes ceulx qui ont
offensé la loy et qui ont menacé ta présentation. »
L'ydolle parla et dist : « Prenez Focus l'orfèvre ;
cest celluy qui viole la loy et me menace. » Focus
fiit devant l'empereur mené, qui luy dist : « Qu'est-
ce que j'ay ouy de mon amy ? Pourquoy blesses-
tu ma loy. — Monsieur, dist l'orfèvre, contrainct
suis de ce faire ; car tous les jours il me fault
avoir huyt deniers, et sans labeur je ne les puis
avoir. » L'empereur dist : « Pourquoy te faut-il
•
î
ija Le Violier
tels deniers? » Alors l'orfèvre respondit : « Tous
les jours de Pan je suis tenu bailler deux deniers
à aucun à qui je les ay promis en jeunesse ; j'eii
preste deux , j'en peras deux et j'en despens
deux. » L'empereur luy dist : « Dy moy par ex-
position ton cas.» Lors le povre luy dist : « Je
suis tenu de bailler deux deniers à mon père ; car,
quant j'estois petit, mon père despendoit tous les
jours deux deniers pour me nourrir ; il est mainte-
nant en povreté , parquoy c'est bien raison que je
subviengne sus sa nécessité. Les deux autres de-
niers je preste à mon fils qui estudîe, afin que, si
je tombe en povreté , il me les baille comme je
es baille à mon père. Les deux autres deniers je
perds sur ma femme; car elle m'est tousjours
contraire , parquoy tout ce que je luy baille je
perdz ; et les autres deux deniers je dçspendz
pour me vivre. » L'empereur luy dist alors :
« Tu dis trèsbien; va, et besongne dorénavant.»
Après cela l'empereur incontinent mourut, et
Focus, pour sa prudence, fust eslevé en son
lieu et bien sagement se gouverna sur la chose
publique. Luy mort, son ymaige fut despainct,
et sus sa teste furent mys huict deniers.
Moralisaticn sus h propos.
Cest empereur est le père céleste, qui a ordonné
que qui violleroit le jour de son entant, il raourroit.
Ce jour est le dimenche saint ou autre feste de l'Eglise
commandé. Mémento ut diem sabbati sanctifiées. Mais
aujourd'huy l'on y fait plus de péchez qu'es autres
jours. Virgille, qui la statue fait^ est le Sainct Esperit,
qui ordonne les prédicateurs qui nous accusent de nos
péchez et nous annuncent les vertus; mais les predi-
DES Histoires romaines. ij)
cateurs pevent bien dire comme la statue : Les temps
se muent. L'on le voit à Tœil. Et aujourd'huy plus
ne sont les gens , spécialement ceulx de TEclise, com-
me en rEglise primitive; les oraisons failTent et les
prières. La terre ne donne plus son fruict si abon-
damment qu'elle faisoit, pour les péchez des hom-
mes. Secondement, les hommes sont de pis en
pis, et pourquoy? Totus mundus in maligno po-
sâas est. Foy est etaincte, fraulde domine, barat
et déceptions, et généralement tous vices habun-
dent. Hercement , vérité est persécutée rigoureuse-
ment. Il fault seulement flatter en prédication , qui
venlt estre le bien-venu , comme dit Isaye : Loque-
mini verba placentia. L'apostre disoit bien : « Il sera
le temps que on ne soustiendra point la saincte
doctrine, s Focus est chascun chrestien qui fidelle-
ment comme bon chevalier de Jesuchrist travaille, le-
quel doit à Dieu son père deux deniers rendre: c'est
amour et honneur. Nostre filz, a qui nous devons deux
autres deniers , est celluy de qui est dit : Parvulus
naîus est nobis , et filins datas est nobis ; c'est Jesu-
christ. Les deux deniers sont comme voulunté et bon
acte, si que, ouand nous mourrons et serons bien pau-
vres, il nous les rendra , comme il est dit : Centuplum
accipietis et vitam eternam possidebitis. Les deux au-
tres deniers nous perdons par nostre femme, oui est la
chair, tousiours à l'esperit contrariant ; ces aeux de-
niers que elle perd est malle volunté et mauvais acte.
Les autres deux deniers despendons sur nous par la
dilection de nostre seigneur Dieu et de nostre proes-
.me. Si ces huyt deniers nous ordonnons licitemeiit ,
en paradis parviendrons.
1)4 Le Violier
Dewnfessiùn. — Chapitre LVI '.
ng roy régna du nom d'Asmodeus,
qui ordonna que si aucun malfaicteur
esioit prins et il peust dire trois va-
ntez contre lesquelles homme vivant
ne peut contrarier, tant mauvais fiist il, il se-
roit franc de mort et ne perderoit point son
heritaige. Le cas advint que aucun chevalier of-
fença le roy ; il s'en ftiyt et se mussa en une fo-
rest, où il commist plusieurs maulx, meurtres et
larrecins. Le juge le feist prendre par ses ser-
gents, et assist devant sçn siège : « Mon enfant ,
dist le ju^e, scez tu bien la condition de laloy ? »
Le malfaicteur dit ouy. « Si je puis, dit-il, dire
trois veritez, je ne pourray mourrir. » Doncques,
dist l'empereur, accomplis le bénéfice de la loy , ou
tu mourras. — Fais, dist il au juge, faire silence. »
Puis, la silence faicte, dist : « Voicy la première
venté : Je vous certifie que tout le temps de ma
vie j'ay esté mauvaishomme. » Le juge demanda
sy on vouloit quelque chose lors opposer à cela,
I. Chap. (8 de l'édit. de Keller. Swan, t. i, p. 194. Voir
aussi la rédaction angloise des Gesta, chap. 27, p. 80, de ré>
dition de Madden,et 2e partie, chap. )8, p. 58. L'empe-
reur porte le nom de Lampadius. — On n'a pas retrouvé ches
les auteurs anciens la source dé ce récit, mais une légende
analogue est répandue en Allemagne; Grimm Ta insérée
dans un recueil curieux , Kinier-und Haus-Maehrchen , Ber-
lin, 1822, in-i2, t. }, p. ^7^. Des anecdotes du mémegenre
se rencontrent dans les récits relatifs à deux personnages
bouffons , objets de divers écrits au moyen âge et au XVie
siècle, Marcolphe et Bertolde.
DES Histoires romaines. i)^
et les circonstans dirent que s'il n'estoit vray, qu'il
ne fustpas là en jugement. « Dis Tautre vérité »,
dist le juge. Le malfaicteur dist : « La seconde
vérité est que je me repends moult d'estre venu
icy en ceste forme. » Le juge dist : k On t'en croist
assez ; à l'autre vérité. » Le malfaicteur dist :
« Voicy la tierce vérité : Si je povois eschapper
de ce lieu, je jamais en cestuy ne viendrois. »
Le juge dist : « Vrayment, assez prudentement
tu as esté sauvé ; va en paix. » Et ainsi fut le
transgresseur délivré.
Moralisation sus le propos.
Cest empereur est nostre Seigneur Jesuchrist, qui a
fait ceste loy que quiconques malfaicteur pourroit
dire trois veritez devant le juge, qui est le confesseur,
il seroit sauvé de son mal et ne mourroit point. Les
trois veritez sont : « Je suis grant pécheur» ; c'est la
première ,qui est confession. « Bien me desplaist estre
venu en cest estre par mon ofFence »; voilà la seconde,
qui est cpntriction. « Si je pouvois une fois eschapper
par la voye de satiffation, jamais voluntairement a pé-
ché ne retournerois»; voilà latîerce, auiestsatilfation.
A ces trois veritez ne pevent tous les hommes , ce
sont tous les dyables. opposer; parquoy, qui ces trois
veritez dira, il sera de ['éternelle mort préservé.
Du pechi d'orgueil, et comment les orgueilleux souvent
parviennent à humilité. — Chapitre LVll».
ovinian, imperateur, régna ^ singuliè-
rement riche, lequel une fois, comme
il estoit en son lict couché, son cueur
s'esleva glorieusement et disoit : <( Est
I . Chap. 59 de Tédit. de Keller. Swan, t. i , p. 1 96 ; chap.
1^6 Le Violier
il autre dieu que moi? » Cela dit, il s^endormit.
Le lendemain il se leva et dit à ses chevaliers :
(c MesseigneurSy il est bon de prendre son repas
et manger, car aujourd'hui veulxallerà lâchasse.»
Le manger fîist apporté, et puis après cela l'empe-
reurfut chasser; enchâssant et chevauchant, l'em-
pereur eut telle chaleur en luy qu'il luy fut advis
qu'il devoit mourir s'il ne se oaignoit en eaue
froide. De loing regarda, et il vit de l'eaue en ha-
bondance. Lors dist à ses chevaliers : « Atten-
23f p. 66 de l'édition angloise des Gesta, publiée par Mad-
den, et seconde partie, chap. t, p. 269. — Ce récit rappelle
une ancienne composition dramatique françoise intitulée :
îioraliù de l*orgueil et présomption de l'empereur Jovinien ,
mise en rimes françoises ; Lyon, i $84, in-8. L'existence de
cette pièce n'est attestée que par Duverdier, bibliographe
contemporain ; on n'en connoît aucun exemplaire.
Chaucer {Canterbury Taies, V. 7511), mentionne Jovinien
comme un exemple d'orgueil. C'est d'une donnée semblable
que découle le roman en vers anglois du roi Robert de Si-
cile, analysé par Wartoa {Historyof english poetry, t. a, p.
1 7), et par Ellis {Spécimens ofearly english metrical romances,
t. 3, p. 14S, édit. de i8ii|, ainsi que par Swan (notes,
t. I, p. 364-373); on lui donna une forme dramatique et
l'on en fit un mystère, qui fut représenté à Chester en 1 529.
V. Collier, Historyof the english drama^ 1831,1. i,p. 113.
C'est à la même classe de fictions qu'appartiennent le conte
anglois de sir Gowghter, inséré dans le recueil d'Utterson,
Popular poetry , 1817, t. i, p. 161, et le roman ft-ançois
de Robert le Diable, dont il seroit superflu de nous occuper.
Divers traits de l'histoire que nous offrent les Gesta se re-
trouvent dans les contes orientaux. V. l'histoire du roi du
Thibet et de la princesse de Naimans , dans les Mille et un
Jours {éâit. de Loiseleur-Deslongchamps , p. 33). Une mésa-
venture semblable à celle de Jovinien fait également partie
de l'histoire fabuleuse de Salomon , telle qu'elle est narrée
dans les écrits des rabbins et des auteurs musulmans ; il y a
toutefois une différence à observer : c'est un démon qui se
substitue au roi d'Israël.
DES Histoires romaines. 137
de^moi icy, jusques je me soye réfrigéré. » Son
destrier des espérons frappa et alla au fleuve >
descendit de cneval^ se clespouilla et se mist en
l'eaue et y fiit jusques à ce qu'il itit tout réfrigéré.
Comme il estoit là , un homme vint à luj, en tou-
tes choses à luy semblable, qui se vestit de ses
Toyaulx vestemens , monta sus son destrier et
alla vers les chevaliers de Jovinian, qui le re-
ceurent comme leur empereur, car en visage,
gestes et toutes autres choses le ressembloit. Le
jeu de la chasse iiny, au palais s'en retournèrent.
Après cela, Jovinian si saillit de l'eaue où il s'es-
toit baigné, mais il ne trouva ses vestemens ne
son cheval. Il fut bien esmerveillé, et disoit:
«f Que feray je ? je suis bien deceu ! » Il ne voyoit
personne, mais enfin pensa qu'il y avoit là au-
près ung chevalier qull avoit autrefois prouvu
en son estât. « Je m'en iray vers luy, dist il, et
il me vestira et me baillera ung cheval ; par ainsi
m'en retoumeray en mon palais, et là verray
comment et par qui j'ay esté confus. » Jovinian ,
tout nud, s'en alla à la porte du chevalier qu'il
congnoissoit et frappa au portail. Le portier l'in-
terrogua pourquoy il frappoit, et il luy dist:
« Ouvrez et vous verrez qui je suis. » Le portier
le laissa entrer, et, quand il fut entré, ledit por-
tier fut tout estonné et luy dist : i< Qui es tu ? »
L'empereur respondit : « Je suis Jovmian l'em-
pereur : va à ton maistre bien hastivement et lûy
dys qu'il me preste des habillemens et ung bon
cneval, car j'ay perdu les miens. » Lors le por-
tier luy dist : « Tu as menty, meschant ribauh ;
l'empereur est desjà , devant que tu fusses icy
venu, descendu en son palais avecques tousses
1)8 Le Violier
chevaliers et toutes ses gens, et est avec luy,
monseigneur allé , et desjà retourné , et à présent
se sied à la table pour prendre sa réfection. Tout-
tefois, puisque tu as nommé l'empereur, je luy.
denunceray. » Et le portier alla à son maistre et
seigneur denuncer le cas , lequel seigneur com-
manda ({ue on laissast à luy venir celluy Jovi-
nian qui se disoit empereur. Quant le chevalier,
eut veu l'empereur, point ne le congneut; tou-
tefîois ledit empereur congneut bien le cheva-
lier. Ledit chevalier luy demanda : <f Qui es tu, et
quel est ton nom ? — Je suis l'empereur nommé
Jovinian, ce dist il, lequel en tel temps te feiz
chevalier. — mauldit paillard , dist le cheva-
lier, comment et par quelle manière d'audace
présumes tu te nommer empereur ? Monseigneur
est allé au palais dès long temps, et je l'ai assotié»
et suis retourné en mon logis. Puis que tu te'dys
empereur, tu ne t'en yras pas sans estre pugny.»
Lors le chevalier le fîst batre grandement , puis
expulser de son chasteau. Le povre empereur
Jovinian plora moult piteusement et dist : « O
mon Dieu, que peult cecy estre, que mon ser-
viteur me decongnoist et avecques ce m'a fait
flageller et navrer griefvement ? » Il pensa en soy
que il y avoit un ouc qui estoit son conseiller là
près, parquoy il y alla pour estre vestu. Quand
le povre Jovinian eut frappé à la porte, le portier
le voyant tout nud fut moult estonné et dist :
« Mon amy, qui es tu et pourquoy viens tu icy
tout nud i — Je suis, dist il, Tempereur Jovinian,
qui ay, par cas ne sçay quel, me baignant en une
iontame, perdu et habillement et cheval; et
pourtant, portier, mon amy, je viens vers le duc
DES Histoires romaines. 1)9
mon conseiller, affîn qu'il me secoure en ma
très grande nécessité. Mon amy, je te prie, fais
mon cas à ton seigneur cognoistre. » Le portier
lefistsçavoir à son maistie etseigneurleduc, qui
(£st que on le fist entrer ; et quand il fut entré,
aucun ne le congneut. Lors luy dist le duc:
« Quel es tu , et quel est ton nom ? » L'empereur
luy aist : « Je suis Jovinian , empereur, qui te
feiz en tel temps duc et ordonna^ mon conseil-
ler. » Le duc luy dist : « Ha ! fol incencé ! l'em-
pereur est en son chasiel, je le sçay bien, car je
l'ay jà conduyt de la chasse ; pourtant que tu
usurpes et appropries à ton tiltre le nom d'em-
pereur, qui est le cas de lèze-majesté, lu seras
mys es prisons au pain et à l'eaue. » Ainsi fut il
fait. Il fut en prison, de pain et d'eaue substanté,
puis fut tyré , batu , flagellé et banny de toute la
terre. Le povre Jovinian ainsi dejecté se lamen-
loitetse desconfortoit moult douloureusement,
et disoit : <( Que dois je faire puis oue chascun
me déboute ? Je suis fait l'abjection ae mon peu-
ple ; mieux me vault m'en retourner en mon
palais , car ceulx de mon service me congnois-
tront plustot que les autres, et mesmement ma
femme , par aucuns signes. » Il s'en alla à son
palays, et poulsa à la porte, et le portier luy de-
manda qu'il queroit et qui il estoit. « Je suis,
dist il, l'empereur. » Respondit à son portier et
dist^. « Je suis de toy esmerveiUé que tu ne me
congnoys, veu que par longtemps tu as avecques
moy demouré. — Tu as menty, dist le portier,
jamais avecques toy ne demouray , mais avecques
l'empereur par longtemps. » Lors dist Jovinian :
« Je suis celluy mesmes, et si tu ne le veubc croire,
140 Le Violier
je te prie, va t'en à Temperière dire qu^le
m'envoye des vestemens par ces signes que t«
voys, car j'ay tout perdu. Ces signes, lesquelz
je luy envoyé , personne ne congnoist , fors nous
deux. » Le portier dist : (c II est bon à voir que tu
es hors dû sens, car l'empereur et l'emperière
sont à table l'ung devant l'autre. Touteffois, puis
que tu te dis empereur, je le diraj à l'emperière,
qui te fera bien pugnir de ta folhe. » Le portier
fut à l'emperière le cas denuncer. La dame fut
fort courroucée, disant à l'empereur: « Oyez,^
sire , ce que dit ce messager : Ung ribault est à
la porte qui se dist estre vostre personne ; devez
vous cela souffrir? » L'empereur commanda
qu'il fust admené devant tous les assistants, et^
quand il fut monté en la salle de l'empereur, ung
chien qui fort l'avoit aymé luy vint saillir au col
pour le tuer; mais il fut gardé des serviteurs si
qu'il n'eut nul mal. Item, il y avoit céans ung faul-
con à la perche, lequel, quant il eut veu l'em-
pereur, rompit ses hens et s'en voila hors de la
salle. Lors dist l'empereur à tous: « Messe!*-
^eurs, oyez mes parolles que je veulx dire à ce
ribault : « Dis moy, dist-il à l'empereur tout nud ,
qui tu es, et pour quelle cause tu es icy venu. »
Lors dist l'empereur : « Voicy question merveil-^
leùse ! Je suis empereur et seigneur de ce lieu. »
Lors dist l'empereur aux assistans: « Dictes-moy,
par le royal jurement lequel vous avez fait , qui
est vostre seigneur de nous deux ? » Tous dirent
adôncques: a Sire, jamais ce ribault nous ne
veismes. Vous estes notre vray empereur, et non
autre. Parquoy nous vous prions qu'il soit pugny
pour monstrer exemple de presumptîon. » L'em-
f
DES Histoires romaines. 141
perair putatif dist à l'emperière : a Dis-moy, ma
très chière dame , par la foy que tu me doÎDS, si
tu as autreffois cést homme congneu P » Vem-
perière respondit : a Pourauoy me demandez*
vous cela ? sçavez-vous pas bien que jà sont plus
de trente révolutions d'années passées que nous
sommes ensemble, prolifians et avons eu liçiée;
mais je suis toute troublée comment ce villain
est venu à la congnoissance et notice de notre
secret entre nous perpétré. » L'empereur putatiif
dist à Jovinian : « Vien ça. Pourquoi oses-tu te
dire et nommer empereur ? Je te condampne que
tu soyes aujourd'huy tiré à la queue de ung che-
val. Et si de rechiei tu attemptes cecy faire, de
villaine mort te feray mourir. » Il appella ses sa-
talites et leur dist : « Allez, et faictes l'explet de
ma sentence, mais gardez bien de le tuer. »
Ainsi fiist fait. Après ces choses, le povre Jovi-
nian fut si dolent , que on ne le sauroit en cent
ans croire ; ses entrailles furent tristes et dolen-
tes, et comme tout desespéré disoit : « Que ne
péris le jour auquel je fuz né, puis que mes amis
de moy se séparent, mes enlans et ma propre
femme ne me congnoissent.» Comme cela disoit,
il pensa par advertance que là auprès demouroit
son confesseur, parquoy il y fut pour avoir de luy
congnoissance. Quant il fut à Thermitaige là où
se tenoit son confesseur, il frappa à la fenestrc
de la maisonnette. Le confesseur vint et demanda
quel il estoit, et l'empereur dist qu'il estoit l'em-
pereur . Le confesseur ouvrit la fenestre, puis,
quand il eut veu , dist, en fermant sa fenestre :
« Va t'en , mauldit , tu n'es , pas l'empereur^
mais ung dyable qui est en forme d'homme. »
142 Le Violier
L'empereur, ce voyant, cheut à terre comme
mort et arrachoit ses cheveulx et sa barbe, disant v
(( Helas ! que dois-Je faire ? je suis bien mes-
chant ! » Alors il se recorda que son cueur s'estoit
esievé en orgueil , comme il est dit devant , quant
il dist en son cueur estant couché en son lict :
<( Est-il autre Dieu que moy ? » De rechief frappa
à la fenestre de Phermita^e^ priant son confes-
seur, pour l'amour de Dieu, qu'il luy ouvrist,
ou , s'il ne vouloit ouvrir, au moins que par la
fenestre close luy pleust de l'ouyr en confession.
Il se confessa de toute sa vie, spécialement
comment il avoit dit que il n'estoit point d'autre
Dieu que sa personne, plorant et gémissant
tendrement et ayant donné contriciorr. Quant il
fut confessé et absoubz , le confesseur ouvrit la
fenestre. Lors il le congneut, luy disant: « Be-
noist soit Dieu ! je te congnois bien maintenant ;
vestz toi de mes povres habillemens que j'ay, et
va en ton palais, et au plaisir de Dieu tu seras
congneu. » Il feist le commandement du confes-
seur, alla au pallais, et le portier le receut moult
honorablement. Il luy demanda s'il le congnois-
soit et il dist : « Ouy, mais je suis esbahy, dist
le portier, comment vous estes sailly sans que je
vous aye veu passer. Aujourd'huy je ne passay
la porte ne ne party de ce lieu. » Il entra en la
salle , salue, est congneu de chacun et très hon-
nestement receu. L'autre, qui se disoit par sem-
blant empereur, estoit avecques l'emperière.
Quelque chevallier regarda longuement Jovinian
et s'en alla à l'empereur putatif et luy dist : « Sire,
céans en la salle pour vray est ung homme que
chascun honnore , vous ressemblant de tout en
f
DES Histoires romaines. 143
tout, tellement que je ne sçay lequel de vous
deux est empereur. » L'empereur putatif, ce
voyant , dist à la royne : « Sors et va veoir si tu
Je congnoistras. » La royne le fut veoir et re-
tourna en la chambre de l'empereur putatif, et
luy dist: « Sire, je ne sçay que c'est. Je vous
assure que je ne sçay et ne congnois lequel de
vous deux est mou seigneur. — Je en veulx
sçavoir la vérité » , dist l'empereur putatif. Lors
il entra en la salle où estoit l'empereur et le print
par la main et dist à tous les habitants que chas-
cun dist vérité, sur le serment qu'ilz avoient fait.
L'emperière premièrement parla et dist : « Dieu
m'est temoing comment je ne sçay lequel de
vous est l'empereur. » Semblablement dirent les
autres tous. «Doncques, dist l'empereur putatif,
escoutez : cestuy pour vray est l'empereur vostre
seigneur. Il estoit mysen orgueil pour son hono-
rificeftce, par quoy Dieu l'a flagellé en luy oslant
la notice des hommes jusques à tant qu'il ayt faict
pénitence. Je suis son bon ange , garde de son
empire tant qu'il a esté en estât de pénitence
vertueuse, qui jà est accomplie; soyez à luy
obéissant, car c'est vostre droict seigneur. )> Et
cela dit, l'ange se disparut; et rendit à Dieu
grâces l'empereur, vivant tout le temps de sa
vie justement, puis rendit à Dieu l'âme pour
aller en gloire, laquelle nous donne la benoiste
trinité.
L'exposition morallc sus l'hystoire de Vempereur
Jovinian.
Cest empereur est rhomme mondain , qui, pour les
honneurs et richesses de ce monde, monte son cueur
144 ^^ ViOLIER
en superbîté et orteil, comme l'autre Nabugodono-
sor,. qui n'obéissoit pas aux divins coromandemens. Il
appelle ses chevaliers, oui sont ses sens, et va chasser
les vanitez du monde. Cependant, une chaleur intol-
lerable, qui est la temptation du djable, le ravist si qu'il
ne peust reposer jusques qu'il soit es eaues mondaines
totalement oaigné et réfrigéré. Geste réfrigération est
le détriment de Tame. Par ainsi , ses chevaliers tout
seul le laissent, ce sont ses sens, comme il est dtct,
touteffois et quantes que il entend se baigner es
eaues mondaines. Mais il descend tout premièrement
de son cheval. C'est qu'en la foy catholique il erre^.
car il a promis au baptesme de consentir et adhérer a
Dieu, et aux pompes du dyable renoncer; mais quant
il pèche, celle foy est rompue. Puis il oste ses robes
f)our se baigner voluptueusement, ce sont les vertus
es quelles il a prises au baptesme ; par ainsi se bai>
gne dedans le fleuve de Vanité ; qu'esUil de faire? Lors,
ung autre, comme le prélat qui a bonnes vertus, prent
ses vestemens et vertus, en tant qu'il a sa puissance
de lyer et absouldre quant il se contrict et monte sur
la foy, en représentant en sa propre forme, selon les
vertus , pour conserver son domaine, c'est son ame.
Lors que l'homme vain, par la grâce ae bonne inspira-
tion, sort du fleuve de vanité mondaine, ne trouve vertu
qui soit , qui est le vestement de l'ame , car tout est
par péché perdu , parquoy il a matière de se douloir.
Comment se doivent les vertus récupérer ? L'homme
doit aller et recourir à la maison du chevalier premiè-
rement. Ce chevalier est la vertu de raison , qui doit
l'homme flageller en tant que raison juge que on doit
amender l'offence contre Dieu faicte. Pourtant elle te
bat quant tu te dis chrestien et empereur et tu n'en
tre toy murmure, jusques que tu- soyes reconcilié a
Dieu ; elle te mect en la pnson de grande perplexité
DES Histoires romaines. 145
et te bat de la compunction de cueur, duquel doit
saillir le sang, qui est pechè. Puis après, rhomme doit
aller a son palais, c'est à son cueur, et frapper en son
cueur par méditation comment il à offensé. Le portier,
qui est la franche volunté, doit ouvrir Phuys de ton
cueur et te mener au premier estât de baptesme^ c'est
la salle de l'empereur catholique. Le chien qui sault
pour l'homme tuer est sa propre chair, par laquelle
rhomme souvent seroit tué si Dieu ne l'empeschoit.
Le faulcon s'en va de la perche par la fenestre, c'est*
à dire puissance d'ame ne demeure plus avecques
l'homme tant qu'il est descogneu par péché; et si ne
le cognoist l'emperiere, sa femme, qui est l'ame, car
plus n'a de son salut congnoissance , au'est-il donc-
3ues de faire ? Tirer convient l'homme fors à la queue
u cheval , c'est se douloir de tout ce qu'il a faict
depuis l'heure de sa congnoissance. Communément, en
l'Escripture spirituelle, la queue signifie persévérance
pour son extrémité. Encores n'est tu pas congneu. Va
à l'hermite, ton confesseur , à la fenestre de l'église,
confesse toy de tous tes péchez, voire la fenestre fermée,
c'est assavoir à secret privement, et non à la louenge
des hommes ^ mais pour ton salut et soûlas , et lors
celle confession sera cause que tu seras congneu de
Dieu et des anges. La confession faicte, tu seras vestu
de vertus et de bonnes opérations bonnes et secrettes.
Alors dois aller au palais de ton cueur, et tous ces
centz chevaliers, et ton ame mesmement, auront deto.i
salut congnoissance , car tu es fait bon chrestien et
empereur de ton régime spirituel, lequel ton bon ange
t'a gardé en représentant ta personne quant au veste-
ment de vertus, lesquelz il te rend par ses bonnes in-
spirations, avec le bon prélat par ses bonnes exhorta-
tions; par conséquent tu obtiendras l'éternelle gloire.
Violier, 10
146 , Le Violier
Du pechi d'avarice. — Chapitre LVIII l
adis estoit ung roy qui avoit une bel-
le fille, moult gracieuse , dicte Rose-
monde. Comme lors elle fust en Paage
de dix ans venue, moult etoit subtille
pour courir, tellement que jamais personne ne la
povoit passer à la course. Le roy fist proclamer
que s'il y avoit aucun qui voulust aller courir, qu'il
l'auroit en mariage , pareillement son royaulme
quant il seroit decedé, s'il la vainauoit à la course;
mais s'il ne la vainquoit il auroitle chief tranché.
Plusieurs convindrent pour le jeu de la course
comprendre, mais ils estoient tous vaincus, et
gaignoit la fille du roy, Rosemonde , si que plu-
sieurs moururent pour ce cas. En la cité estoit
ung homme povre qui avoit nom Abibas, et
pensoit en soy que s'il povoit la fille vaincre,
que non seuUement il seroit en grande dignité
mys , et aussi tous ses parens et tous ceux de
son sang et lignaige. De trois choses se pour-
veut : d'ung chappeau de roses , d'une ceinture
de soye , puis d'une bourse dedans laquelle lors
il mist un esteuf avec pellotte dorée, sus la-
I. Chap. 60 de Tédit. de Keller. Swan, t. i, p. 209.-:
Ce chapitre est un remaniement de Thistoire d'Atalante, qui
occupe, dans la mythologie, une place bien connue. V. Ovide,
Métamorphoses^ 1. 10, p. 560; Apollodore, 111,9: Hygin,
fabulae99, 174, 185, 270. Dans le texte anglois (chap. 3 ^1
p. 104, édit. de Madden), Pempereur se nomme Pompée et
sa fille Aglaé. Son histoire est reproduite, sous les mêmes
noms, dans la seconde partie, chap. 6, p. 288, et elle forme
le chap. 16 de l'édit. de Winkyn de Worde.
DES Histoires romaines. 147
quelle telle description estoit : « Qui fait le jeu
avecques moy, jamais du jeu ne se soûlera. »
Ces trois choses mist en son seing, et alla au
palays et frappa à la porte. Le portier demanda
qu'il queroit, et il dist qu'il estoit appareillé cou-
rir avec la fille du roy. La fille le vist par les fe-
nestres et le desprisa , disant qu'elle estoit do-
lente de ce qu'il convenoit courir avec ung pai-
sant et homme de basse condition; touteîfois
il failloit qu'elle courust. Le jeu fut accoustré.
Tous deux coururent , et tousjours alloit la fille
devant , par quoy Abibas gecta son chappeau de
roses devant elle pour l'amuser , car jeunes filles
communément ayment telles choses. La pucelle
print le chappeau et le mist sus sa teste; là
s'amusa bien fort à regarderie chappeau de fleurs,
si que le povre courut et la passa. Quant la pu-
celle cela voit, elle dist en son cueur qu'il n'ap-
partenoit à ung tel galant et ribault s'approcher
par mariage de la fille d'ung roy. Elle gecta son
chappeau, qui l'amusoit, en une fosse, courut
et attoucha Abibas et luy donna sus la joue , di-
sant : « Demeure , meschant ! » Quant Abibas
congneut cela, il gecta la ceinture de soye de-
vant la fille, qui la leva et ceingnit, et tant se
delectoit à la regarder que le povre la passa bien
avant. La pucelle pleura moult fort, print b
ceinture et la rompit en trois parties, puis cou-
rut et tant fist qu'elle vint aussi avant que l'au-
tre , qu'elle frappa sur la joue , disant : « Traîs-
tre ribault, tu ne m'auras pas ! » Elle passa loing
devant Abibas, lequel ce voyant attendoit qu'elle
fust près de la stade. Cela fait , Abibas tira de
son seing la bourse de soye , la gectant au de-
148 Le Violier
vant de la puccUe, qui la leva, et voyant la pe-
lotte qui dedans estoit, s'amusa à lire rescripture
de dessus, qui disoit : « Qui avec moy joue jamais
ne se saouliera de jouer. » Lors commença si
fort à jouer à la pelotte que le [}ovre la passa et
fut avant jusques à la stade , si qu'elle fust es-
pousée du povre.
Moralisation sus h propos.
Cest emperear est Kostre Seigneur Jesuchrist ; la
belleiille Rosemonde,rainetaiit belle, pour la simili-
tude de Dieu, à qui elle ressemble, laquelle scet legie-
rement en bonnes œuvres courir tant qu'elle demeure
lors en Testât de purité et innocence, tellement que
péché mortel qui soit ne la peult passer et vaincre. Le
roy fait crier la bataille de la course , portant telle .
condition que, si les péchés vainauent Thomme,
qu'ilz Tauront en leur compagnie là bas en enfer,
et aussi si Tarne les suppedite, qu'ilz auront les testes
tranchées, c'est-à-dire qu'ilz succomberont. Abybas est
le dyable, leauel,de paour qu'il a de succomber en la
course du salut de Tame, se pourvoist et se garnist de
trois cautelles : du chappeau de roses, qui est le péché
d'orgueil ; car, tout ainsi que le chappeau se mect sus
la teste pour estre veu , aussi rorgueUleux veult estre
veu plus hault. Saint Augustin dit que « quant tu ver-
ras ung orgueilleux, dys hardiement que c'est l'enfant
0;^ dyable. » Doncques , quant l'homme s'amuse sus
le péché, le dyable lesupere. Queiault-il faire doncques?
Cest chappeau d'orgueil gecter en la fosse d'humilité ,
et ainsi tu frapperas le dyable par suppeditation. L'au-
tre chose que le dyable nous gecte pour nous amuser-
est la ceinture de luxure, laquelle, si nous amusons à
la ceindre, nous sommes en la course de salut empê-
chez. Que fault-il faire maintenant? Rompre fault
ceste luxure qui nous déçoit en trois parties : en orai-
DES Histoires romaines. 149
sons, jeiunes etaulmosnes. Le dyablepuis après nous
gecte la bourse de la pelotte. Geste oourse peult si-
gnifier nostre cueur, qui doii estre fermé par embas ,
vers la terre par les desplaisances terriennes, et par '
en hault ouverte quant à recevoir la divine srace ; cela
se fait en méditant les choses célestes. La oourse qui
à deux cordons pour ouvrir et fermer est le cueur par
comparaison ; les deux cordons sont l'amour de Dieu
et la crainte, qui si bien le cueur doivent fermer et serrer
aue péché ne puisse dedans entrer ; la pelotte qui est
dedans trouvée peult estre Tavarice oui se tient au
cueur, on cupidité ; car, comme la pelotte se mouve
selon toute la différence de sa position , ainsi fait Ta
varice des hommes, car elle se tourne sus les biens de
la terre, les chasteaulx. sus Tor, sus l'argent, sus toutes
autres choses temporelles. Jamais avarice ne se peult
arrester, comme la pelotte ronde qui tousjours se
tourne^ Senecque dist que le pèche d'avance tous-
jours croist et cour( en vieillissant tous les autres ,
mais non avarice , qui tousjours revient en jeunesse.
Ne jouons pas à cesf^ pelotte d'avarice , que nous ne
soyons trop amusez à courir vers nostre salut ; estu-
dions à si bien courir sans à ces trois choses nous
amuser, aue nous puissions arriver à la stade, ce pen-
dant que le temps nous avons opportun.
De préméditation tousjours aroir en noz cuturs.
Chapitre LIX ».
laude régna , oui avoit une seulle fille
moult belle , lequel pensoit ung jour
comment et en quelle sorte d'honneur
^ il la pourvoyroit. Il disoit à soy mes-
mes : « Si je la oaille par mariage témérairement
I. Ghap. 6j de l'édit. de Keller. Swan, t. i, p. 21 ^ —
150 Le ViOLiER
àung riche qui soit fol, je perderay ma fille;
mais si je la veulx donner à ung povre qui soit
sage , moult par sa prudence pourra acquérir. »
Lors estoit en la cité Socratés , grand philoso-
phe, lequel le roy avoit aymé. Il Tappella ctluy
dist : <c Monseigneur, te plaist-il pomt en ma-
riage ma fille prendre? » Socratés dist : « Ouv,
sire, s'il vous plaist. — Je te la bailleray soudz
telle condition que si elle meurt tu perdras la
vie : choisis donc de la laisser ou de la prendre.»
Le philosophe fut content et la print soubz telle
condition. Les nopces furent faictes et sollem-
nellement festoyées toutes plaines de solemnité.
Par aucun temps ilz vesquirent ensemble , l'es-
poux et Tespouse, sans mal et maladie; lors
après cela la fille du roy fut fort malade , telle-
ment que Socratés fut fort dolent ; il entra en
une forest et ploroit amèrement. Comme il es-
toit ainsi en douleur et amertume, le roy Alexan-
dre chassoit en celle forest ; l'ung des chevaliers
d'Alexandre vint à Socratés et l'interrogua : « Qui
es-tu ? — Je suis, respondit Socratés , serviteur
du sei^eur qui est seigneur de ton seigneur.
Lors dist le chevalier : « Il n'est au monde plus
grand seigneur que mon seigneur; parquoy,
puisque tu dis ces choses, je te meneray à
mon seigneur pour sçavoir qui est le tien du-
ce récit forme le chap. 4 de l'édit. de Winkjn de Worde
(Madden, p. 494), mais il ne figure point parmi les anciennes
rédactions angioises; il est cité dans les Sermonesàt Felton,
conservés en manuscrit au Musée britannique.
On remarquera le mélange des traditions classiques et
orientales, et on peut rapprocher cette anecdote du dernier
apologue de la Disciplina de Pierre Alphonse.
DES Histoires romaines. 151
quel tant tu présumes. » Quant ilz furent de-
vant le roy Alexandre , le serviteur fist mention
des parolles devant proposées , lequel fut inter-
rogué dudit roy Alexandre qui estoit son sei-
gneur duquel il disort tant de seigneurie. So-
crates respondit : « Mon seigneur à qui tu es
serviteur est Raison, et son serviteur est Volunté ;
est il pas ainsi que ton royaulme tu possèdes
jusques à l'heure présente par . le moyen de ta
volunté et nompas de raison? et s'il est ainsi, le
serviteur de mon seigneur, c'est à dire volunté,
est ton seigneur. )> Alexandre , ce considérant ,
dist : « Vrayement, tu as prudentement respondu ;
va en paix. » De celle partie de temps le roy
Alexandre commença à régir son royaulme par
bonne raison et non pas de sa volunté. Socrates
entra seul dans la forest pour plorer sa femme ;
survint quelque vieillart personnage , qui luy de-
manda la cause de son pleur et tristesse. Socra-
tes lui compta comment il estoit en dangier de
mort pour la condition de sa femme , qui estoit
fort malade ; parquoy le vieillart lui dîst : « Fais
mon conseil et tu ne t'en repentiras point. Ton
espouse, pour vray, est de la semence des roys
et du sang. Quand son père se fera saigner,
preingne ta femme de son sang et s'en lave les
mammelles et l'estomach , puis tu luy feras une
potion et ung emplastre de trois herbes qui sont
en ceste forest : de l'une fais la potion et des deux
autres l'emplastre pour mettre sur le lieu où elle
sent le mat ; et si ainsi le fais tu la guariras. »
Socrates fist son commandement, et par ainsi
guérit sa femme. Quant le roy sceut que Socra-
tes iabouraaant pour la santé et convalescence
152 Le Violier
de sa fille , le fist à grands honneurs venir et at-
tain4re.
Moralisation sus le propos.
Ce roy est Jesuchrist, la fille tant belle est Taine.
Geste fille Dieu a donné, nom pas à ung homme riche,
mais à ung povre. Selon Job, l'homme n'est pas riche
quant il sort du ventre de sa mère tout nua. Nudus
egrcssus sum de utero matris mee, L*ame nous est don-
née soubz condiction de mourir si elle a mal en nostre
compaicnie, c'est-a-dire si elle est en péché mortel,
qui est la mort de spiritualité. Mais il faut faire com-
me Socrates,. aller en la forest de l'Eglise, là où nous
trouverons le vieil et ancien , c'est le discret confes-
seur, par le conseil duquel sera l'ame guérie. Que con-
seille le confesseur ? Il fault oingdre sa poitrine du
sang de Jesuchrist, et par récente recorcfation ; puis
fault recueillir trois heroes : contriction , confession
et satisfaction. De la première, qui est contriction ,
fault faire la potion de douleur et deplaisance d'avoir
offencé, et des autres deux , confession et satiffaction,
l'emplastre de pénitence ; par ce moyen sera l'ame gué-
rie de son péché. Le roy Alexandre, qui alloit chasser,
est l'homme mondain, qui est réglé par sa volunté et
non par raison ; pourtant il le faut faire corriger par
bonnes démonstrations et doctrines.
De la beaulti de Vame fidelle. — Chapitre LX'.
aïus régna prudentement, au règne
duquel estoit une femme nommée Flo-
rentine , (^ui estoit si belle que trois
roys l'assiégèrent et la violèrent tou^
I. Chap. 62 de Tédit. de Relier. Swan, t. 1, p. 217. —
DES Histoires romaines. ij;
trois. Après ces choses, par grant amour et ja-
lousie grande bataille sourdit, tellement que la
gent quasi infinie , tant d'ung costé que d'autre,
mourut en celle battaille. Les satrapes,' ce voyant,
vindrent au roy et luy dirent : « Sire, celle dame
Florentine tant est belle que chascun meurt pour
sa beaulté et convoitise, tellement que si tu ne
metz à ce remède, quasi tous ceulx de ton
royaulme périront » Le roy, ce congnoissant ,
manda à la belle Florentine , luy commandant
que, les lettres veues , vint à luy sans dilation.
Le messagier fut devers elle, mais devant
qu'il parvint à son logis, elle trépassa. Le mes-
sagier fist le rapport de la mort de Floren-
tine. Le roy fut bien dolent qu'il ne l'avoit peu
veoir en sa beaulté , et fist venir tous les painc-
tres de son royaulme pour leur commander que
ilz allassent prendre la semblance de Florentine,
car il voulut sçavoir si une grande beaulté pou-
voit estre cause de tant de personnaiges mors.
Les painctres respondirent : « Sire , vous com-
mandez (^uasi une chose qui est impossible , car
tant estoit Florentine pleine d'excellente beaulté
que tous les painctres du monde ne la sauroient
figurer, fors et excepté ung qui se musse sur les
montaignes. » Le roy manda ce painctre quérir
et le supplia qu'il alfast despaindre l'ymage de
la belle Florentine selon tous ses membres , et
qu'il en seroit bien satisfaict et rémunéré. Le
Cette anecdote se trouve également dans la rédaction an-
gloise des Gesta, publiée par Madden, seconde partie, chap.
39, p. 400. Les personnages portent les noms de Mamertinus
et de Facondia. L'histoire des modèles que. choisit Zeuxis a
dû servir de base au récit que nous reproduisons.
154 Le Violier
subtil painctre respondit au roy et dist : « Sire ,
tu demande une chose bien difficile; touttefois,
concèdes toutes les belles femmes de ton royaulme
venir devant moy par l'espace d'une quantité
d'heure sans plus , et je feray ton commande-
ment. » Le roy fist convocquer Xouxp^ les dames
et présenter au painctre , lequel en choisit entre
tes autres quatre , puis aux autres toutes donna
congé. Le painctre commença à paindre bien
songneusement d'une rouge couleur, et mist en
la forme de Pymage les membres des quatre
femmes , et ce qui estoit le plus beau , tellement
qu'il accomplist de chascune beaulté des quatre
femmes son ymage. Quant l'image fut fait , le
roy la veit, lequel, après qu'il l'eut veu, dist :
« O Florentine, si tu vivois tu deveroys bien
aymer ce painctre qui en si haulte beaulté te dé-
core! »
Moralisation sus h propos.
Ce roy est le Père céleste. Florentine, tant belle
sans mesure , pour vray est l'ame, qui est à la
semblance de Dieu créée. Les troys roys ^ui l'assiège-
rent et viollerent sont le monde , la chair et le dya-
ble, qui, pour le péché des premiers parents, en firent
à leur plaisir, tellement que tout le monde pour leur
discention tomboit à la mort et descendoit aux limbes.
Ce voyant , les sages satrappes , c'est assavoir les pa-
triarches et les prophètes, cryoient au roy supernel
pour à ce donner remède. Dieu envoya son procu-
reur Jehan- Baptiste; mais devant son advenement
l'ame fut morte. Les painctres furent appeliez , c'est
assavoir toutes les créatures et du ciel et de la terre ,
mais personne ne fut trouvé qui.fust digne de prendre
la forme de l'ame morte, quant à sa propre beaulté et
DES Histoires romaines. 155
pulcritude. Le grant et subtil painctre qui vint des
montaicnes est Nostre Seigneur Jesuchrist, qui des
cieulx descendit pour l'ame reformer et la rdforma, et
paingnit de la vermeille couleur de son sang; il esleut
quatre femmes pour avoir de chascune quelque res-
remblanche : par la première femme , nous entendons
la nature des pierres, car nous avons à estre de leur
nature; par la seconde, la nature des plante^, car
nous avons à végéter comme les arbres ; par la tierce,
la nature des bestes, car nous avons à sentir ou leur
complection ; et par la quarte la nature des anges
c'est à veoir Tame de beaulté, bien dois aymer Jesu-
christ , ton painctre , devant et sur toutes choses, qui
t'a voulu en grande beaulté reformer! »
De la délectation des choses mondaines.
Chapitre LXl».
aspasian régna, qui avoit une moult
belle fille dicte par nom Agla; tant
estoit de beaulté munie, ^ue toutes
autres femmes transcendoit et pas-
soit. Le roy son père la regardant ung jour,
lui dist : « Ma chière fille, ta beaulté mente bien
d'avoir et acquérir nouvel nom et de belle sorte,
I. Chap. 63 de Tédit. de Keller. Swan, t. i, p. 220.—
L'histoire de Thésée et d'Ariane, la mort du Minotaure, for-
ment le fond de ce récit, qui a été remanié d'une manière
singulière V. l'histoire de l'empereur Gardinua, dans le
texte anglois, chap. ji, p. 99, et dans la seconde partie,
chap. 37, p. 391, l'histoire de l'empereur Sardonius et de
sa nlle Eulopia»
156 Le Violier
selon la complection de ta joyeuse nature ; soit
Agla muée donc en Soûlas; dès maintenant à ja-
mais tu auras nom dame de Soûlas , en signe
que tous ceulx qui céans et en tous lieux où tu
seras tristes viendront s'en retournent en soûlas
et en joye. » Le roy avoit jouxte le palajs ung
très beau et somptueux verger, auquel il alloit
souvent son corps spatier pour cause de récréa-
tion. Il fist cryer à son de trompe, partout en son
royaukne, que si aucun vouloit avoir en mariage
sa fille, qu'il vint au palays et fut troys jours en
son jardin, puis s'en retournast. Plusieurs voulant
et sperant avoir la fille du roy vindrent au pa-
lays et entrèrent au jardin, et puis en après n'es-
toient veuz. Il estoit ung chevalier de loin^ine
partie qui pour ce cas vint au palays et dist au
roy que il estoit délibéré d'entrer au verger pour
avoir sa fille, mais qu'il luy pleust et à sa royale
majesté fust agréable, devant que entrer au ver-
ge, parier ung mot à la fille. Le roy fut content.
Le chevalier alla à la pucelle, disant : « Ma très
aymée et très chière dame, vostre nom est la
dame de Souias. Ce nom vous a esté imposé pour
donner soûlas aux tristes. Il est vray que je suis
venu bien triste vers vous ; je vous prie, don-
nez-moy bon conseil, et aide telle que joyeulx je
puisse m'en retourner de céans. Plusieurs sont
venus et tous sont péris au verger sans plus estre
veuz. Si le cas tel me advient, je serois bien
malheureux de vous avoir tant à femme désirée. »
Lors dit la fille de l'empereur : « Je te diray la ven-
té , et ton triste cueuren souias convertiray. En ce
verger est ung merveilleux lyon gui tous les en-
trants dévore. Prendz ton hamois et soies armé
DES Histoires ROMAINES. 157
totallement depuis la plante des piedz jusques à
la summité de la teste , puis oings ton armure de
gomme. Quant tu seras au verger entré, le lyon
contre toi viendra fièrement ; combats contre luy
de toute ta force. Quant tu seras lassé et fatigué,
sépare toy de la maie beste : quant le lyon te
verra séparer, il courra après toy et te prendra
par la jambe, te serrant si fort que ses derits se
prendront à la gomme, si que peu te pourra
blesser; tire lors ton cousteau et luy trenche la
teste. Ce n'est pas tout : il y a encores ung autre
péril au jardin; car il n'y a que une seule voye
pour y entrer, et voyes diverses y sont pour les
gens divertir et décevoir, en telle façon et ma-
nière que oui y est une fois à grant peine s'en
peut il saillir. Pour cela te fault prendre du fil
que je te baiileray, et l'attacher à l'entrée de la
porte, puis descendre par le conduyt du fiUet de-
dans le vereier, et ainsi que tu ayraes ta vie,
garde toy de laisser le bout. » Le chevalier fist
en la sorte telle que la fille luy avoit dict, tua le
lyon et prévalut; de ce tant estoit son cœur
joyeulx, qu'il perdit le fillet par lequel il estoit
descendu , et fut si dolent lors que c'estoit pitié.
Toutteffois, après trois jours, tant chercha qu'il
trouva de nuyt le fillet; il fut bien joyeulx, s'en
vint au roj et espousa sa fille.
Moralisation sus U propos.
Cest empereur est Nostre Seigneur Jesuchrist. Sa
fille, dame de Soûlas, est Petcrnelle gloire tant
belle, laquelle qui la vouldra avoir il luy convient en-
trer au vergicr de ce monde, que tant est plain de di-
verses voyes et déceptions qu'à grand labeur on peult
158 Le Violibr
saillir; et si n'y a que une porte pour y entrer. Unsu
est introitus hominum et inventorum. Le lyon est le
diable querant qu'il dévorera^ si aue plusieurs, quasi
infinis, sont dévorez. (Ju*est-il de faire ? Prendre tault
les armes de vertus qui soient de la gomme d'aulmosne
deœntement enjoinctes; car comme la gomme deux
choses joinct «nsemblement , pareillement aulmosne
Dieu avecques Tame. Puis il fault prendre le peloton
de fil ; car, comme le peloton de fil commence par ung
bout et finist à Tautre , pareillement la vie de Thom-
me par le baptesme, puis finist après la prosecution
des sacrements et tent à fin en descendant. Mais le
diable tousjours est prest pour combatre : tu dois ré-
sister et fortement debatre, si que tu trenches la teste
de sa puissance par bonnes opérations ; mais que après
qu'on a triumpné du dyable l'on perd le fil, c'est la
prosecution des sacrements par les vertus en iceluy
acquises. Fais comme le chevalier : si tu as ton fillet
perdu, c'est -vertu, ayes en desplaisance, chemine l'es-
pace de trois jours pour le trouver, c'est à voir, les
trois parties Je pénitence , contriction , confession et
satisfaction ; et ainsi quant tu viendras à la porte de
la mort, tu pourras à la dame de Soulas parvenir et
l'espouser en béatitude.
De rincarnation du filz de Dieu.
Chapitre LXII».
ucun roy régna au royaulme de Ce-
cille, qui avoit trois vertus. Premiè-
rement, il estoit fort de corps entre
tous les hommes de la terre; secon-
dement, le plus sage ; tiercement, le plus beau ;
I. Chap. 64 de l'édit. de Keller. Swan, t. i, p. 225. — Un
récit en abrégé se trouve dans la rédaction angloise des Gesta
DES Histoires romaines. 159
par quoy longtemps fut sans espouser, maisfina-
bleraent ses amys le conseillèrent de prendre
compagnie de mariage. Lors le roy respondit :
<( Mes amys, je suis assez riche, vous le scavez ;
allez doncques par les royaulmes , villes et chas-
teaulx, et faictes tant que une vierge qui soit
prudente me trouvez, belle semblablement ; et
si ces deux choses en une fille me trouvez , non
pourtant qu'elle soit povre , je la prendray en
compagne de lict et de mariage. » Les seigneurs
et parents s'en allèrent par tous les royaulmes et
enfin trouvèrent une belle fille, qui pareillement
estoit sage , de la lignée des rois et de sang et de
royaulté engendrée. Le roy, informé par eulx
qu'elle estoit de la condicion qu'il demandoit, la
voulut esprouver ; il appela son messagier et luy
dit : « Viens ça : voilà ung drap de lin qui con-
tient de longueur et de largeur trois poulces ; va
à celle pucelle, et luy dis, après que par moy l'au-
ras saluée, qu'elle fasse de ce petit linge pour
mon corps vestir une chemise, laquelle si elle la
fait, je la prendray à femme. » Le messagier fist le
commandement du roy et dist à la pucelle le
commandement du cueur du roy. La pucelle fut
esbahye, respondant : « Comment est-il possible,
dist-eile, de si peu de linge faire si large che-
mise ? Toutefîois, (îu'il me face bailler ung vais-
seau et la chemise, je feray son commandement. »
Le messagier retourna au roy, qui luy envoya le
vaissel qu'elle demandoit pour besongner, qui
moult estoit précieulx et beau. La pucelle be-
(chap. 43, p. 142, édit. de Madden); le roi porte le nom
d'Archilaus. La source de cette historiette n'est pas bien
connue.
i6o Le Violier
songna si subtillement qu'elle fist la chemise,
puis le roy l'espousa.
L'exposition moralle sus le propos.
Ce rov est Dieu tout-puissant ; la pucelle de la
lignée des roys est la benoiste vierge Marie, mère
de Dieu et homme , qui moult fut belle par la grâce
de bonté qu'elle avoit, et moult sage ; le messagier est
Gabriel qui la salua de par le roy supernel; le drap
est la grâce du Saint-Esperit, qui avoit trois poulces
de mesure , c'est assavoir trois choses qui furent en la
conception du filz de Dieu : la puissance de Dieu le
père , le sapience du filz et la clémence du Saint- Es-
périt; desquelles trois personnes elle demanda le
vaisseau saint de son ventre sanctifié , pur, nect et
sans macule quand elle voua virginité, auquel elle fist
la noble chemise, c'est à noter, l'humanité de Jesu-
christ. Ce voyant, le Père céleste la feist royne com-
paigne de son royaulme.
De la cure de Tame. — Chapitre LXIII'.
adis ung roy fust qui passa d'ung pays
en autre, c'est-à-dire d'une cité en
autre. En passant il trouva une croix
de tous costez escripte. D'un des cos-
lez estoit escript : « roy ! si tu passes par ceste
voye, tu auras pour ton corps bon logis , mais
ton cheval sera mal servy . » De l'autre costé estoit
escript : « Si tu passes par ce chemin, tu seras mal
I. Chap. 65 de redit, de Keller. Swan, t. i, p. 227. —
Nous ignorons de quel ouvrage le rédacteur des Gesta s'est
inspiré en écrivant ce chapitre.
DES Histoires romaines. i6i
servy, et ton cheval moult bien et à prouffit. » De
l'autre party estoit descript : « Si tu passes par cy,
toj et ton cheval serez bien servis; mais devant
que partir et d'esloigner, tu seras fort batu. » Sus
le dernier costé estoit painct et descript : « Si tu
passes par ce sentier, tu seras bien servy, mais
ton cheval perderas, et pourtant il te convient
cheminer des piedz. » Le roy ne sçavoit que faire ;
fors à la fin il dit : « Je veubc par la voye pre-
mière passer, car je seray bien servy et mon
cheval mal ; une nuyt bien tost passera. » Il frappa
de ses espérons et vint à ung chasteau où ung
chevalier le festoya bien , mais son cheval fut
mal serv}r. Le lendemain il se leva et chevaucha
à son plaisir.
Moralisation sus le propos.
Par cest empereur est entendu chascun bon chrestien
qui doit equiter et chevaucher selon son ame ; le
cheval qui le porte est le corps humain, des quatre
complexions élémentaires composé; la croix qui est
au millieu de la voye peult estre nostre conscience, qui
est en la manière d'une croix estendue. L'une partie
nous veult à bien provocquer, Tautre dit que nous ba-
taillons fort contre le dyable; Tune dit : si tu voys par
la voye de pénitence dedans Fhostellerie, qui l'Eglise
dénote, là sera bien Tame, mais le corps doit estre
sances, et non l'ame; Tautre voye si est la sente de
cupidité et avarice, là où le corps est à son plaisir, mais
enfin sera batu par pénitence ; l'autre voye si est telle
qu'à l'ame bien sera , mais elle perdra son corps : c'est
la voye du religieux^ qui perd les vanitez du monde,
Violier. 1 1
i62 Le Violier
les concupiscences et toutes les plaisances pour vivre
selon Dieu ; parquoy dist Nostre Seigneur : « Qui per-
dera son ame pour ramour de moy en ce monde, las-
sus en Tautre la gardera. »
Dt la vertu de constance, — Chapitre LXIVi.
uelque roy régna, oui avoit une seulle
fiUe, laquelle moult il avoit aymée,
car elle estoit seulle, sans frères et
seurs. Après la mort de son père, fut
*a fille dame du royaume. Quelque duc, ce voyant,
luy promist moult de choses si elle luy voulait
consentir. La fille, seduicte, fut par luy vioUée,
parquoy elle plora tristement. Le duc tyran la
chassa de son héritage. La povre dame, bien dé-
solée, se seoit tous les jours en la voye publique,
querant son pain et mendiant. Comme ling jour
elle se seoit, passa par là quelque chevalier, le-
quel la voyant belle, fut d'elle pris et ravy, et
luy dist qu'elle luy dist qui elle èstoit! Elle luy
compta tout son cas, comment elle estoit seduicte
par le tyrant et déflorée. Le chevalier luy de-
manda si elle vouloit estre sa femme; lors elle
I. Chap. é6 de redit, de Kdler. Swan,t. i.p. 229. —
Ce récit se retrouve dan^ le i lechapitre de Winkyn de
Worde^ et parmi ceux que Madden a publiés, chap. 9, p.
22, et seconde partie, chap. 41, p. 404. Ce savant ol^erve
qu'on trouve cette môme histoire dans un abrégé des Gesta
conservé parmi les manuscrits du Musée britannique ; elle
a pour titre : De quadam puella patente et ditissima que re-
gnum posséda ; ÎI nous apprend aussi que Felton , dans ses
Sermones dominicales, a cité cette anecdote.
DES Histoires romaines. i6;
respondit : « Ouy, sire, dist elle. — Si tu me veulx
promettre, dist le chevalier, que jamais autre
que moy tu ne prendras, je te prendrai à espouse
lors, et feray bataille contre le tyrant et recouvre-
ray ton royaulme. Si je meurs aussi en bataille,
je veulx que tu gardes mes armes, en signe d'a-
mour, toutes sanglantes. Si quelque ung te ve-
noit soliciter de te marier, je veulx que tu entre
en ta chambre pour regarder mes armes, affin
que de moy tu ayes souvenance.» La royne luy
promist toutes ces choses parfaire : « Mais à Dieu
ne plaise, dist elle, qu'en la bataille tu meures.»
Le chevalier, voyant la promesse de la royne,
conceut et print la bataille contre le mant, le
vainquit et luy trancha la teste ; .toutefïois il fut
blessé à mort, si qu'il mourut après trois jours.
La dame par longtemps se lamenta fort et pendit
ses armes en sa chambre, les visitoit souvent et
ploroit ; plusieurs la requeroient à femme, mais
elle entroit en sa chambre, pensant à son cheva-
lier, et reçardoit ses armes, si que point ne se
voulut maner, ains disoit : «Je fais à Dieu veu
que jamais mariée ne seray, puis que celluy
qui m'a de mon royaulme revestue totallement
est mort. » La dame tousjours vesquit en cet
estât.
c
Exposition moralle sus le propos.
e roy est le Père céleste; la fille, .rame de Dieu créée,
qui devoit avoir le royaulme de son père, l'hé-
ritage de paradis ; mais le duc, le dyable d'enfer, la
seduyt par le péché des premiers parens. Elle seseoit
en la place de ce monde, querant en douleur son pain :
!n sudorc vultus tùi vcsaris pane tuo. Le chevalier
164 Le Violier
qui la secourut est Jesuchrist monté sus le cheval de
nostre chair humaine; de Tame fut amoureux et corn-
bâtit pour elle^ tranchia le chief de la puissance du
dyable, réhabilita son héritage, touteffoisil y mourut.
Que doit faire Tame voyant son royaulme recouvert?
Elle doit pendre ses armes plaines de sang en la cham-
bre de son cueur par méditation des playes de son Ré-
dempteur, et s'il luy vient quelque temptation pour la
destoumer de son bon propos de salut , regarde la
croix de son chevalier amoureux : par ainsi elle con-
tempnera tous vices et plaisances pour la mort de son
Seigneur, et obtiendra enfin paradis.
De non avoir excmation en lafin de la mort.
Chapitre LaV l
aximian régna, au règne duquel estoient
deux chevaliers, l'ung fol et Tautre
sage, qui mutuellement avoîent l'ung à
l'autre grant amour. Le sage dist au
fol : a Veulx tu pas bien que nous convenons
ensemblement d'une chose.?» Le fol fut content.
« Chascun tire doncques de son bras force sang,
dist le sage; je boiray le tien et toy le mien, en
signe d'amour et en signe que jamais nous ne
nous laisserons Pung l'autre, mais serons tou-
jours participans en toutes choses. » Cela fut
fait: l'ung beut le sang de l'autre, puis tous deux
I. Chap. 67 de Tédit. de Keller. Swan, t. i, p. 232. —
Il forme le chap. 8, p. 18, de Tédit. de Madden, et il est le
loe de redit, de Wmkyn de Worde. Bromyard cite cette
anecdote dans sa Summa predicantium , au mot Amiâtia.
Dans l'ancienne rédaction angloise l'empereur se nomme
Folliculus et les deux chevaliexs Jonathas et Pyrius.
DES Histoires romaines. i6j .
en une maison demourèrent. Le roy fist deux
citez, l'une sus une montaigne, là où tous ceulx
qui là yroient demourer seraient riches à jamais,
et là sans fin seroient persistans. Pour monter en
ceste cité, la voye moult estoit difficiile, plaine
de pierres et estroicte grandement. En la voye
de celle cité demouroient trois chevaliers avec-
ques grant exercite, tellement qu'il convenoit
tous les passans contre ceulx cy combattre, tout
autrement il leur estoit force tout perdre, jusques
à la vie. Le roy mist et ordonna ung seneschal en
ceste cité pour indifferentement tous recevoir et
leur administrer selon l'estat et condition de leur
lignaige. L'autre cité fist faire le roy au pied de
la montaigne, de laquelle le sentier pour y
aller estoit moult beau et facile pour y entrer.
Trois chevaliers estoient en la voye de ceste se-
conde cité , qui tous passans joyeusement rece-
voient et leur administroient selon leur volume.
En ceste cité estoit ung autre seneschal pour in-
carcérer et en prison mettre tous ceulx qui y en-
troient, jusques à l'advenement du roy, auquel il
les presentoit, ou à son juge, yai ne pardonnoit à
personne. Le sage chevalier dit à son compaignon
imprudent : « Mon très cher et parfait amy,
allons par le monde comme les autres chevaliers
pour gaigner biens et terres largement.» Ainsi
fut fait. Tous deux s'en allèrent par aucune voye,
jusques ilz parvindrent à ung chemin de deux
voyes. Le sage dist au fol ; « Si nous allons par
ung de ces deux chemins, nous parviendrons à
une noble cité où nous aurons tout ce que nos-
tre cueur sauroit désirer. Mais si nous tendons par
Taultre chemin, nous parviendrons à l'autre cité
i66 Le Violier
qui est en bas lieu construite , là où nous serons
incarcérez et au juge présentez et pendus. Je te
conseille que laissons ce chemin et allons par la
sente de l'autre , qui à la bonne cité nous con-
duira. » Lors le chevalier qui estoit fol dist à
son compaignon : « En la cité où tu veulx aller
sont trois chevaliers qui tous les passans des-
pouillent, et si est la voye très fort difficille, pour
ce qu'il convient combattre. — Vray est, deist
le sage; mais nous sommes chevaliers, et pour-
tant il est expédient aux chevaliers combatre.
Si le chemin est pénible, touteffois, quant on est
passé, on a tout son désir eti la cité, et si l'autre
pourtant est si beau et facile, toutefois enfin
ceuhc qui y vont sont perdus et pendus. » Long-
temps alterquèrent pour sçavoir à laquelle cité
ilz iroient. Mais enfin M\\n obeyr au fol , et fu-
rent par le beau chemin, auquel ilz trouvèrent
les trois chevaliers qui les receurent pompeuse-
ment, et furent bien traitez. Et, en chascune ré-
fection, le fol disoit au sage : « Ne disois je pas
bien que ce chemin estoit beau et qu'on y estoit
le bien venu , et non pas en l'autre ? » (^ant le
senechal de cette cité sceut que tes deux cheva-
liers estoient là près de là cité, fl les fist pren-
dre, puis mettre dedans la prison estroicte. Le
fol fust mys, lyé de tous ses membres, eh une
basse fosse bien profondement, et te sage seule-
ment en prison. Quant le juge fiit venu en la
cité, tous les liialfaicteurs de la cité lûy fiirent
présentez, et entre tous les autres ces deux. Le
sage dist au juge : « Monseigneur, je me plains
de mon compaignon, car il est <:ause de ma
mort. Je luy ay bien predict la condiction de
■S
DES Histoires romaines. 167
ceste cité, mais oncques ne m'a voulu croire, tel-
lement qu'enfin j'ay esté contrainct, pour le ser-
ment que j'avoys ou luy, avecoues iuy venir, et
ainsi il m'a deceu. » Le fol se deifendoit et disoit :
V Monseigneur, veu et considéré qu'il est homme
prudent et moy fol par nature, je dys que par sa
prudence facillement et de legière volunté point
ne devoit se adhérer à moy: car s'il fust allé k
premier par l'autre voye, qui estoit bonne, je fusse
retourné à la fin et l'eusse suivi par le jurement
de nous deux, parquoy je le dys estre de ma
mort coulpable. » Le juge dist à tous deux, et
premièrement au sage : « Toy, iage, par la
lascheté de prudence tu as offencé, et toy, fol,
par ta folle credence, parquoy je vous con-
dampne tous deux à estre patibulez et pendus. »
Et ainsi fut il fait.
Moraiisation sus le propos.
CeroyestNostre Seigneur Jesuchrist; les deux che-
valiers, le corps et i ame ; le corps est fol et Pâme
sage. Ces deux au baptesme furent confederez, telle*
ment aue Pung beut ou sang de l'autre. Boire le sang
l*ung de l'autre n'est fors que se poser en péril Tung
pour l'autre , tellement que , si la chair fait les char-
nelles voluptez , l'ame par pénitence s'en doit sentir,
et si l'ame pèche, le corps pour elle doit souffrir ieus-
nes et vigilies. Les deux voyes sont pénitence l une ,
l'autre la gloire du monde. Les deux citez, l'une sur
la montaigne, le ciel sur le firmament, et l'autre dedans
la vallée située profondément , enfer. Au ciel est la
voye bien estroicte, par l'austerhé de pénitence, si
bien que peu vont par là. En ceste voye sont trois
chevaliers : le monde, la chair et le dyable, par les-
quelz il fault passer et les ccMiibattre par la voye de
.»'^.
i68 Le Violier
Ïenitence. Dedans ceste cité est le seneschal , c'est
)ieu, qui toutes choses à tous affluentement donne
selon les mentes. En l'autre voye d'enfer sont trois
femmes : orteil de vie , la concupiscence des veulx
et la concupiscence de la chair, par lesauelles cnoses
les mondains quant à quelque temps ont leur plaisir et
transitoire félicité. La voye d'enfer est toute facile
pour cheminer et plaine; mais le seneschal, qui est la
mort, transmet ses satellites et explorateurs, qui sont
les infirmitez, pour le prendre, si que Tame soit damp-
née. Quant viendra au jour du jugement, Pâme con-
tre le corps devant le juge parlera , et le corps au
contraire; mais le juge condampnera Tung et 1 autre
s'il les trouve mors en péché. De ce nous veuille
garder celluy qui vit et r^ne par tous les siècles.
De vcriti non point celer jusques à la mort.
Chapitre LXVI ».
ordian régna , au règne duquel estoit
ung noble chevalier qui avoit une belle
femme qui souvent soubz luy adul-
teroit. Le cas advint que le chevalier
I. Chap. 68 de l'édit. de Keller. Swan, t. i, p. 238 ; Mad-
den, chap. 4$, p. 146. — L'histoire de ces trois coqs se
trouve aussi dans le Dialogus creaturarum moralisatus. Ç^nt
au langage des oiseaux intelligible pour les hommes , c'est
une idée orientale , dont il est fait mention dans le Koran ;
Schmid, dans les notes qu'il a jointes à sa traduction alle-
mande d'un choix des contes de Straparole (Berlin, 181 7,
p. ^2^), a traité ce sujet avec érudition. Nous avons nous-
même indiqué le résultat de quelques recherches sur ce sujet
dans une note qui accompagne la réimpression que nous
avons faite en 1840 d'un opuscule en patois de la Lorraine,
la grosse enuvaràye Messine. Un récit où figure un cheva-
lier qui emprunte le langage des oiseaux fait partie d'une
ancienne rédaction allemande des Gesta (Voir la traduction
de Graesse, t. 2, p. 191}, mais il ne se trouve pas ailleurs.
DES Histoires romaine^. 169
alla en pèlerinage, parquoy elle appela son
amoureux. Celle dame lors avoit une chambe-
rière qui entendoit le chant des oyseaulx. Quant
l'amoureux vint en la maison de ladicte dame,
lors estoit trois coqz en la court. Comme l'a-
moureulx estoit avecques son amoureuse couché,
à l'heure de minuit, le premier coq chanta. La
dame dist à la chamberière : « Dy moy, chambe-
rière, que c'est que deist le cocq ? » La chambe-
rière respondit que le cocq disoit qu'elle faisoit
à son seigneur mjure, parquoy la dame le feist
incontinent tuer. Puis après , à l'heure conve-
nable, le second cocq chanta, et ladicte dame
feist parler la chamberière, qui luy dist que le
cocc{ disoit que son compaignon estoit mort pour
avoir dit la vérité, et qu'il estoit prest de mourir
comme luy pour la soustenir. La dame fist le
second cocq tuer, comme le premier, et le tiers
chante après, à son heure, puis la chamberière
respondit à la dame qui l'interrogeoit du cocq,
qu'il disoit : « Entendz, voys et te tais, si tu veulx
vivre lejourd'huy, sans la mort, en paix. » Lors
la dame ne fist point mourir le tiers cocq.
Moralisation sus le propos,
Cest empereur est le Père céleste ; le chevalier, Je-
suchrist ; et sa femme, Tame par baptesme fiancée.
Celluy qui la déçoit est le dvable, par péché. Touteffois
que nous consentons à pecné, nous adultérons en Je-
suchrist ; la chamberière est la conscience , laquelle
murmure contre péché et excite Thomme à bien faire.
Le premier cocq qui chanta est certainement Jesu-
christ, oui réprimanda les péchez. Parquoy les juifz le
mirent a mort , et aussi nous le tuons quant à ce qui
170 Le Violier
est en nous pour la délectation de nos péchez. Par le
second cocq sont les martyrs entendus, qui sont
mors pour avoir dit vérité ; par le tiers cocq nous
•devons entendre les prédicateurs, qui se taisent, voyent
et écoutent, et n'osent dire la vérité des péchez que
Ton commet au monde.
Dtchasieti.—CHkpnKEE LXVII ».
allus régna grandement sâige,qui vou-
loit aucun palais construire. Pour l'é-
difice faire parla à un^ subtil ouvrier.
En cellu}r temps estoit ung chevalier
en son royaulme qui avoit une belle fille , lequel,
voyant du charpentier la prudence, pensa qu'il
I. Chap. 69 de l'édit. de Keller. Swan, t. i, p. 240. —
On peut recourir aussi à Thistoire de Devasmita dans les
Mille et un jours^ édit. de Loiseleur Deslongchamps, p; 638-
641, et l'on rencontrera dans le TootiNameh^, ou Les Trente^
cinq contes d'un perroquet ^ traduits par madame Marie
d'Heures (Paris, 1826, in-8j, un conte qui offre beaucoup
de rapports avec celui-ci. V. également dans la Revue rétro-
spective, seconde série, t. 1 2,p. 1 1 , un récit traduit par Gai-
land , d'après une collection de fables en turc.
Quant a l'idée de l'épreuve, dont l'origine se trouve aussi
dans des contes orientaux, elle s'est offerte en Europe sous
diverses formes. On peut y reporter le Cor ou cornet à boire
du roman de Tristan; la Rose du roman de Perceforest;
la Coupe enchantée de PArioste, reproduite par La Fontaine;
!e fabliau du Courmantel^ (Voir les Fabliaux traduits par
Legrandd'Aussy, t. |,p. 126, i$,o, 151). La 21e nouvelle
de Bandello iest basée sur une donnée semblable. Le docteur
Grzsse. dans son Coiîrs d'histoire littéraire universelle (en al-
lemand), t. 2,sect. 3, p. 185, a signalé les divers écrits où
pareille épreuve figuroit; on retrouve, en remontant jusqu'à
Hérodote (I. 2, chap. }), nne anecdote du même genre pré-
sentée sous une forme assez repoussante.
DES Histoires itoMAiNES. 171
luy bailleroît sa fille pour espouse. La conven-
tion du mariage fut faicte, les nopces semblable-
ment ; puis la mère de la fille convocqua son
gendre, luy disant : « Mon amy, tu as ma fille
prinse. Voicy une belle chemise qui a la condi-
tion et vertu que jamais on ne la doit laver, ne
se peult rompre , muer de couleur et estre con-
sumée, tant qu'il 7 aura entre tby et ma fille
vraye charité d'amour; mais si l'ung de vous se
forfait par violation de lovai mariage, dès aussi-
tost rompra la vertu de la chemise. » Le char-
pentier, ce considérant, fut joyeuU et print la
chemise, disant que c'estoit un noble joyau.
Après cela , le charpentier fut appelle oour faire
le palais^ print avec luy la chemise ae chaste
condition , et laissa en sa maison son espouse
pour accomplir le palais, et demeura avecques le
Toy jusques à ce qu'il fiit fait. Comme il be-
songnoit, chascun s'esmerveilloit que sa chemise
ne se salissdt point. Le roy luy pria qu'il luy
Eleust luy dire la cause de ceste chemise toujours
lanche. « Sire, saches que tant que moj et mon
espouse serons sans violler nostre manage, que
cette chemise ne sera contaminée ; mais , au con-
traire, si nous le maculons , elle sera infâme. »
Lors aucun chevalier dist alors que, s'il pouvoit,
il lui feroit laver sa chemise. Cela disoit à soy-
mesmes. Le chevalier s'en alla à la maison du
charpentier et sollicita fort sa femme de péché.
La aame le receut joyeusement. Le çhevalijèr la
persuada fort d'amour inordonnée. La datne res-
pondit que telle chose queroit lieu secret : « Viens
avecques moy en ma chambre. » Quant il fut en
la chambre > lors elle saillit et luy ferma l'huys.
172 Le Violier
Geste dame levisitoittous les jours et le substan-
toit d'eau et pain. Le chevalier la prioit moult
qu'elle le laissast aller, mais elle ne consentoit
point. Deux autres de la court du rov vindrent
à elle pour la prier d'amour, mais elle leur fist
comme l'autre, si c[ue plusieurs jours là demeu-
rèrent. La commotion fut faicte chez le roy que
ces troys estoit devenuz. Quant le palais fut con-
summé , le charpentier s'en retourna en sa mai-
son et fiit joyeusement de sa femme receu, qui
luy demanaa de son estât, et voyant sa chemise
tant blanche, dist qu'il estoit de juste cause que
on louast Dieu, puisqu'il apparoissoit qu'ilz es-
toient chastes par la munaicité de la chemise.
Lors le charpentier commença à sermonner de
trois chevaliers qui estoient perdus, et quil'avoient
interrogué, comme il disoit^ delà blancheur de
sa chemise, l'ung après l'autre. Parquoy sa
femme respondit qu'elle les tenoit en une cham-
bre, luy comptant tout le cas advenu, comment
ilz l'avoient d'amours priée. Le charpentier en
fut fort joyeubc et loua fort l'estat de sa chaste
femme; puis laissa aller les chevaliers^ etves-
quit chastement avec son espouse jusques en
la fin.
Moralisation sus le propos.
Ce roy est le Père céleste, qui a ung palais à con-
struire, c'est le cueur humain plain de bonnes
vertus , auquel Dieu se délecte grandement ; le che-
valier qui a la belle fille peult estre Jesuchrist , qui a
Pâme pour fille de son espouse PEglise procrée; le
charpentier est le bon chrestien qui 1 ame prent avec-
ques la blanche chemise. La chemise n'est autre chose
que la foy plaine de saincteté, qui tousjours en en-
DES Histoires romaines. 173
fance demeure de mundicité tant que nous sommes en
fidélité et esUt de grâce. Que reste lors ? Eriger et
dresser le palais du cueur par bonnes opérations et
œuvres de miséricorde. Les trois chevaliers doivent
enfermer l*ame dedans la chambre de pénitence jus-
ques à ce que le loyer étemel soit prest , lequel nous
veuille prester le Père, le Filz et le Saint-Esperit.
Delà componction de VamefidelU.
Chapitre LXVIIIi.
adis estoît ung roy gui avoit une belle
I fille qu'il vouloit marier. Elle avoit fait
Weu que jamais mariée ne seroit jus-
-^ ^-^ ques àcequesonmary eusttrois choses
perpétrées : la première , si estoit jusques qu'il
sceust la longueur, la largeur et la profondité des
elemens ; la seconde, qu'elle vouloit qu'il muast
le vent d'aquilon ; la tierce, qu'elle vouloit qu'il
portast le feu en son giron, près de la chair,
sans lésion et blessure. Le roy son père, ce
considérant, fist le veu de sa fille par tout son
royaulme promulguer et crier, affin que, qui
Youldroit sa fille mener en mariage, qu'il accom-
plist les trois choses. Plusieurs furent de ce de-
ceuz. Il y avoit une chevalier de loingtaine par-
tie qui ceci entendit; il vint ati palais du roy
avecques un sien serviteur et un cheval funeulx,
disant au roy qu'il vouloit avoir sa fille, soubz
la condition de son veu. Le roy luy dist qu'il luy
•
I. Chap. 70 de redit, de Relier. Swan, t. i, p. 244; Mad-
den, 2e partie, chap. 3 j, p. 584; l'empereur et sa fille por-
tent les noms d'Antonin et de Jerabelle.
174 ^B ViOLIER
plaisoh bien. Le chevalier appella son serviteur
et luy dist : « Siez-toy en terre tout de ton long.»
Quant il fut assis, il le mesure dès les pieds jus-
ques à la teste, puis dist au roy : « Sire, je n'ay
point trouvé es ,quatre elemens plus de sept
pieds en quantité. — Comment? » dist le roy. Le
chevalier dist : « L'homme si est des quatre
complexions des elemens, et ainsi je les ay me-
surez. » Lors deist le roy que c'estoit assez bien
mesuré. <( Venons au second veu de ma fille, qui
est muer le vent. » Le chevalier fist amener son
cheval furieulx, et, en lui baillant à boire quel-
que doulce potion et bruvaige, fut fait tout doulx
et mansuet. Cela fait , mit et dressa la teste du
cheval vers orient et dist : « Le vent est mué
d'aquilon vers orient. — Comment ? » dist le roy.
« Savez vous pas bien que la vie de chascune
beste. n'est que vent, lequel 'vent mon cheval
souffroit, et tant qu'il le souffroit il estoit en aqui-
lon; mais maintenant, par la vertu d'aucun bru-
vaige, je l'ay guery et mis sa teste vers orient, si
qu'il est préparé porter la charge doulcement et
benignement.» Le roy se contenta et dist : « Pro-
cédons au tiers veu. » Puis le chevalier print en
ses mains des charbons ardans et les mist en
son seing, et oncques n'en feust sa chair bles-
sée. Lors dist le roy que les deux premiers
il entendoit assez suffisament, mais nompas le
dernier. Le chevalier dist que le feu ne le
blessoit point touteffois et quantes qu'il avoit
une pierre précieuse sus luy, la portant en lieu
nect et honneste, puis devant tous il montra la
pierre. » Le roy fut joyeubc et approuva la pru-
dence du chevalier et le maria à sa fille, telle-
DES Histoires ROMAINES. 175
ment que ensemblementetamyablement finèrent
leurs jours.
Moralisation sus le propos.
Ce roy est NQStre Seigneur Jesuchrist; la fille tant
belle^ l'ame, de la divine beaulté munie, laquelle fait
veu â Dieu au baptesme que point ne sera mariée si
1 espoux qu'on luy veult bailler ne fait trois choses :
Premièrement, Ton doit mesurer sa chair, des elemens
composée, lors en la chastiant de toute part des pé-
chez lesquelz elle a fait, par pénitence. Secondement,
il fault muer le vent par la conduite du cheval ; le
cheval furieux est le pécheur, auquel il fault bailler la
potion de contriction au cueur, confession en sa bou-
che . puis satiffaction es opérations des mains. Cela
est le vent muer. Tanquam ventus est vita mea ; dict
Job que la vie de l'homme si est comme vent. Tierce-
ment , il fault le feu porter sans blessure. Ce feu est
l'ardeur de luxure, a'avarice, de tout péché et de
tout vice, lequel il convient porter par la vertu d'une
pierre précieuse, qui est Jesucnrist, qu'on doit avoir en
son cueur pour œuvres méritoires et bonnes et salu-
taires pensées. Si ainsi le fais, le feu de tout péché ne
te pourra nuyre , par ainsi parviendras à reternelle
vie.
De la rémunération d'éternelle m.
Chapitre LXIX».
1 y avcMt ung roy qui fist ung grant
baacquet et convy. Il fist publier et à
son ae trompe cryer que tous ceulx
de son royaulme vinsent au disner et
feste destinée. Chascun y fut invité , de quelque
I. Chap. 71 de l'édit. de Relier. Swan, t. i, p. 248; Mad-
176 Le Violiea
condition qu'il fust, et furent promises grandes
richesses à ceùlx qui y viendroient. Comme on
cryoit la feste, deux estoient en une cité qui
convindrent ensemble de aller à icelle. L'ung
d'iceuix estoit aveugle, fort et puissant, et l'au-
tre foible, mais bien voyoit; le foible estoit boi-
teux, par quoy ne pouvoit trocter. L'aveugle le
iist monter sur ses espauUes et le porta, telle-
ment qu'ilz vindrent à la feste royalie, où, entre
les autres grandes richesses, ilz repeurent et
beurent dedans comme les autres, en ensuyvant
Tedirt royal.
den, chap. 6, p. 14, et seconde partie, chap. 40, p. 401 ;
l'anecdote est relatée comme ayant eu lieu sous la domina-
tion de Pompée. Elle forme le 9e chapitre du recueil de Wyn-
kyn de Worde.
On retrouve un trait semblable dans Bromyard , Summa
predicantium , au mot Compassio , et il a été raconté par
plusieurs fabulistes. Il nous rappelle la scène originale de
Tespette et l'aveugle, dans le Mystlre de la vie et histoire de
monseigneur sainct Martin (Paris, Silvestre« 1841, in- 16).
Ces deux mendiants ne veulent point être délivrés de leurs
infirmités, qui sont pour eux occasion de gueuserie ; mais ils
rencontrent sur leur chemin le corps du saint , et l'aveugle
a beau emporter le boiteux aussi vite que possible, ils sont
guéris l'un et l'autre très malgré eux. Alors ils exhalent
leur dépit et se disputent aigrement :
Ha ! maugré bieu, je voy tout clair —
— De mes piedz je puis bien aller ;
De par le ayable, je suis ^uaiy.
— Tu l'avoys bien veu venir cy,
Ordoux paiflard , villain truant,
Belistre villain et meschant !
Pareil épisode forme le sujet de la Moralité de l'aveugle et
du boiteux, par André de La Vigne, publiée à Paris (Crapc-
let, i8ji,in-8).
DES H>ST01I|ES ROMAINES. 177
Moralisation sus U pttjffu '* *
Ceroy est Jesuchrist, qui nous prépare le royaul-
me de paradis , comme dit TEvangille soubz é*"
militude, disant : « Homo quidam fecit cenam mapiam. »
Plusieurs là sont appelez et peu v entrent. L'aveu-
gle qui alla à la feste du roy est chascuariche de ce
inonde , qui point ne voit les joyes de paradis ; pour
les ténèbres des vanitez séculières, son salut ne con*
gnoist; les choses temporelles et terriennes assez voyent
comme la lampe, mais es choses spirituelles sont
obfusquées. Le boiteux est le bon religieux, qui est
des deux piedz claudicant, c'est assavoir qu il n'a
chose qui soit en commun ou en propre , toutteffois il
voit es cieulx le convy et point n'est aveugle. Si donc
les riches aveuglez des biens de ce monde veullent
lassus monter a la feste céleste, nécessaire leur est
avec les pauvres faire convenance, c'est assavoir qu'il
convient que les riches portent les povres sur leurs
espaulles par la donaison de leurs biens et subventions,
et les povres , comme religieux et autres , les con-
du]^ront, leur montrant par bonnes exemples, prédi-
cations et remonsttances. la vie des cieulx. Les pre-
convians crieurs qui le aivin convy publient sont les
docteurs de veritez et confesseurs, qui nous doivent
instruire publiquement et priveement pour trouver le
]our du saint et continuel bancquet.
De la malice des ingratz. — Chapitre LXXi.
DUS lisons d'ung roy qui avoit ung seul
filz, leauel il nourrit moult tendrement.
Quant le iilz fut en aage légitime, le
père luy voulut bailler le regissement
i.Chap. 72 de Tédit. de Relier. Swan, t. i, p. 251. Cette
Violier, 12
178 Le Violier î
de son empire, pourçe qu'il estoit ja impuissant,
et luy puissant et ja en fleur de sa vertu. Le père
luy dist : « Mon enfant , si je sçavoys que Tenk-
pire tu gouvernasses discrettement selon les loix
d'équitable police, je ferois en tes mains florir le
sceptre de ma royalle dignité. » L'enfant res-
pondit au père qu'il luy jureroit que si bien se
gouverneroit qu'il luy feroit plus d'honneur que
à soi mesme. Le roy, ce voyant, en la présence
de ses nobles sàtrappes luy bailla la totalité du
royaulme sans retenir portion, et fut des fleurs
de l'empire couronné»Quant lefilz se veît sihaulte-
ment monté, soncueur enfla en orgueil et devint
merveilleusement superbe , tellement que aucun
honneur ne fesoit à son père et ne luy donnoit
aucun bien. Le père déposé se contrista, et fist
aux seigneurs et barons du royaulme complainte
comment son filz.ne tenoit point la convenance
du compromis. Les seigneurs blasmèrent fort Iç
filz de ce qu'il traitoit mal et injustement son
père. Le filz , ce voyant , enferma son père
cruellement en un puissant et fort chasteau , là
où aucun ne pouvoit nullement aller, et là souf-
frit beaucoup de mal, calamité et misère, soif
et autre chose de pitié. Le cas advint que le filzv
qui jouyssoit du royaulme, fut quelque jour logé
en ce cnastel. Le père fut devant luy et luy dist :
« Ouy, mon enfant, ayes pitié de ton ancien
père, qui t'a engendré. Je suis mort de fain, je
histoire est la même c^ue celle de Tempereur Calepodinos
dans la rédaction angloise des CwMÏMadden, seconde par-
tie , chap. 21, p. j 4 5, et chap. 33 dé l'édit. de Winkyii de
Worde). Nous ne pouvons indiquer au juste la source où notre
■auteur a puisél ^
DES Histoires ro'Maines. 179
né boy que de l'eaue. Il m'est advis que si j'a-
voys un peu de vin, que conforté je seroye. t>
Le filz luy dist : « Je ne sçay si en ce chastêau
y a du vin. » Le père dist : « mon très chier
enfant ! il y en a cinq tonneaulx ; mais le senes -
chai, sans vostré congé, ne les ose percer et
m'en donner. Mon filz, je te prie, donne m'en
du premier. » Le roy dist :. « Non feray, car
c'est du moust , et il n'est pas bon pour gens
anciens. » Le père dist : « Donne moy doncques
du second. — Non feray, dist le roy, car c'est
pour moy et pour ceulx <^ui avec moy sont. —
Donne moy doncques du tiers. — Non feray, car
il est trop fort, et tu es ancien et debille; par-
quoy il pourroit estre cause de ta mort. — Donne
moy doncgues du quart. — Non feray : il est trop
vieil. et aigre, si que il n'est pas bon pour ta
compiection. — Donne moy doncques au cin-
quiesme. — Non feray, dist le filz, car ce sont
fèces et ne sont que lyes ; parquoy les seigneurs
me reputeroient que je te vouldrois faire mou-
rir. y> Ce voyant, le povre père s'en alla de la
présence de son filz, et secrettement manda aux
«atrappes comment le filz l'a voit traicté et refusé
du vm , et qu'il leur pleust le sublever de la mi-
sère pour l'honneur de Dieu. Les satrappes,
touchez de la main de miséricorde, prindrent le
jeune roy et le déposèrent de son estât royal,
et son père , comme devant , constituèrent pour
leur capital seigneur* Et mourut le filz en prison
povrement et misérablement.
Moralisation sar le propos.
Ce roy est Jesuchrist. Le filz est le chrestien, au-
quel par grâce tout luy a esté donné , et pour
i8o Le ViOLiER
ioy i) n'a aucune chose retenue, comme dist i'Escrip-
ture, que les regnardz et les oyseaulx du ciel ont
lieux propres pour eux loger, et le filz de THomme
n'a où il puisse son chef recfiner. Jesuchrist souffre
fain et soif en ses membres, qui sont les povres et de-^
billes, et nous n'en^ avons pitié. Quant il nous de-
ide du
puis jeusner, prier, et au service de Dieu veiller..
Quand il quiert du second vin, il respond et dist que
il ne le fera pas et que il ne peult prester à Dieu sa
jeunesse pour le servir^ veu que il fault mondaniser en
raage de vingt ans. Se il demande du tiers, il respond
et oit qu'il est trop fort^ et que, se il faisoit pénitence,
sa force diminueroit. jS*il quiert du quart, on luy res--
pond et dit que il est trop vieil etaigre. « Jesuis vieil,
dist le chrestien. parquoy je ne sçaurois jeusner,
prier et vacquer à taire oraisons et pénitence pour la
aebillité de ma fragille nature. » Si Dieu demande du
quint, le chrestien respond et dit que ce n'est que
pure lye; c'est-à-dire : «Je suis jà en Testât décrépite.
Mon salut est faijly; quand j'ay peu faire bien, je ne
Tay pas voulu faire; maintenant suis impotent. » Tel
tombe souvent en desesperation et meurt misérable-
ment. Contre telz sera au grant jour du jugement très^
grande complaincte faicte, quant Dieu dira par diffini^
tive sentence : « Descendez , mauditz, en enfer 1 »
Du pechi d'avarice qui avmdt chascun.
Chapitre LXXli.
ng roy estoit en la cité de Romme qui
ordonna que chascun qui seroit aveu-^
gle par chascun an obtiendroit de luy
cent solz. Le cas advint que vingt
t. caiap. 73 d€ redit, de Keller. Swan, t. I, p. 254. Un
DES Histoires romaines. i8i
trois cotnpaignons vindrent en la cité, et y en-
trèrent en une taverne pour boire. Ceulx ci par
l'espace de sept jours demourèrent en la ta-
verne. Quant ce Ait à payer leur escot, tous
baillèrent au tavemier, qui leur dist qu'il leur
failloit encore payer cent solz. Hz ne sçavoient
aue faire, car rhoste les menaçoit fort. L'ung
isi aux autres : « Je vous donneray bon et sain
conseil. La loy est telle que chascun qui sera
aveugle du roy obtiendra cent solz de son tré-
sor. Mettons un sort sur noz personnes, et cel-
luy sus lequel tombera le sort, il aura les yeulx
arrachez; et par ainsi il s'en ira vers le roy pour
avoir les cent solz , affin de nous acquitter. »
Le cas fiit ainsi fait, et chftit le sort à celluy
qui avoit donné le conseil. Hz luy arrachèrent
les yeubc, et le menèrent en la cité devant le
commissaire du roy, seneschal,qui longtemps le
regarda, luy demanda qu'il queroit. H respondit
3u'il queroit le bénéfice de la loy. « Comment!
ist le seneschal, je te veiz encore hier en la ta-
verne sain, et non aveugle, portant deux yeulx
clers et beaulx. Tu entendz mal la loy. La loy
est faicte pour ceubc (jui par cas sont malades
des yeubc et de maladie; mais tu as arraché tes
yeulx de ta propre volume pour avoir ceste pe-
cune. Toy mesmes as fait le conseil. Quiers ail-
leurs ton soûlas, car une seule maille ne pren-
récit semblable fait partie des Gesta publiés en anglois pa
Madden (chap. ii, p. )o); l'empereur romain y reçoit le
nom de Lenoppus. Voir aussi le chap. 4 de la seconde
partie, p. 28^, où il est appelé Teucippus, et Pédit. de Win-
kyn de Worde, chap. 1 3. il parott du à l'imagination du ré-
daaeur de notre recueil.
iSl h% ViOLIER
dras. )) Le mescbant, mal conseillé, s'en alla
du palais tout confus.
L'exposition moralU sus le propos.
La loy de Dieu est telle, que, si aucun est aveuglé
par son péché ignorantement , ou par inârmitè et
temptation, et non de sa propre malice, Dieu luy
donnera la grâce de pardon et indulgence s'il va au
palais de pénitence; mais à ceulx qui par force sont
aveuglez , c'est assavoir qui pèchent par certaine ma-
lice sans cause, ne sera la grâce donnée. Le taver-
nier est le dyable, qui telz reçoit en la taverne d'enfer,
et veult estre payé ]usques au dernier denier.
De prospection et providence. — C HAPITRE LXXMI4
^.^ "~ adis estoit ung roy qui avoit ung seul
enfant qu'il aymoit fort. Ce roy fist
une pomme df'or sumptueusement et
de grant coust. La pomme faicte, le
I. Chap. 74 de l'édit. de Keller. Swan, t. i, p. 257. Un
récit semblable se trouve dans l'édition angloise des Gesta
publiée par Winkyn de Worde , dont il forme le chap. 5 ; H a
été reproduit dans l'édition de Madden, p. 496. Il avoit déjà
été inséré dans la Rétrospective revieVy 1820, t. 2, p. 328,
et dans Touvra^e de M. Hartshorne, Bookrarities of Cam-
bridge^ 1829, m-8. Cette fiction est d'origine orientale,
ainsi qu'on peut le voir dans les Mélanges de Cardonne, t. 1 ,
p« 68; elle acquit une popularité étendue en faisant partie
de l'histoire de Bariaam et de Josaphat; elle figura dans
le Miroir historial de Vincent de Beauvais, liv. i $, chap. 17;
Bromyard, Summa predicantium , au mot Querere , en fait
mention ; l'auteur d'un poème moral allemand, Der Renner,
l'a mise en vers, et elle a souvent étécitée par des écnvains
DES Histoires romaines. tS^
Foy fut malade jusques à la mort. Il appela son
filz et luy dist : « Mon enfant, quant je seray
mort, va t'en par les royaulmes et chasteaux,
et porte ceste pomme auant et toy. Et quant tu
auras partout regardé, donnes la par moy au plus
fol que tu pourras trouver en tout pays. » L'en-
fant promist à son père d'accomplir son com-
manaement et testament. Le roj mourut et fut
moult noblement ensepulturé , ainsi comme l'on
avoit acoust^mé de faire. Cela fait, le filz du
roy print la pomme et s'en alla partout, et trouva
plusieurs foiz ; mais il ne leur bailla pas la pomme.
Depuis jMtrvint en ung royaulme, soy arrestant
en la principale cité, où il veit le roy du lieu
chevauchant par la cité avecques un très grant
et très noble appareil. Il se fist informer des
conditions du royaulme, qui estoient telles que
le roy ne dominoit que ung an, et à la fin de
Tan estoit déposé de son estât, chassé et fait
mourir villainement. Le filz du rpy^ qui avoit la
pomme d'or, pensa longtemps, et, cognoissant
que ce roy estoit le plus fol du monde, luy pre^
senta la pomme, disant : « Sire, mon père, qui
est mort, vous a ceste pomme, par testament, à
l'article de la mort déléguée.:» Le roy. print la
plus modernes. Le commencement de ce chapitre ne paroît
pas emprunté à 'quelque source connue. L'épisode du roi
dont le règne ne dure qu'un an est emprunté au roman moral
arabe de Trophaii Hai Ebn Yokdan; il reparoit dans le Comte
Lucanor, traductioa de M. A,, de Puybusque, p. 4$$ (Exem-
§Iè 49 : De ce qui advint à un homme qu'on devoit exiler
ans une île déserte après l'expiration de son commande-
ment). Un célèbre écrivain allemand, Herder» dansjses /wi-
tcitions des contes orientaux^ a reproduit ce même sujet sous
\t ûtxt ée l'Ik diserte.
7
184 Le ViOLIER
pomme, luy disant : « Mon bel amy, comment et
par quelle manière se foit cecy, et pour quelle rai-
son ? Jamais ton père ne congneuz, et aussi ne luy
feiz oncques aucun plaisir : pourquoy doncques
me donne ce precieulx joyau ton père? — Sire,
dist l'autre, mon père, soubz sa bénédiction,
me chargea que ceste pomme je baillasse lors au
plus fol que je pourrois trouver; et, sans doubte,
|e suis par tout allé: mais je n'ay onc sceu trou-
ver plus fol en tout le monde que vous. Parquoy
je me viens acauitter de la pomme. » Le roy luy
Î>ria qu'il luy aist la cause pour laquelle si fol il
e trouvoit. Il luy dist : « Sire, je la vous diray.
La coustume de ce pays est telle, que, après que
le roy a régné un^ an, après l'an consumnté,
l'on le met en exil, où il meurt piteusement^
Cela considéré, je juge que vous estes le plus
fol qu'il soit possible de trouver soubz le cou-
ronnement du ciel, veu que pour si peu de temps
vous voulez régner pour mourir. » Le roy pensa
et dist qu'il disoit vray; parquoy il feroit en-
voyer, cependant qu'il estoit en degré, richesses
et biens infinh au lieu où il seroit en exil. Ainsi
fut il fait. Au bout de l'an, il fut chassé, mys
en exil, et enfin laissa ses jours en paix et
mourut.
Moralisation sur le propos.
Ce roy est Dieu le puissant, qui destine la pomme
d'or aux folz , c'est-à-dire le monde plain de ri-
chesses. Le roy qui règne pour ung an est chascun
homme, lequel, nonobstant qu'il vive cent ans, toutes-
fois ce n'est pas ung an au regard de la vie fature ;
touttefois il ne cesse de jour en jour à aller en exil^
DES Histoires romaines. 185
c'est en enfer, par péché, s^il meurt en cest état, et peu
sont qui de cet exil pensent et méditent; mais -fai«
sons comme le roy cependant que sommes en puis-
sance : transmettons devant nous les biens de miseri-
corde, les aulmones de pitié et bonnes opérations, si
qu'en Pautre monde ne mourons de fain.
De la cure du monde non point à ensuivyr.
Chapitre LXXIII'.
ng roy estoît qui ses troys filles à trois
ducz maria, lesquelz en cest an mou-
rurent. Le roy les voulut de rechief
marier, et appella la première, luy di-
sant : (c Ma chière fille, ton espoulx est mort, à
ung autre te veulx donner. » La fille respondit :
« Mon chier père, pas n*est raison; car, si je
prenois autre mary, il conviendroit que je l'ay-
masse lors autant que le premier, ce qui n'est
possible, veu que mon premier mary a eu ma
virmnité. Si je l'aimois plus, ce seroit ung grief
mal; si moins, la dilectlon ne sôroit bonne. »
Le roy, veue la responce de sa première fille, la
seconde fist venir, et luy dist qu'il la failloit ma-
rier.' Elle respondict que non : « Car, si je pre-
nois espoulx, disoit elle, ce seroit pour ses ri-
chesses, force ou beaulté. Pour ses richesses,
f)oint n'en veulx, car je suis assez riche; pour sa
orce, non, car j'ay des amys'pour me défendre;
pour sa beaulté, non, car aussi il m'est avis que
I. Chap.75 de redit, de Keller. Swan, t. i, p. 261. Voir
le chap. 44, p. 144, du texte an^is publié par Madden.
|86 LB VlOLIBR
mon mary estott le plu& beau de tous. Parquoy
|e conckiz que point ne soje mariée. » Le roy
âppella la tierce , disant : « Ma fille, je te veulx
marier. » La fille respondît : ce Mon père , ne
faictes telle chose. Si ung mary me prenoit, où
ce seroit pour ma beaulté , ou pour mes riches-
ses. Non pour ma beaulté, car Je ne suis belle,
non pour mes richesses ne me prendra vivant ,
car, s'il me prenoit pour mes biens, ce ne seroit
f)oint vray amour, ains, destruictz les biens,
'amour passeroit. D'aultre part , les docteurs
disent que le mary et l'espouse ne sont que une
chair : doncques le corps de mon espoulx est le
mien, lequel je puis veoir tous les jours en son
sepulchre ; doncques j'ay mon mary présent,
parquoy je n'en puis avoir deux. » Le roy fut
content des responces et laissa ses filles en paix.
Moralisation s as le propos.
Ce roy est nostre Dieu ; les trois filles est l'ame ,
faicte selon l'ymaffe des trois personnes de \à
Trinité. Cest ymage de la Trinité tut à trois ducs
baillée, c'est au monde, à la chair et au dyable, qui
sont mors par la passion de Jesuchrist ou par Testât
de pénitence. S'ilz sont mors , ne t'acompare plus de
telz , mais demeure sous la garde de ton père pardu^
rablement. -
Delà vraye concorde. — CHAPITRE LXXIVa.
e cas advint que en une cité estoient
deux médecins bien introduitz. Il y
eut* question entre les deux qui estoit
le. plus enseigné en Part de médecine.
irChap. 76 de l'édit. de Keller. Swatt, t. 1, p. 264. C«
DES Histoires roumaines. fS7
L'ung dist à Fâutrë : « Mon doulx ainy, cessons
toute disccffde; faisons une chose laquelle qui
ne la fera il sera serviteur de l'autre. — Qu'est
ceP )> dit l'autre. Respondit le premier : « Je te
veulx pster de la teste les deux yeulx sans au-
cun mal te faire, et les mettray sus la table.
Lors, quant tu vouldras, tu les remettras en ta
teste sans aucune lésion. Si sela nous faisons,
l'ung à l'autre semblables nous serons. » L'autre
dist que c'estoit bien advisé. Le premier tyra les
deux yeulx de l'autre sans luy faire aucune de-
vance , car il les avoit dedans et dehors enoings
d'oignement royal et precieulx. Il les mist sus Ta
table, ipuis dist à son compaignon :« Comment te
va il? — Bien , dist l'autre , fors que je n'y voy
goutte; mais je ne sens aucun mal ne douleur.
Touteffois, je vouldroys bien quetu me les remis-
ses. » Ainsi le fist sans luy faire sentir aucun mal,
comme par devant. Puis celiuy là dist que il luy
failloit faire comme il luy avoit fait. L'autre print
tous ces oygnemens et les ferremens à ce duy-
sables, et liiv osta les deux yeulx comme l'autre
auparavant luy avoit fait ; puis après luy de-
manda comment il luy estoit. « Je ne sens mal
aucun; mais pourtant je vouldroys bien ravoir
mes yeux. » Tout ainsi comme il preparoit ses
instrumens pour les remettre, vint ung corbin
par la fenestre qui ravit l'ung de ses yeulx et
s'en voila. Le médecin, cecy voyant, fut bien
triste, disant en soy que sll ne restituoit les
yeubc de son compaignon, qu'il seroit son ser-
récit, de même que le chapitre suivant, parott dû à Timagina*
tion du rédacteur des Cesta,
i88 Le ViOLiER
viteur. En regardant dehors, il veit une chièvre,
la print et iuy arracha Pœil , et le mist en lieu de
ceuuy qui estoit par le corbeau perdu. Cela fait,
dist à son compaignon : a Que te semble de ton
cas? — Certes, je n'ay aucun mal sentu; mais
Pung de mes yeulx toujours aux arbres regarde. »
Lors dirent , puisqu'ilz avoient si bien fait l'ung à
l'autre , qu'ilz estoient egauk en leur art; puis
vesquirent ensemblement sans objurgation, dis-
cention ou noise.
Moralisation sus le propos.
Ces deux médecins signifient l'ancienne loy et la
nouvelle, lesquelles toutes deux couroient quant à
salut des âmes ; contention est faicte lors à présent ,
et a été entre les chrestiens et juifz , laquelle des deux
loix est la meilleure pour la vérité prouver. Chascune
tyre Tœil Tung de l'autre , c'est-à-dire que de l'an-
cienne loy Dieu a extrait moult de choses , comme les
dix commendemens de la loy, des quelz il a dit : « Non
veni solvcrcUgerriy sed adimplen, » Mais qui veultvoir
Dieu il faut recourir à la nouvelle loy et se laver du
baptesme. Le corbeau est venu qui a ravi ung des
yeulx des juifz , si que ilz ne peussent yeoir la vérité,
et en lieu d'icelluy a mis l'œil d'une chièvre, c'est as>
savoir aucunes cérémonies desquelles ilz usent , par
lesquelles ilz cuydent Dieu veoir et entendre la vérité
de salut ; mais ilz verront les ténèbres, là ou sera tout
pleur, gemissemens et strideur de dens intollera*
oies.
DES Histoires romaines 189
Comment on ne doit point trop convoiter les richesses.
Chapitre LXXV ».
1 estoit ung roy qui avoit deux filles ^
l'une belle sinçiuèrement et à tous
amoureuse 9 mais l'autre noire difor-*
mement et à tous odieuse. Le roy, les
voyant en leur estât de beaulté et diformité, leur
imposa noms nouveaubc. Le nom de la belle fut
Rosemonde; l'autre,; noire, fut nommée Plaine
de Grâce. Depuis feist le roy cryer par ses he-
rauix d'armes que tous vinssent en sa court, et
Sue ceubc qui seroient dignes d'avoir ses propres
Iles en mariage, que ilz les obtiendroient. La
loy estoit telle que celluy qui auroit la belle ne
devoit avoir que sa beauté , et celluy qui la noire
prendroit devoit avoir, après la mort du roy, tout
son royaulme. Plusieurs vindrent en court pour
ceste affaire. Chascun appetoit intentivement la
belle Rosemonde. La noire ploroit moult ten-
drement. Le père luy disoit : « Ma fille , pour-
quoy plore tu? ^> La fille respondit : « Helas!
mon père, vous sçavez que chascun court à
ma seur pour l'avoir en mariage par vostre vou-
loir, et tout le monde me desprise. » Lors dist le
père : « Ma fille, scez tu pas bien que tout est à
toy, que ta seur n'aura chose qui soit de mon
I. Chap. 77 de l'édit. de Keller. Swan, t. i, p. 268. Dans
l'ancienne rédaction angioise (Madden, seconde partie^ chap«
J4, p. )8i], l'empereur porte le nom de Diocletien. Ce ré-
cit forme le chap. 27 de Tédition de Winkyn de Worde.
190 Le ViOLiER :
royaulme? Celluy qui t'espousera sera roy après
maiiiort. » Elle, reconfortée, laissoit ses larmes
reposer et essuyoit son cueur de consolation.
Après cela vint au roy ung autre roy, et de-
manda sa fille Rosemonde à femme. Le roy luy
ordonna, et en grant honneur l'espousa avec sa
beaulté seullement. L^autre demoura longtemps
ains qu'elle fust mariée. Finablement, vint ung
duc noble , mais povre , qui la demanda au roy,
et le roy luy bailla en grande solempnité et hon-
neur, et eut le duc, après la mort du roy, l'hé-
ritage royal.
U exposition moral le sus le propos.
Ce roy est Nostre Seigneur Jesuchrist. La belle
fille Rosemonde signifie le monde, oui est de
chascun appeté; qui le veult avoir, autre cnose n'aura
que sa beaulté et plaisance ; point ne viendra à la suc-
cession du père , (jui est le royaulme ies cieux. Mais
celluy et ceulx qui Pautre fille laide prendront , c'estr
à-dire povreté , que Dieu a aymé pour vray , seront
riches et auront a la fin le royaulme de soûlas. Par
cela est appelé povreté Plaine de Grâce, pour autant
-qu'on parvient a grans biens par son moyen . et tou-
teffois tous la desprisent, et ceulx là sont folz et in-
sensez.
De ia constance d'amour mutuel.
Chapitre LXXVI'.
ng roy avoit une fille qui estoit à ung
noble duc espousée, qui moult l'ay-
moit, et elle luy. Hz avoient belle li-
gnée. Le duc mourut^ et fiist de toute
I. Chap. 7S de Pédit. de KeUer. Swan, 1. 1, p. 271. Un
DES Histoires romaines. t^i
la cité sa mort fort plorée. La duchesse le fist
inhumer et en sépulture mettre dignement. Apr^s
Cela, ses parens la sollicitoient fort de se rema-(
rîer; mais elle disoit : «Cessez de ces choses
parler, car mon feu mary tant estoit doulx, bon
et loyal , que jamais autre que luy n'espouseray.
Tant me aymoit, et môy luy, que je croy qlie je
mourray en signe de dilection. Mettons le cas
que ung aussi bon je trouvasse, toutefibis il
pourroit devant moy mourir; et, si je le per-
dois, ce me seroit affliction telle que j'ay main-'
tenant; et, si ung mauvais mary }e prenoys, ce
me seroit chose griefve, le mauvais après le bon
prendre.»
L'exposition mordit sus le propos.
Ce roy est Dieu; la fille, Tame, oui est à Jesu-
christ , le vray duc et conducteur ae salut , par la
foy baptismale dignement espousée , qui tant Ta ay-
mée qu'il estoit pour elle voulu mourir. Doncques
après sa mort elle n'en doit point d'autre prendre.
Comment on ne doit point trop présumer.
Chapitre LXXVII i.
ng roy estoit qui tant aymoit les chiens
que c'estoit chose merveilleuse. Les
chiens luy sailloient au col, le bai-
soient et dormoîent en son sein sou-
récit semblable fait partie du chap. 44, p. 144, de l'édition
angloise de Madden.
I. Chap. 79 de Pédit. de Keller.Swan, t. i, p. 272. C'est
une des fables de la collection esopienae (no CCCL^VII, édit.
19^ Le Viûlier
verff. Il y avoit leans ung asne qui avoit despit
de cecy et pensoit en soy : « Si je chantQis,
saultoys et mettois les deux piedz sur le col de
mon maistre, certes je mangeroys plus frians
morceaulx que je ne fais, et aormiroys au giron
de mon maistre. » L'asne fist ce qu'il avoit pensé,
saillit de Pestable, courut en la salle saillant et
chantant, et enfin vint mettre les deux piedz sus
les espaulles du roy. Ce voyant, les serviteurs
estimèrent qu'il fust enragé ; parquoy ilz le bat-
tirent noblement et le ramenèrent en Pestable.
Moralisation sus le propos.
Ce roy est Jesuchrist; les chiens bien latrans sont
les prédicateurs qui le divin sermon bien pronon-
1 omce au preaicaieur. ei ii n a pas les grâces ae la
littérature : pourtant il est de Dieu et du peuple re-
puisé.
De la finesse et mauvaisetii du dyable , et comment
les jugements de Dieu sont occultez.
Chapitre LXXVIII i.
1 estoit ung hermitte qui servoit à Dieu
jour et nuyct. Près de sa petite maison
ou cellule demouroit ung pasteur de
brebis; vint le cas que le pasteur s'en-
Furia, Florence, 1809). L'indication des recueils et apolo-
gues où ce mime sujet est traité se trouve dans Pouvrage de
M. Robert, Fables inédites desXIIe^ XlIIeet XlVe siècles^
Paris, 1825, t. i,p. 234.
]. Cbap. 80 de Tédit. de Keller. Swan, t. i, p. 274. C'est
DES HISTOIF*4''rOMAINES. ^9}^
dormit ung jour^ et ung larron ravit ses bestès^^
Le maistre du pasteur survint, qui ses brebis de-
manda; le berger con^mença à jurer qu'il les
avoit perdues^ mais qu'il ne sçavoit en quelle
sorte ; le seigneur fut furieux et le tua. L'her-
mite, ce voyant, fut hesbahy et dit en son cueur :
« mon Dieu ! voicy ung mauvais cas pour
l'innocent mis à mort , et tu n'en prens point de
vengeance ; puis que tout ainsi va , je laisseray
ce heu et iray au monde pour vivre comme les
autres. » Et ainsi fist il ; mais Dieu ne le voulut
pas perdre. Dieu luy envoya un ange du ciel
en forme d'homme qui avec luy s'associa , le-
quel dist à l'hermite, qui alloit par la voye :
« Mon amy , où vas tu ? » L'hermite dist : « A
ceste cité devant moy. » L'anee dist : « Je vais
avecques toy : je suis ange de Dieu transmis
dans l'Orient qu'est la source où le rédacteur des Gtsta a puisé
cette anecdote; le poète Pamell Ta reproduite dans son
conte de VHermit^ ^ue Swan a réimprimé dans ses notes, t. i,
p. 376-386; Voltaire Ta imitée dans son petit roman de
Zadig. Elle se rencontre aussi dans quelques ouvrages an-
glois oubliés, entre autres dans les Lettres d'Howell et dans
les Divine dialogues d'Henri More.
Ajoutons qu'un récit latin analogue à celui des Gesta fait
partie d'un recueil conservé au Musée britannique et d'a-
près lequel il a été publié par M. Wright [Latin stories ^
p. 10, 216) ; il est aussi dans le Grand Miroir des exemples
et dans les sermons d'Albert de Padoue, mort en 1323, et
plusieurs fois imprimés, notamment à Turin, en 1527. On
peut lire également le fabliau de Vermite qui s'accompaigna
à l'ange. V. les Recueils de Méon, 1823 , t. 2, p. 216, et
de Legrand d'Aussy, t. 2, p. i, ainsi que VHistoire littéraire
de la France, t. 23, p. 126. Notons que les Musulmans ra-
content que le roi David reçut d'un solitaire une leçon sem-
blable à celle qu'expose notre vieux texte françois. V. l'Ou-
vrage de M. G. V/tUfBiblische Legenden der Muselmanner,
Yiolier. 13
194 ^K VlOLlER
pour toy associer. » Quant ilz furent en la cité,
un chevalier les logea et receut honestement pour
l'honneur de Dieu. Ce chevalier avoil ung beau
petit enfant encores au bercel , lequel il aymoit
fort ; le soupper fait , l'ange de Dieu et l'hermite
furent en une belle chambre parée mis pour repo-
ser; et quant vint à minuyt, l'ange se leva et alla
le petit enfant estrangler au bercel. L'hermite, ce
voyant , fut en grande fantasie , pensant du cas
de l'ange ; par adventure pensoit-il que ce n'es-
toit point ung des ministres de Dieu , pour le
meurtre qu'il avoit fait. <( Helas ! disoit il , ce
chevalier nous a fait tant de biens , et on luy
rend le mal pour le bien ; il n'avoit epie ung seul
filz et il l'a à mort mis. » Toutefois il n'en osoit
parler à l'ange. Le lendemain bien matin ilz s'en
allèrent en une autre cité aue celle là et furent
en la maison d'ung citoyen logez pour l'honneur
de Dieu. Le bourgeois tes festoia , qui avoit une
couppe d'or que il aymoit grandement. Environ
minuyt l'ange se leva et alla. la couppe desrober.
L'hermite pensoit en soy que c'estoit le dyable ;
mot de ce n'osoît sonner. Le lendemain au ma-
tin ilz s'en allèrent et montèrent sur un pont au-
quel ilz rencontrèrent un povre; l'ange luy dist :
i< Mon amy, monstre nous la voye vers telle
cité. » Le pauvre leur monstra avec la main.
L'ange le print par les espaulles et le gecta soubz
le pont, où il submergea et noya. Lors dist
l'hermite dedans son cueur : « Je sçay bien main-
tenant que cestuycyest le dyable : le povre n'a-
voit mal fait et 11 l'a tué. » De ce jour l'hermite
pensoit à le laisser, mais il n'en osoit mot parler.
Quant fut à l'heure de vespre, ils arrivèrent en
DES Histoires- RofsAiNES. 195
la cité et demandèrent à ung riche logis, lequel
leur dénia simplement. L'ange luy dist, pour
Phonrieur de Dieu, que son plaisir fiist les loger
en quelque tect ou soubz meschanté couverture,
si que les béstes ne les dévorassent. Lors dist
le riche : « Voilà le tect à mes pourceaulx ; si vous
voulez, dedans si y entrez, ou autrement allez
vous en. » Ainsi fut fait. Ilz logèrent en l'esta-
ble des pourceaulx; puis au matin, quand ilz
voulurent partir, l'ange parla au ricîhe, luy di-
sant : « Prends cette couppe d'or en satisfaaion
et recompense de ton logis , auquel tu nous as "
receuz. » Le vaisseau d'or luy bailla, parcjuoy
l'hermite dist : « Certes^ c'est ung dyable qui est
encharné , car il a donné cest vaisseau- à ce ri-
che qui ne nous a fait aucun bien, et l'a desrobé
au citoyen qui nous asibienet honneslementtraic-
tez. » Puis dist à l'ange : « Je ne veux plus al-
ler avecques vous, à Dieu vous commande. »
L'ange dist alors à l'hermite : « Viençà : escoute,
puis tu t'en iras. » Il luy declaira adoncques les
causes de ce qu'il avoit fait en la sorte qui s'en-
suyt :
Exposition sus le propos.
Dist range lors à l'hermite : « Quant tu estois en
l'hermitage, le maistre des brebis tua son pasteur
injustement ; saiches que ce pasteur n'avoit pas lors
la mort desservie, mais autrefois, parquoy il ne devoit
f>as mourir adonc quMl estoit en péché ; mais quant
'a trouvé sans péché Dieu adonc le permist occire ,
si qu'il evadast la peine de péché après la mort. Le
larron oui est eschappé avecques ses brebis souffrira
reternelle peine ; mais le maistre du pasteur amendera
196 Le Violier
s^ vie par de Urges aumosnes et œuvres de misericor-
de, lesquelles igoorantement il a faictes. Le filz da
chevalier j'ay tué pource que devant ^u'il fust né
son père faisoît copieuses aulmosnes ; mais depuis qu'il
a esté sur terre tout bien a laissé â faire pour luy
amasser des biens, et est devenu avaricieuxet usurier^
ce qui estoit cause de sa perdition. Pourtant j'ay tue
l'enfant qui luy causoit qu*il devenoit trop avaricieux
ci chiche ; maintenant il est bon homme. La conppe
laquelle j'ay dérobée la nuyt au citoien qui nous ré-
cent de bon cueur estoit cause de soy enyvrer tous
les jours , car depuis (qu'elle fut forgée ^ si grant
amour et plaisir prenoit à la veoir qu'il ne ces-
soit de boire dedans y tellement qu'il s'eny vroit trois
ou quatre fois le jour ; c'est la cause pour laquelle je
Pay desrobée, tant affin que le citoyen soit maintenant
constant et sobre comme devant , car devant la fabn-
cation du vaisseau homme sus terre n'estoit plus so-
bre que luy. Le povre lequel j'ay occis estoit bon
chrestien; mais s il fust, allé jusques à dçmY miliaire,
pour vray il eust occis un autre lors en péché mortel;
mais if est maintenant saulvé en paradis, Coiiignois
que tout est fait pour quelque, cause ; parq^uoy je dis
que la couppe j'ay au rîche, meschant^ paillart, don-
née pour le récompenser du bien qu'il nous a fait au
logis des pourceaulx , car Dieu veult tout rémunérer;
et pource que par son meschant estât il n'est pas dijgne
d'aller en paradis^ il a faillu le recompenser des biens
de ce monde, riompas de lâ gloire ae l'autre: logé
nous a avec les . pourcea^lz, et il sera avec les pour-
ceaulx id'enfer losé. Metz doncques maintenant l'huys
de circonstance dessus ta bouche, sans plus murmurer
des faictz de Dieu et jugements estrahges.» Ce voyant^
lliermite cheut aux piedz de l'anse, luy resquit par-
don^ s'en retourna au boys et fut bon chrestieu.
/r
DES Histoires romaines. 197
De Ndmirahie dispense de Dieu et naiscence de Grégoire
pàpedeRomme: — Chapitre LXXIXi.
arc régna prudent et sa^e,qui avoh un
seul filz et une seule fiile, iesquelz il
ayraoit <îordialement. Quant n côn-
gneut qu'il ne povoit plus vivre, fist ap-
I. Chap. 81 de Tédit. de Keller. Swan. t. 2, p. i. Un
réch semblable forme le chap. 61 de la rédaction angloise
des Cesta publiée par Madden, p. 204.
La légende de Grégoire rar le rocher ou la pierre tient un
certain rôle dans la littérature du Moyen Age. Un poète
allemand qui vivoit au treizième siècle, Hartmann von der
^ Aue, en a fait le sujet d*un poème de 37 j 2 vers, qui, resté
longtemps inédit, a enfin été publié par G. Greith dans son
SpicUegium vaticanum^ Frauénfdd, 1838, in-8, p. 180-
303 : Voiries Annales de Vienne, 1840, t. 89 , p. 61 et 74.
Un savant connu par d'importants travaux sur rhîstoire de
la littérature germanique au Moyen Age, M. Lachmann, en a
donné une édition spéciale (Berlin, 1838, in-8). Greith mît
en tète du texte (ju*il éditoit une introduction de 42 pages,
dans laquelle il a discuté les sources et les imiutions de cette
légende. Elle a fourni matière à un livret populaire répandu
en Allemagne, intitulé Saint Grégoire sur la pierre : Voir
Gœrres, Deutsche Volksbûcher, 1809, p. 244. Semblables
incidents composent la base d'un ancien poème anglois, Sir
D^ore, inséré dans le recueil d'Ellis, Spécimens ofearly en-
glish metrical romances, t. i, p. 347 (Voir Warton, History
of english poetry, t. 1, p. 180; Utterson, Popular poetry,
t. I, p. 1 17), et ils se trouvent également en partie dans une
autre épopée, sir Eglàmour of Artois , dont voici la très suc-
cincte analyse : « Un enfaht est avec sa mère abandonné en
pleine mer sur une barque. L'enfant est sauvé et mené à un
roi qui est à la chasse, et qui le protège et qui le crée che-
valier. Pkis fard il épouse sa mère sans la connottre, et,
instruit de cette déplorable méprise, il Texpie par une rade
pénitence, 1»
Ce trait a fourni à Horace Walpoie l'idée d'une tragédie
198 Le Violier
peler tous les princes de son royaulme, puis dist
à son filz : «c Mon chier enfant, en la présence dé
ses nobles, je te jure que je n'ay point si ^andç
crainte dedans mon ame que. d'avoir laissé ta
seur à marier ; et pourtant à toy, qui es mon héri-
tier, soubz ma bénédiction te commande que tù
Payes à marier decentement et honnorablement,
comme il appartient à son estât de fille royalle ;
pareillement que tu Payes en honneur comme toy
mesmes. » Cela dist, tourna la teste vers la pa-
roy, et envoya son esprit en l'autre monde ; du-
quel la mort fut plaincte grandement. Puis fut le
corps royal mis en sépulture. L'enfant^ après cela,
commença à régner prudentement et à nonnorer
sa sœur et aymer de si grant amour qu'on ne
sçavoit penser. Ils beuvoient et mangeoient à
une table, se seoient l'un devant l'autre, cou-
choient en une mesme chambre, touteffois es lictz
se{>arez. Le cas fut que une nuyt si grande temp-
tation le ravit, qu'il luy fiit advis qu'il rendroitl'es-
perit s'il ne couchoit avec sa seur. Il alla au lict
et l'exita. Sa seur respondit : « O mon seigneur,
où allez vous maintenant ? » Le frère respondit :
« Si je ne dors avecques toy en présent je suis
mort. » Laseurluy monstrasonoffence sagement,
estimée en Anç;leterre, The mysterioas Mother^ et thinlop
(History of fiction) indique divers auteurs italiens et françois
^ui ont mis en œuvre une semblable idée. N'oublions pas de
signaler la Vie du pape Grégoire le Grande légende en vers
publiée pour la première fois par M. Victor Lazarcbe, Tours,
i8j7, in-16, zl et 1)1 pages.
Le docteur Graesse, dans son Histoire littiraire tmherselle,
3ue nous avons déjà eu roccasion de citer, est entré dans
es détails bibliographiques assez étendus au sujet de cette
légende (t. 2, sect. a, p. 953).
DES HiStOIRES ROMAINES. I99
etluydîst : « Cesse, frère, cesse de cest péché
commettre. Te souviengne que mon père te com-
manda que tu me feisse honneur ; si ce péché com-
meltois, Pire de Dieu nepourrois évader, et la con-
fusion des hommes.» Lors dit le frère : « Quelque
chose qu'il y ait, ma volunté avec toy accom-
pliray. » Ainsi advint le cas et merveilleuse for-
tune. Cela fait, il s'en retourna en son propre lict.
La fille ne povoit fermer son cueur au'il ne rendist
gros ruysseaulx, pleurs et larmes habondantement
sans consolation. L'empereur son frère la conso-
loit tant qu'il luy estoit possible ; de plus en plus
Payinoit. Unejour,auboutdedemyan, lesdeuxse
seoient à table l'ung devant l'autre ; puis le frère
regarda sa sœur et luy dist : « Ma chère dame ,
comment vous est-il.»* Vostre belle couleur se
mue ; vos yeulx, qui ont esté clers et beaulx, de-
viennent noirs à merveilles. — Ce n'est merveilles,
dist la sœur ; car je suis enceincte d'enfant, et par
conséquent confrise.» L'empereur, ce voyant, fut
dolent plus que on ne sçauroit croyre, commença
à plorer et faire sentir à ses yeulx ce que le cueur
concevait, et disoit : « Mauldit soit le jour auquel
je ftiz né I pleust à Dieu que point ne fust entre
les autres jours nombrez! Helas! que dois-je
faire ? » La povre sœur bien confuse dist à son
frère : « Monseigneur, escoutez mon conseil,
et vous ne vous en repentirez point après que
l'aurez accomply. Nous ne sommes pas les pre-
miers qui avons Dieu offencé ; tousjours en luy
est miséricorde. Près de ce lieu est ung cheva-
lier conseiller de nostre feu père, qui tousjours
Fa bien conseillé ; soit appelle, et nous luy comp-
terons lors tout nostre mauldit cas soubz le sceau
da
200 Le Violier
de la confession. » L'empereur dist à sa seur : « Il
me plaist bien; mais premièrement, réconcilions
nous à Dieu. » Tous deux se confessèrent avec-
ques grant contricion. La confession faicte , le
conseiller chevalier fut envoyé ouerir, auquel ilz
racomptèrent et recitèrent tout leur cas. Lors dit
le chevalier : « Puisque vous estes de votre pé-
ché confessez, escoutez moy , escoutez mon con-
seil, et vous éviterez le parler et confusion du
monde. Pour Poffence de vos corps contre Dieu
et vostre père, vous devez visiter la terre sainte;
mais devant que partir appeliez tous vos satrappes
et seigneurs, leur disant telles parolles par ordre :
<( Mes bons seigneurs, je veulx la saincte terre vi-
ce siter; je n'ay aucun héritier fors que ma propre
« seur unique, comme vous sçavez, à laquelle au-
ct rant mon absence devez obeyr comme à moy. »
Puis vous me direz devant tous que je la tiengne
sus ma vie totalement en garde. Quant est de
moy, je la prends à peine de la si bien garder,
que devant Tenfantement et après l'enfantement
son cas ne congnoistra personne fors ma femme^
qui luy administrera ses nécessitez. » Lors luy dist
le roy que bonestoit le conseil, et qu'il l'accom-
pliroit. Tout ainsi fist-il que le conseiller avoit
dit, et, le congé des seigneurs prins, s'en alla en
la terre saincte. Le chevalier mena cependant
la dame grosse > qui estoit seur du roy, en son '
çhasteau , à sa femme. Quant la femme du che-
valier veit la dicte dame, demanda à son seigneur
qui elle estoit. Et il luy aist que c'estoit leur prin-
cesse seur du roy. « Jure moy, dist le chevalier à
sa femme, sus l'amour de ta vie, oue tout ce que je
te diray tu tiendras secret. » La aame luy fist ser-
DES Histoires romaines. 201
ment. Lors dist le chevalier ; « Notre princesse,
pour vray, est enceinte de son propre frère le
roy ; par quoi je vous prie que luy administrez
toutes ses nécessitez sans autre créature. » La
femme du chevalier le pjromist et fist en^er la
seur du roy en une chambre privée, là où elle fut
richement servie. Quand vint l*heure de faire
son enfant, elle le produyt en terre. Lors le che-
valier luy dist qu'il failloit avoir le prestre pour
le baptiser. La dame respondit : « Je voue à
Dieu que celluy qui est engendré entre la seur et
le frère ne sera baptisé. >> Lors dist le chevalier :
« Nonobstant que le péché soit grant, touteffois
ne tuez pas l'âme de l'enfant pour cela. » La
dicte dame dist : « Sir% j'ai fait ce veu, que je
tiendray ; je vous prie, monseigneur, que me bail-
lez ung tonneau vacque. » Ce qu'il fist. La dame
lors print des tablettes et escripvit dessus ce qui
s'ensuipt : « Chiers amys, sachez que cest enfant
n'est point baptisé , car il est engendré entre la
seur et le frère ; pourtant, pour l'honneur de Dieu,
qu'il soit baptisé. Soubz sa teste trouverez ung
trésor, c'est pour le faire nourrir, et aux piedz
une somme a^argent pour le faire mener aux
estudes. » Gela fait, elle mist l'enfant au ber-
ceau, et l'or et l'argent soubz l'enfant, com-
me il est dit en la lettre, puis le bercel fut mys
au tonneau pour nager selon la divine volume,
comme la mère le commanda. Quant le tonneau
fut sus mer, le chevalier bien dolent se tint sus
Feaue tant qu'il peut veoir le tonneau de l'enfant,
puis retourna en son chasteau, et en venant il
trouva et rencontra le messagier du roy, qui ve-
noit de la saincte terre , lors auquel il dist : « Mon
202 Le Violier
enfant, d'où viens-tu ? — Je viens de la terre
saincte, dist le messagier. — Et quelles sont les
nouvelles ? — Dist le messagier : L'empereur est
mort, et est son corps mené en l'ung de ses
chasteaulx. » Le chevalier, moult dolent , plorà
adoncques bien fort pour les nouvelles qu'on luy
avoit rapportées de la mort de son dit seigneur.
Sa femme plora moult bien tristement de la mort
de l'empereur ; touteffois il la pria de ne plorer
plus, aftin que la dame seur du roy ne fust trou-
blée. « Ne faictes de rien semblant, ce dist le
chevalier, jusques à ce qu'elle soit de sa gesine
relevée. Puis après le chevalier alla à la dame,
pareillement sa femme, qui le suyvoit. La dame
congneut bien qu'ilz estoient tristes et dolens, et
leur demanda la cause de leur douleur ; mais ilz
feignirent qu'ilz n'estoient point dolens, ains
joyeulx de ce qu'elle estoit eschappée de ce grief
péril et dangier. Lors dist la dame : « Ne me
celez chose qui soit, bien ou mal.» Lors le che-
valier fist mention du messagier qui estoit venu
de la terre saincte. Lors dist la dame: « Qu'il soit
appelle. » Le messagier venu, firt interrogué de
la dame : (c Dictes moy, messagier, dist la dame,
comment se porte mon seigneur. » Le messagier
dist Qu'il estoit trespassé et que son corps estoit
translaté en l'ung de ses chasteaulx pour estre
mys en sépulture noblemenj avecques son père.
Lors la triste dame cheut en terre de douleur,
le chevaher et semblablement le messagier, et
tous ceulx qui estoient en la chambre, si qu'il
sembloît par longtemps qu'ilz ftissent mors, car
point ne sentoient ne ne parloient. La dame lors
après longtemps se leva, s'arrachoit les cheveubc,
DES Histoires romaines. 205
deschiroit sa face jus(|ues aux ruysseaulx de sang
et cryoit à hauite voix que mauldite fut la nuyt
en laquelle sa mère Pavoit conceue. « Ne soit,
disoit la dame, tant frappée de la picque d'af-
fliction, celle nuyt dedans les jours nombrée.
Mon espérance jà est morte , ma force totalle ,
mon frère , seul la moitié de ma vie 1 Que feray-
je, ne sçay, helas ! » Là dist le chevalier : v Ma-
dame , soyez constante , prenez confort : si vous
vous destruisez ainsi, tout le royaulme périra.
Vous estes seulle dedans l'héritage, pas n'est
bon vous ainsi navrer de tristesse; si vous le
faictes, le royaulme voilera es mains des estran-^
gers. Levons-nous et allons au lieu où le corps
sera ensevely , pour y faire nostre devoir, puis es-
tudions comment le royaulme sera regy.»La dame
se leva, et, par le conseil de son chevalier, alla au
corps de son frère bien accompagnée , non de
gens seullement, mais de pleurs, larmes et gémis-
sements. Quand elle fut au chasteau entrée , le
corps mort de sçn frère sus*1a bière trouva. Elle
tomba sus le corps et le baisa dès la plante des
piedz jusques à la summité de la teste. Ces che-
valiers, voyant la tristesse de leur emperière,
tant firent qu'ilz Postèrent de dessus le corps et
la menèrent en une chambre , puis honnorable^
ment le corps de Pempereur mirent en sépulture,
selon la mode royalle. Cela fait, le duc de Bour-
gongne'luy transmit ses ambassadeurs pour Pas-
socier en mariage ; mais elle respondit que tant
qu'elle seroit en vie , jamais maiy n'espouseroît.
Le duc de Bourgongne fut marry d'estre refusé ,
parquoy il conspira et jura par sa puissance du-
Calle que puis qu'il n'estoit son seigneur, que
204 ^S ViOLIER
peu de ce ses terres imperialles se resjouyroiént. H
assembla grant ost , invada son royaulme , brusla
citez et chasteaulx, navroit à mort , gastoittout,
perpetroit maintz maulx et obtenoit victoire.
L'emperière s'enfuyt en ung fort chasteau qui
estoit en une cité, et là fut par longtemps.
Or, retournons à Penfantmyssur la mer. Le ton-
neau passa par moult de royaulmes, jusques qu'il
parvint près d'ung monastère de moynes, et cela
tut le sixiesme jour et ferie. Ce mesme jour, Tabbé
s'en alla au rivage de la mer, et dist aux pécheurs
qu'ilz peschassent , et comme ilz preparoient les
engins, le tonneau avec les undes de l'eau par-
vint à terre. Lors dist l'abbé qu'on regardast qu'il
y avoit dedans. Le tonneau fut ouvert, et iFut veu
le petit enfant , d'honnestes menuz habillemens
aomé, quirioità l'abbé. L'abbé, dolent de ce, dist :
« O Jesuschrist ! que peut estre cecy ? » Il le leva
luy mesme avec ses mains , trouva les tablettes
comment il estoit entre la seur et le frère lubrique-
ment engendré, et qa'il n'estoit baptisé, parquoy,
con^noissant qu'il estoit de grant lieu et noble
geniture , le fist baptiser et le mist à nom Gré-
goire , puis bailla l'enfant à nourrir à ung pes-
cheur, luy baillant l'argent qu'il avoit trouvé aux
piedz du berceau. L'enfant croissoit et estoit de
tous aymé. Quant il eut sept ans, l'abbé le mist
aux estudes, et tant profita que chascun l'aymoit
de plus en plus , et tous autres à l'e^tude des
sciences transcendoit. Le cas advint qu'un jour
Grégoire jouoit avec le filz du pescbeur, lequel il
cuydoit estre son frère ; par cas d'avanture, le filz
du pescheur frappa d'une pelotte, parquoy il s'en
alla à <sa mère, qui le menaça et luy dist qu'il ne
DES Histoires romaines. 205
luy appartenoît point frapper sonfilz, con^eu
et veu Qu'on ne sçavoit quel il estoit. « Las! ma
mère, dist Grégoire, pourquoy me donnez- vous
cest impropère ? Suis-je pas vostre fils naturel ?
— Non, dist la femme du pescheur, ne ne sçay
qui est ton père ; bien sçay que tu fus sus mer
en ung tonneau trouvé , et l'abbé me bailla ton
corps à nourrir. » L'enfant Grégoire, ce voyant,
s'en alla à l'abbé et luy dist : « Père sainct , long-
temps ay avec vous- esté , croyant estre filz du
pescheur, lequel je ne suis pas, et pourtant mes
parens je ne congnois; s'il vous plaist, pour-
voyez moy à l'estat de chevalerie, car plus en
ces lieux ne me tîendray. » Lors dist l'abbé :
« Mon enfant , ne me laisse pas : tu es céans bien
àymé, tellement qu'après ma mort, mes moynes
et religieux te feront de l'abbaye présent, et seras
abbé esleu. — Sire, dist Grégoire, jà ne cesse-
ray jusques que mes parens je trouveray. »
L^abbé, ce voyant, luy monstra les tablettes
escriptes en son berceau trouvées et luy fist lire.
Quant l'enfant Grégoire sçut que il estoit engendré
entre la seur et le frère , comme transy tomba à
terre , disant : « Helas ! sont ce les tîltres les-
(juelz j'ay par ma génération acquis ? Je m'en
iray à la terre saincte combatre pour le péché
de meé parens , et là en pénitence finiray ma
vie. Pourtant, seigneur, faictes moy chevaher. »
Ce dist à l'abbé , l'abbé le fist chevalier, et quant
il s'en alla du monastère, chascun mena grant
dueih L'enfant monta sur mer et se fist mener
par les nautonniers pour passer en la terre saincte.
Comme ils nageoient , par l'opposition du vent
furent menez en la cité où se tenoit sa mère,
2o6 Le Violier
sans aue les nautonniers congneussent le lieu.
Quana l'enfant fut en celle cité , ung bourgeoys
luy acourut et luy dist : « Seigneur, où tendez-
vous? » Lors dist le chevalier Grégoire qu'il
queroit logis , parquoy le citoyen le mena en sa
maison , luy et toute sa famille le traitant bon-
nestement. Gomme ilz estoient à table, le che-
valier Grégoire dist à son hoste qu'il luy dist le
nom de celle cité et qui en estoit seigneur. Leci-
xoj^n dist : a Seigneur, nous avons ung empereur
qui est mort en la terre saincte , lequel n'a laissé
héritier fors sa propre seur. » Puis luy dit com-
ment le duc de Bourgongne la molestoit et oc-
cupoitson royaulme. Lors dist Grégoire : « Pour-
rois-je bien te dire mon secret ? — Ouy , dist
l'hoste , seurement et à fidélité. » Grégoire dist :
(f Je suis chevalier; s'il te plaist, va demain
parler au chastelain ou seneschal , et luy dis que
s'il me veult bailler salaire pour le party de la
dame l'espace d'ung an , que je seray prest de
soutenir les labeurs et conflictz belliqueux. »
Ce citoyen fist dès le lendemain le message de
Grégoire , que le seneschal fit venir au chasteau
et le présenta à la dame. La dame ^ c|ui estoit sa
mère, le regarda intentivement; mais qu'il fust
son filz, cela ignoroit : elle cuidoit qu'il fust dès
longtemps nojé en la mer. Le seneschal, de son
advenement joyeulx , fist avec luy convention ,
et dès le lendemain entra Grégoire en bataille
contre le duc, qui avoit grand ost; touteffois le
jeune chevalier Grégoire pénétra tous les gens
d'armes jusques qu'il fut au duc, lequel il occist
en ce lieu , luy trencha la teste , puis print la
victoire tellement que chascun le collaudoit fort
DES Histoires romaines. 207
pour sa vaillance. Dès avant que Tan fiist acom-
ply, il restaura le royaulme de sa mère, qu'il
ignoroit, et esta des mains de ses ennemis, puis
vint au seneschal et luy dist : « Seigneur, vous
avez veu mon service : temps est de moy en al-
ler en autre royaulme; payez-moy, s'il vous
plaist. » Ledit seneschal fut pa^fler à Pemperière,
luy disant : i< Madame, vous sçavez que une
femme seulle n'est pas pour ung royaulme régir
et deffendre des ennemys ; vous estes assez riche,
pourtant je ne vous conseille pas que prenez
seigneur pour richesse ; bien m'est avis , soubz
correction, que vous ne sçauriez, pour plus
d'honneur et proufit , seigneur eslire plus ver-
tueulx que votre nouvel chevalier Grégoire. »
L'emperière tousjours respondoit qu'elle ne se
mariroit jamais ; touteffois, à la longue persuasion
du seneschal , elle constitua jour de délibération
pour en respondre. Quand le jour fust venu de
la responce , devant tous elle dist que puisque
Grégoire l'avoiten son royaulme si biendenendue,
qu'elle estoit contente de l'avoir en mariage pour
le prouffit de son peuple. Tous les seigneurs fu-
rent joyeulx. Le jour des nopces fut ordonné ,
en grande festivité et joye fust célébré. Les deux
s'entre aymoient moult, c'estoit le filz et la mère;
quoy plus? c'est le mary et l'espouse. Le cas
advmt que Grégoire, lors empereur, alla quelaue
jour à la chasse ; lors dist l'une des demoiselles
à la dame : « Madame , mais n'avez vous point
offencé nostre seigneur l'empereur? — Non, dist
l'emperière, mais pourquoy le demandes tu? Je
croy qu'au monde ne sont deux personnages
qui tant se sçavent aymer que l'empereur et
2o8 Le Violier
moy ; pourquoy proferez vous telles, parptles ? »
Alors commença à respondre la damoiselle : u Le
roy , Quand on met la nappe, joyeusement en celle
chambre privée pour tout certain entre; mais
quand il en sort il gecte grqs souspirs et lamen-
tations, puis sa face lave, mais je ne sçay la
cause. » Quand la dame ce congneut , elle entra
en la chambre du roy et regarda de pertuis en
pertuis , tant qu'elle trouva les tablettes qu'elle
àvoit mises au berceau de son filz quant elle le
mist sur l'eaue ; elle leut l'escripture , puis pensa
en son cueur et disoit que jamais homme ne fust
venu à avoir ses lettres s'il n'estoit son filz. Elle
commença lors à plorer et cryer si douloureuse-
ment que c'estoit une inerveilleuse pitié. « Or
suis je bien, disoit la pauvre dame, de Dieu
mauldicte ! C^e ne fust çstaincte ma mère le jour
de sa conception ! » Les chevaliers et dames de
l'emperière coururent aux complaintes de leur
maislresse , lesquelz la trouvèrent en terre tom-
bée ; finablement ouvrit sa triste bouche, disant :
« Seigneurs, si vous avez en amour ma vie , que-
rez hastivement mon seigneur, et pour cause. »
Soubdainement les chevaliers montèrent à che-
val et coururent vers l'empereur, disant : « Sire,
l'emperière gist et est en péril de mort. » L'em-
pereur courut en la chambre là où estoit la dame
sa mère , laquelle, quand elle le veit, s'escrya et
dist : « Sire , faictes chascun de céans saillir et
que personne ne m'escoute parler. » Quant chas-
cun fut sailly, l'emperière dist : « O mon seul
seigneur ! je te prie, dy moy de quel lignage tu
es. » L'empereur dist : « Dame , c'est une ques-
tion bien admirable : je suis sans doute de terre
DES Histoires romaines. 209
bien loingtàine. » La reyne dist : « Je jure mon
Dieu, si la vérité ne me dictes, tout en présent
me verrez rendre l'esprit. » — Adonc dist l'em-
pereur : « J'estois povre quand je vins ceans , et
n'avois quemes armes, desauelles j'ay ceroyaulme
délivré. — Dis-moy, dist l'emperière , de quelle
terre tu es , qui sont tes parens ; si tu ne me le
dis, jamais ne mangeray . » Lors l'empereur com-
mença à dire vérité , et dist toute la manière
comment l'abbé le trouva au tonneau. Puis la
dame luy monstra les tablettes ; et quant il les
congneut il cheut comme mort à terre. Puis dist
la royne se lamentant : <( O mon doulx enfant !
tu es mon propre filz unicque , tu es mon mary
et mon seigneur, et si es le filz de mon frère ;
celle je suis qui te mis au berceau. Helas! et
que feray-je ? Combien de maulx sont par moy
Ï)erpetrez ! Mon propre frère j'ay connu charnel-
ement, et 1^ fuz engendré. Pleust à Dieu que je
•fusse perie sans que œil me peust veoir , que
j'eusse lors esté comme se je eusse point estée
translatée du ventre maternel au tombeau de la
mort! » Elle se frappa adoncques la teste contre
le mur, et dist : « O mon Dieu ! voicy mon en-
fant et mon mary et le filz de mon frère ! » Lors
dist Grégoire : « Je cuydois avoir évadé le péril,
et je suis au fiUet du dyable tombé. Laisse moj,
ma dame, que je plore ma misère. Mauldict
soyes tu, homme mauldict ! Voicy ma femme ,
voicy ma mère , voicy ma tant aymée ! Que fe-
ray je ? Las ! le dyable m'a ainsi conclu' .>> Quand
I . Diverses histoires ayant pour sujet le révoltant épisode
de rinceste d'une mère avec son fils avoientxours au Moyen-
Age. Dans le Dit du Burf, publié par M. Jubinal {Nouveau
Violier. 14
>-
210 Le Violier
l'emperière veit les douleurs de l'enfant, elle luy
dist : « mon enfant! {>our nos péchés je veulx
tout le temps de ma vie courir par le monde
comme pèlerine ; mais toy, tu gouverneras le
royaulme. -^Non , dit le nlz, il ne se fera ainsi,
mais tu deixiourras au royaulme cependant que
je mesureray la terre du labeur de mes pas en
pelerinant pour la remission de nos péchez , car
jamais ne cesserfiy d'aller .jusques à tant que je
congnoisse si nos péchez nous seront pardonnez. »
De nuyt se leva Grégoire, rompit sa lance, se
vestit d'abillémens de pellerin , dist adieu à sa
mère, voire le plus piteux qui fut oncques ouy,
et se mist à chemin, et fut nudz piedz par la
voye jusques qu'il iust hors du royaulme; puis
vint de plaine nuyt à la maison du pécheur, où
il demanda l'aulmosne. Quant le pescheur le vit
si beau , il luy dist qu'il apparoissoit assez qu'il
n'estoit pas pèlerin. Lors dit Grégoire : « Non-
obstant que pèlerin ne soye,. touteffois pour
ceste nu^ je demande logis. » La femme du
recueil de fabliaux ^ t. i, p. 42-72), une veuve qui a commis
ce crime, son complice et la fille qui est le fruit de cette union
réprouvée, n'obtiennent du pape leur absolution'qu'à condition
que tous les trois seront enveloppés et cousus chacun dans
une peau de bœuf, pendant sept ans et qu'ils vivront ainsi
séparés les uns des autres , renonçant à tous leurs biens. Les
mêmes amours de la mère et du fils se rencontrent dans le
Dit de la bourjosse de Rome (recueil ci-dessus t. i , p, 79-87 ;
voir aussi celui de Legrand d'Aussy, t. 4, p. 22, et les Latin
stories, publiées par M. Wright, p. 98), et dans le Dit du
sénateur de Rome (Vincent de Beauvais, Miroir historial, Vll,
93, recueil de Méon, t. 2, p. 394, et de Legrand d'Aussy,
t. 4, p. 2 3) ; mais dans ceux-ci c'est la Vierge qui intervient
en faveur des coupables. V. VHistoire littéraire de la "rance,
t. 23, p. 122.
DES Histoires romaines. 211
pécheur en eut pitié, et pria son mary qu'il le
laissast entrer, (^ant il fut entré, il fist son lict
derrière la porte ^le pescheur luy donna des pois^
sons et de l'eaue , et luy dist entre les autres
choses : « Toy, pèlerin , si tu voulois saincte-
ment vivre, les lieux solitaires tu deusses qué-
rir. » Dist Grégoire ; « Cela ferois de bon çueur,
mais je ne congnois pas ces desers et les places
secrettes. » Lors lu]^ dist le pescheur qu'il le
mèneroit le lendemain en ung bon lieu. « Grant
mercy! » dist Grégoire. Le lendemain le pes-
cheur l'appella , et tant le fist haster qu'il oublia
ses tablettes derrière l'huys. Le pescheur entra
avec le pèlerin en la mer par l'espace de seize
miliaires, jusques qu'ilz arrivèrent à une roche.
Grégoire souffrit avoir en ses piedz des fers fer-
mant à clef > lesauelz il mist en ses piedz, et,
cela fait, le pescheur gecta la clef des fers, en la
mer, puis s'en retourna à la maison. Grégoire
demeura par l'espace de dix-sept ans en péni-
tence. Le cas fut que le pape mourut, puis vint
une voix du ciel qui dist : « Querez l'homme de
Dieu pour estre constitué pape recteur, et qui
ayt nom <5regôire. » Les électeurs furent fort
joyeulx, et envoyèrent par toutes les diverses
parties du monde pour trouver Grégoire. Dedans
la maison du pécheur arrivèrent , auquel ilz di-
rent qu'ilz estoient fort travaillez à avoir ^uis
ung sainct homme, mais ilz ne le pouvoient
trouver. Le pescheur se recorda du pèlerin qu'il
avoit en sa maison couché , et qui avoit nom
Grégoire , leur disant qu'il l'avoit laissé en une
roche sus la mer il y avoit dix-sept ans : <( Mais
je crois, dist-il, quMl est mort. » Le cas advint
212 Le Violier
qu'il print ce jour ung poisson , et avoit ledict
poisson la clef des fers de Grégoire. Lors dist à
ceulx qui queroient Grégoire qu'il esperoit qu'ilz
auroient bonnes nouvelles : « Voicy les clefs que
j'avois en la mer gectées. » Les messagiers fu-
rent joyeulx et prièrent le pescheur qu'il les me-
nast à la roche , ce qu'il fist dès le lendemain, où
ilz trouvèrent Grégoire, luy disant : « Homme
de Dieu , descendz et viens avecques nous , car
tu es de Dieu eslevé pour nostre pasteur. » Lors
deist Grégoire : « Ce due à Dieu plaist soit fait. »
Il saillit hors de la roche, puis, devant qu'entrer
en la cité, les câmpanes d'elles-mesmes sonnè-
rent' ; lors le peuple loua Dieu. Fut ordonné et
constitué pape par le vouloir de Dieu. Quant il
fut en l'estat de la papaulté , si louablement se
gouverna que plusieurs de diverses parties ve-
noient à Romme pour avoir son conseil et ayde.
Sa mère l'emperière , congnoissant la renommée
et saincteté de Grégoire, fut à Romme pour se
confesser. La dame se confessa à luy^ et ne se
congneurent point l'un l'autre, jusques à ce
qu'elle fut confessée. Lé pape congneut par sa
confession que c'estôit sa mère , parquby il parla
I . Ces cloches qui sonnent d^elles-mêmes nous rappellent
la cloche miraculeuse de Viliilla, village d'Aragon, à neuf
lieues de Saragosse, qui se faisoit entendre toutes les fois
3ue la religion étoit menacée de quelque danger. Un auteur
u temps, don Juan de Qjiinones, publia à cet égard, à
Madrid, en 163$, un livret in-4 de 36 feuillets, devenu rare
(Discurso de la campana de Villilla). Nul bras ne pouvoit
anêter cette cloche. On l'entendit pour la vingtième et der-
nière fois en mars 1699. V. Donner. Discursos varios, p.
198-244; Prescott, History of Ferdinand and Isabella, t.
3, p. 382.
DES Histoires romaines. 213
à elle , disant : « ma très doulce mère , non
seullement, mais mon espouse! le dyable pen-
soit en enfer nous conduire , mais nous sommes,
par la grâce de Dieu , de ses lyens eschappez. )>
Elle , ce voyant , cheut à ses piedz , et de joye
qu'elle eut adonc plora la dame. Le pape la leva
de terre , puis fist bastir ung monastère lors e;î
son nom , et de ce lieu la fist abbesse. Puis fina-
blement tous deux rendirent à Dieu toutes pures
leurs âmes.
Moralisation sas le propos.
Cest empereur est Nostre Seigneur Jesuchrist, quia
sa seur Pâme fort aymée quant à ce qu'elle est en la
chair conjoincte; la chair proprement est dicte sa
seur. Au commencement la chair a en honneur l'âme
3uant elle ne fait contre sa volunté chose qui â Dieu
eplaise. Ces deux, le corps charnel et l'âme, mer-
veilleusement s'entre aymoient et ayment si fort qu'ilz
reposent en une mesme chambre de volunté , de pen-
sée , mangeant en une mesme table , c^est à dire dis-
position, dès quant le baptesme receurent et renunçè-
rent aux pompes du dyable; mais souvent, par l'insti-
gation du dyaole, le corps vioiie sa seur l'ame par pé-
ché et par vice, tellement qu'elle conçoit ung enfant.
Cest enfant est tout le genre des humains , du premier
homme procédé, puis par le conseil du chevalier le
Sainct-Esperit a esté rays en la mer des misères de ce
monde, là ou il fust par long temps vaguant; l'âme
seulle demoura , parquoy le duc ae dampnation , le
dyable, la persécuta jusques que le filz de Dieu vint en
terre délivrer, non seuliement sa mère, mais tout le
genre des humains , et restaura toute la terre de pa-
radis perdue; puis après il espousa sa mère , l'Eglise,
{)ar laquelle les tablettes estoient escriptes, que sont
es dix commandemens de la loy, lesquelz nous devons
214 Le Violier
tousjours regarder, en considérant qu'elles furentfaictes
pour ROStre pèche. Lex propter transarusons posùâ
(St. Cela nous doit donner matière oe plorer qui
nous a tirez du tonneau, Tabbé, Dieu le créateur, par
son enfant , et nous baille puis après au pescheur à
nourrir, c'est au bon prélat, qui nous doit nourrir de
bobines opérations et promouvoir à la chevalerie de
Jesuchrist. Cum sancto sanctus cris. Puis fault
par le navire de l'Eglise passer, c'est selon le vouloir
de Dieu cheminer et viriilement combatre contre le
dyable , si qu'enfin à grandes richesses parviendrons ,
qui sont les vertus qui l'âme font riche. Le citoyen
qui nous mène vers le seneschal est ie bon ange. Pa-
reillement le prélat qui nous conduit au confesseur,
par lequel est conduyt à la voye de salut, pource qu'on
combat pour l'âme royne de l'empire perdue ; mais il
advient souvent que l'nomme pèche de rechtef quant il
va aux vanitez du monde chasser. Lors l'âme se re-
corde de sa transgression pour ce qu'elle voit les ta-
blettes escriptes pour nos oflPences ; pourtant les che-
valiers, oui sont les sens, sont tenus de revocquer
l'homme du jeu mondain. Lors , quant l'homme voit
l'âme pour son péché tombée, souldainement il se doit
contre terre par humilité gecter, doit despouilkr les
vestemens de péché , rompre la lance de malle ire par
confession, et en pelerinant en bonnes vertus aller jus-
ques qu'il soit à la maison du pescheur venu , c'est au
prélat qui le conseillera ; lors tu t'enfermeras en la roche
de pénitence jusques à ce que tu soyes mené â la cité
de Komme, qui est l'Eglise, par l'accomplissement des
commandemens ; et lors les campanes sonneront, c'est-
à-dire que les bonnes œuvres testiiiront de ta péni-
tence, puys se rejouyront les citoyens et anges célestes
de ta conversion, selon l'escripture. Gaudium est an-
geèis Dti super unopeccatore penitentiam agente.n Lors
tu pourras l'âme, ta seur et espouse. mener au monas^
tere du rovaulme des cieulx, auquel nous veuille con-
duyre le Père, le Filz et lé Sainct-Esperit.
DBS Histoires romaines. 21$
Du jugement des adultlres, — Chapitre LXXX '.
I estoit ung chevalier oui avoit ung
beau chasteau sus leq^uei deux cigoi-
gnes faisoient leur nid. Au-dessoubz
de ce cbasteau estoit une fontaine bien
clère, dedans laquelle se baignoient les cigoi-
gnes ; advint que la fumelle fist ses petis ce pen-
I. Chap. 8i de Tédit. de Keller. Swan, t. 2, p. 26. Cette
historiette ne se trouve point dans les anciennes rédactions
angioises des Gtsta que Madden a publiées, mais il la donne,
p. 499, en reproduisant le chap. 28 de l'édition Winkyn de
Worde. Dans le texte anglo-latin, il s'agit, non d'un che-
valier, mais de l'empereur Andronicus, et c'est un rossignol
aui est complice de la cigogne infidèle ; celle-ci oublie ses
evoirs cum alia aye, scilicet philomena, quiestmasculus. On
{>rétendoit de plus au Moyen Age que la cigogne abandonne
a maison où logent des adultères : c'est ce qu'affirment
le poète Chaucer et le lexicographe Speght, qui s'appuie sur
l'autorité d'Aristote. Voir Swan, notes, t. 2, p. 542.
Nous observerons à cet égard qu'il est question , chez
des auteurs anciens ^V. Alciat, Emblemat., 47), d'un oi-
seau nommé Porphyno , qui mouroit aussitôt au'il se com-
mettoit dans le logis de ses mattres la plus légère infraction
à la fidélité conjugale. Un oiseau semblable existoit jadis en
Portugal , s'il faut s'en rapporter à la tradition , qui le nom-
me Camao , et qui prétend que la famille de Camoens en
tiroit son nom. « Pendant plusieurs siècles , toute famille
« bien réglée dans la péninsule eut son camao , mais enfin,
« là comme ailleurs , la race s'en est peu à peu éteinte. Une
« dame de la maison de Cadmoh, en butte aux mauvais prb-
« pos , en appela à ce singulier juge. L'honneur de la dame
« fut rétabli, et, *par reconnoissance , le mari voulut garder
« le nom de Camao. Il y a desredondillas de Camoens sur
« cette merveille. » (Ch. Magnin , Notice sur Luiz de Ca-
moens, Revue des Deux-Mondes, t. 6, 1832, et en tête de la
traduction des Lusiades par J. B. Millié, Paris, 1841.)-
ti6 Lb Vïolikr'
dant que le masle queroit la proye. La fiimeUe,
voyant que son masle n'estoit pas là , se copula
à autres oyseaulx ; mais elle se lava en la fontaine,
si 2iue son masle ne sentist la puanteur de son
adultère. Le chevalier s'esmerveilloit fort de ce
cas ; il ferma la fontaine. Quant la cigoigne veit
la fontaine fermée, bien fut dolente, pour ce
qu'elle ne pouvoit nectoyer sa luxure , parquoy
elle fut contraincte retourner en son nia, après
son adultère, sans estre lavée. Le masle, ce con-
gnoissant, s'en voila et assembla en ce jour na-
turel la multitude des autres cigoignes, qui la
fumelle tuèrent en la présence du chevalier.
Moralisaùon sus U propos.
Ces deux cigoignes sont Jesuchrist et Tâme son
espouse , la quelle doit recourir à la fontaine de
pénitence, toutenois qu'elle sera adultère par péché,
si qu'elle se puisse mundifier affin que Jesuchrist ne
congnoisse son infamie. Le chevalier qui ferme la fon-
taine nous re|)resente le dyable qui endurcist le cueur
de rhomme, si qu'il soit empesché d'aller à la fontaine
de confession penitencialle. Parquoy, au jour du juge-
ment , si Dieu te trouve non lavé de péché, saches
qu'avec la multitude de ses anges il te condampnera à
mourir éternellement.
De la ùmorettse garde de Vdme.
Chapitre LXXXI ».
drian régna , qui moult aymoit les ver-
giers. il ordonna ung jardinier pour
garder un jardin qu'il avoit construict
et planté de tous genres d'arbres et
i.Cl^ap. 8) de redit, de Keller. Swan, t. 2, p. 28; chap.
DES Histoires romaines. 217
semences. Il y eut ung sanglier (jui le verger
gasta et divertit les arbres : le jardinier, nommé
JonaihaSjCe voyant, luy couppa l'aureille senes-
tre. Le lendemain le sanglier entra encore de
rechief au jardin et fist tout plain de mal : le jar-
dinier luy retrouva et luy couppa l'aureille dextre.
Semblablement Pautre jour d'après le sanglier en
fit autant, et le jardinier luy osta la queue , par
quoy le porcel saillit et crya fort. La quatriesme
foys en fist autant , rentra au vergier, et adonc
le jardinier le pefsa d'une lance, puis le bailla au
cuysinier pour habiller pour la bouche du roy.
Le roy aimoitfortle cueur des bestes. Entre tou-
tes choses le cuysinier voyant le cueur du san-
glier gras et en point, le mangea. Quant le roy
fut du sanglier servy, il demanda le cueur. Les
serviteurs furent au cuysinier pour avoir le cueur,
mais le cuysinier dist : « Dictes au roy que le
sanglier n'en avoit point, et je le prouveray par
bonnes raisons. » ï^e roy sceut sa responce, puis
le fist venir pour ouyr ses raisons. Disoit le roy :
« Je ne sache beste qui n'ait cueur. » Dist le cui-
sinier : « Sire , vous me devez ouyr : toute cogi-
tation procède du cueur, parquoy bien s'ensuyt
que s'il n'v a point de cogitation en aucune créa-
ture, qu'il n'y a point de cueur. Ce sanglier est
entré par quatre fois au vergier, et àchascune fois
je luy ay osté l'ung de ses membres. S'il eust eu
un cueur, à chascune fois eust-il pas cogité et
pensé que s'il retoumoit , qu'il seroit tousjours
pugny ? Quant je luy coùppay l'aureille première-
)7, p. 123 de rédition de Madden, l'empereur se nomme
Trajan. Ce récit semble dû à l'imagination du rédacteur de
notre recueil.
2i8 Le Violier
ment, devoit-il pas penser à ne retourner plus?
Il ne l'a pas fait. Et quant je letrouvay la seconde
fois, devoit-^il pas penser à son aureille perdue,
semblablement toutes les autres fois ? Et ainsi
cecy considère que le sanglier a esté sans cogi-
tation de ses membres p»erdus. Je dys, pour ma
conclusion , qu'il n'a point de cueur. » Le roy
approuva bonnes ses raisons , et évada subtille-
ment le cuysinier.
L'exposition morallc sus h propos.
Ce roy est Jesuchrist , qui ayme les beaulx jardins
semez et plantés, ce sont les bons estatz des
hommes, comme gens d'église , de religion et autres ,
plantez de bonnes vertus et semences salutaires, com-
me les dix commandemens, les sept œuvres de misé-
ricorde ^ les quatre vertus cardinalles et theologalles.
Le jardinier est le prélat qui a ceulx cv à garder. Le
sanglier est Phomme riche qui croit plus test à son
sens voluntaire qu'à bonne remonstrance. Celluy des-
truit son estât prins au baptesme, faisant maints
maulx et péchez quant il viol le les vertus dessusdictes.
Ce voyant . Dieu nous pugnit par diverses fois par la
perdition de nos biens, de nos enfans et autres choses;
mais, touteffois , nous ne nous voulons corriger, par-
Îuoy nous sommes baillez au cuvsinier d'enfer. Quant
)ieu demande le cueur, qui est rame, le dyable oTt et
allègue que l'homme mauvais n'en avoit point , car,
s'il en eust eu ung bien obéissant, pas n'eust tant de
fois offencé ; parquoy dist qu'il est vray, et ainsi est
privé de l'âme du pescheur qui meurt en péché.
DES Histoires romaines. 219
Des bénéfices de Dieu à tousjours remémorer,
CThaPitre LXXXIIi.
ompée régna, au royaulme duquel es-
toit quelaue dame grandement belle.
Près d'elle se tenoit et habitoit aucun
chevalier assez gracieux, qui souvent
celle dame visitoit. Vint ung jour que la dame
tenoit ungfaulcon dessus son poing. Le chevalier
en fut fort amoureux et le demanda à la dame,
disant sus tous les plaisirs qu'elle luy sçauroit
faire, qu'elle luy donnast le faulcon. La dame
dist qu'elle luy donnoit, mais soubz telle condi-
tion qu'il ne l'aymast pas tant qu'il la mist en
oubly, et que de luy se separast. Le chevalier
dist : «A Dieu ne plaise telle chose.» La dame luy
bailla l'oyseau. Quant il l'eust, il se delectoit
tant et tant à l'oyseau , que plus n'alloit la dame
visiter. La dame souvent luy envoyoit des mes-
sagiers pour le faire venir à elle, mais il n'en
faisoit compte. Finablement elle luy escript qu'il
vint à elle sans dilation avecques le faulcon , ce
qu'il fist. Q^ant il fut devant la dame : « Baille
moy ce faulcon >', dist elle. Lors il luy bailla , et
quant elle l'eust, elle luy osta la teste du corps.
Le chevalier ne se contenta pas et dist à la dame
1. Chap. 84 de Pédit. de Keller. Swan, t. 2, p. )i. Nous
ignorons â quelle source le compilateur de notre recueil s'est
adressé pour puiser le récit qu'il nous offre en ce chapitre. —
C'est la contrepartie d'une anecdote qui figure dans des con-
teurs italiens, notamment dans le Decameron de Boccace
(giom. 5, nov. 5^], et que La Fomaine a insérée dans ses
Contes»
220 Le Violier
pourquoy elle avoit ce fait. Elle respondit : « Ne
te courrouce pas, mais esjouis toy, car le faulcon
estoit cause pour laquelle tu ne me visitois plus
comme par devant. » Le chevalier, ce voyant, la
visita comme par devant.
Moralisation sus le propos.
Ce roy est Dieu le père céleste ; la dame tant
belle , l'humaine nature , qui est à la deité con-
joincte quant^Jesuchrist; le chevalier, chascun chres-
tien, qui doit l'humaine nature aue Dieu a pour nous
prise totalement aymer, et par tes œuvres méritoires
visiter. Le faulcon est le bien temporel que Dieu à
l'homme donne, lequel ne doit pas tant l'aymer que en
oubly il soit mis. Touteffois, l'homme, se voyant de ce
bien (;arny, tant son cueur y délecte qu'il ne fait plus
de Dieu compte , parquoy il luy oste ce bien tempo-
rel, prospérité et santé, pour le remettre sur son pre-
mier amour, selon ce qui est escript : Flagellât Ucus
omnem filiam quem diligit.
Coçiment oraison est la mélodie de Dieu.
Chapitre LXXXIIIi.
ibère régna , qui grandement ayma la
mélodie. Comme il alloit ung jour à la
chasse, du costé dextre vint à ouyr
quelque son de mélodie, procédant
d'une harpe, par telle sorte de délectation et
•
I. Ch^p. 8$ de redit, de Keller. Swan, t. 2, p. 33 ; chap.
) f , p. 116, de l'édition angloise de Maddea. Le nom de l'em-
pereur est Theodose, ainsi que dans le chap. 8 de la seconde
partie, p. 293. Cette histoire forme le septième chapitre de
rédition de Winkyn de Worde. Une des fables de la collec-
tion ésopique jsst fondée sur une idée semblable ; c'est celle
du pécheur qui attire les poissons en jouant de la flûte.
^:^~r
DES Histoires romaines. 221
plaisir qu^il fut quasy ravy. Il détourna son che-
val vers le lieu où il entendoit la mélodie. Quant
il fut au lieu , il vit ung petit fleuve délectant ,
près duquel se seoit ung povre , si doulcement
chantant d'une harpe, que l'empereur fut tout
saouUé de joye. L'empereur luy dist : « Mon amy,
dy moy comment ta harpe sonne si doulcement. )>
Le povre luy dist : « Sire, par l'espace de trente
cours d'années sus ce fleuve me suis assis sans
partir, et plus, et me a Dieu donnée si belle grâce,
que les poissons viennent en ma main au son de
mon instrument, duquel je substante toute ma
famille. Mais une fortune m'est advenue, car de
l'autre costé de l'eaue, puis peu de temps ençà,
est venu ung sibilateur et joueur de fleustes ou
sîbletz qui sible par si doulce mélodie , que les
poissons me laissent et vont à luy. Pourtant ,
sire, vous estes puissant et empereur de toute la
terre. Parquoy vous me pouvez bien ayder.» Dist
lors le roy : « Mon amy, je ne te sçauroy ayder
qu'en une chose. J'ay en ma bourse quelque cla-
veau ou hameau d'or que je te bailleray. Fais
le lier à la summité d'une verge , puis frappe tes
cordes de ton instrument, au son et touchement
duquel les poissons seront esmeuz , et alors tire
les avec ton hameau. Ce voyant, le sibilateur
tout confuz s'en yra et laissera ce fleuve. » Le
joueur de la harpe fist en celle sorte , tellement
qu'il print.poissons assez , et s'en alla le fleuteur
par despit.
Moralisaûon sus U propos,
Cest empereur est Nostre Seigneur Jesuchrist, qui
ayme la mélodie d'oraison et vane ses âmes , les-
quelles le dyable veult prendre comme luy. L'eau où
222 Le Violier
sont les poissons est ce monde , qui est plain de pé-
cheurs. Le povre près de Teau est le prédicateur, qui
a la harpe de PEscripture saincte , par laquelle doit
appeller les pécheurs à la terre seiche, c'est paradis ;
mais quant le prédicateur commence lors à sonner la
divine parolle ^ dès aussitôt le sibilateur , qui est le
dyable, sonne si doulcement par lestemptationsdoulces
et plaisantes quant au corps, qu'il persuade aue les
prédicateurs ne sont ouyz , mais il fault avoir rengin
ou hameau de la divine grâce pour les poissons hu-
mains attraire.
Comment Dieu begnignement et copieusement
à ceulx qui VappeÏÏent donne sa grâce.
Chapitre LXXXIV i.
I y avoit ung empereur ^ui ordonna
aue si une femme se forfaisoit par in-
aecent adultère, qu'elle seroit à jamais
en prison. Le cas advint que la femme
d'ung chevalier se forfist cependant que son sei-
gneur estoit allé en pellerinage , tellement qu'elle
conceut de son adultère, (^ant le cas fiit con-
gneu et prouvé , du commandement de l'empe-
reur elle fut en prison menée, là où elle se déli-
vra de son enfant moult beau. L'enfant creut et
fut de tous ajrmé qui l'avoient veu. La mère ploroit
sans intermission et ne se povoit consoler. Le
jour fut en essence que l'enfant vit sa mère qui
ploroit, et luy dist pourquoy son âme tant et
DES Histoires romaines. 22)
tant estoit affligée. La mère dist à i'enfant:
« O mon enfant ! je dois bien plorer : dessus
nostre teste le soleil luyt et est en sa clarté, et
les hommes ont accès rung à l'autre. Mais nous
sommes en ténèbres sans lumières. » Lors dist
l'enfant : « ma chère mère ! ceste lumière que
tu dis estre sus nostre teste jamais je ne vis, car
je suis en ceste prison né; tant que je seray
nouny et alimenté en ces lieux, je suis content
de n'en partir. » Comme le filz et la mère par-
loient ensemblement , l'empereur avec ses che-
valiers estoit à la porte des prisons, auquel dist
un^ des chevaliers : « Sire , mais oyez vous
point les lamentations entre le filz et la mère ? »
Dist l'empereur : « Ouy bien, et en ay compas-
sion. )> Les chevaliers dirent: « Sire, faictes
leur miséricorde , nous vous en prions. » Et ainsi
furent délivrez les deux, filz et mère.
L'exposition moralUsus le propos.
Cest empereur est le roy céleste, qui a ordonné
que si l'âme se forfait soubz son espoulx Jesuchrist^
que elle sera à jamais es prisons d'enfer. Elle plore ;
son filz oui la voit plorer, c'est le riche , qui dit qu'il
ne luy cnault de la lumière des cieulx, mais qu'il ait
tousjours à mançer et à boire. De telzfault avoir pitié.
Le chevalier qui dit au roy qu'il ayt pitié de ceulx-ci
est le bon prélat, qui doit Dieu prier pour son peuple,
si qu'il ressuscite de la prison oe péché.
124 ^^ ViOLIER
De Vtstat triple de ce mondt.
Chapitre LXXXV i.
adis estoit ung chevalier qui avoit trois
enfans, et ordonna son héritage , quant
il voulut mourir, à son premier né ; au
second donna ung grant trésor , et au
tiers ung precieulx anneau qui plus valoit que
tout ce que les deux autres dévoient avoir, non-
obstant que les deux premiers eussent eu pa-
reillement des anneaulx. Tous ces anneaulx fu-
rent d'une même sorte. Lors après la mort du
père, le premier enfant dist: a J'ay ung anneau
de mon père précieux. » Le second dist : « Tu
ne l'as pas, mais moy. » Le tiers dist : « Il n'est
pas juste que vous les ayez , pour ce que le plus
ancien a l'héritage, l'autre le trésor. Parquoy la
i.Chap. 89 de l'édit. de Keller. Swan, t. 2, p. 41. Ce
récit se retrouve dans le conte des trois anneaux qui fait
partie du Dicaméron de Boccace, journée i , nouvelle 3 , et
des Cenîo Novelle^ nov.72 , p. 1 1 6 de l'édition de Turin, 1 802 .
On le rencontre également dans le recueil de rAllemand
Pauli , Emst und Schimpf. Lessing s'en est servi pour son
drame de Nathan le sage , traduit par Friedel et Bonnevtlle,
et plus tard par M. de Barante, dans les Chefs-d'œuvre des
théâtres étrangers, Paris, 1822. lien existe des imitations en
vers français, par Chénier et Cubières Palmezaux.
Swift paroît avoir eu en vue cette anecdote en certains pas-
sages de son Conte du tonneau. Une histoire analogue dans
le fond, mais avec quelques changements dans les détails, s'of-
fre aussi aux bien rares lecteurs d'un ouvrage rabbinique ,
Schebet Judah (la Vierge de Judas), traduit en latin par Cen-
tins. M. Wiener a donné à Hanovre , en 1855, une nouvelle
édition de ce livre, en y joignant une traduction allemande.
ytny
DES Histoires romaines. 224
raison dit ({ue je, qui suis ie tiers, doi» avoir l'an-
neau précieux. » Dist le premier : « Prouvons
lequel des anneaulx est le plus precieulx et le
meilleur. — ^J'en suis content, iist l'ung et Pautre.
Tout incontinent furent amenez des malades de
diverses maladies; mais les deux premiers ^n*-
neaulx ne firent choses de vertus , ains Vautre
dernier les guerist tous.
Moralisation sus le propos.
Nostre Seigneur Jesuchrist nous signifie ledit che-
valier, qui a eu troys enfans , les juifz , sarrasins
et chrestiens ; aux juifz dQnna la terre de promission ,
aux sarrasins le trésor de ce monde , mais aux chres-
tiens Tanneau précieux , c'est assavoir la foy, par la-
quelle Ton peut variables lanceurs et malaaies curer
et guérir, comme il est escript que toutes choses sont
â celluy qui croit possibles. Sinefide impossibilc est
placere Deo,
De la liberté de son franc arbitre,
CHAPITRE LXXXVIi.
adis aucun roy fist telle I07 que le plus
ancien diviseroit l'héritage, mais le
Jeune choisiroit. L'autre fut qu'il estoit
au fils de l'ancelle prendre la posses-
sion aussi bien que aux fils de franche condition.
Il advint que les deux frères, l'ung légitime, l'au-
tre de la chamberière, divisèrent l'héritage. Le
plus ancien divisa ainsi : en l'une partie mist
I. Chap. 90 de l'édit. de Keller. Swan, t. 2 , p. 43.
VioUer. 1 5
226 Le Violier
tout l'héritage, mais en l'autre mist la mère de
son frère, car son frère pensoit avmer sur toutes
choses sa mère; par conséquent il esleut sa mère
pour laisser llientage , sperant de son frère quel-
que chose lors obtenir, mais il n'eut aucune chose.
Devant le juge s'en alla son frère lors accuser
qu'il l'shroit de son héritage frustré. Son frère res-
pondit qu'il l'avoit deceu, car celuy qui divise
n'est pomt circumscrit , mais celui qui eslit.
Moralisation sus le propos.
Dieu le père jadis eut deux enfans , Pung de la
chamberière, Tautre de Tespouse. De Pespouse
saillit Jesuchnst, qui est de Tessence propre de laquelle
si est le père comme coeternel. De la chamberière ,
rhomme, qui est quant au corps de terre creu, et ces-
tuy est le moindre, car il est tait en temps. Jesuchrist,
Tenfant plus ancien, divisa Theritage, car la terre mist
en Tune partie, c'est assavoir les choses terriennes;
en l'autre, le ciel, qui sont les choses célestes; toutes
fois à rhomme donne l'élection, si qu'il choisist sa
mère la terre. Le pécheur, contempnant les choses ce-
lestes , eslist la terre ; parquoy il ne peult accuser son
frère , car célluy qui divise n'est circumscript , mais
celluy qui eslist. Doncques il faut bien eslire, qui veut
estre riche, non pas follement comme les mondains qui
préposent les choses terrestres aux célestes.
DES Histoires romaines. 217
Comment toutes choses belles par la lïpre toutes infectes
ne peuvent ravoir leur pristine beaulti, fors que par
les gemissemens et profonds soupirs des autres.
Chapitre LXXXVII «.
*adis estoit ung roy voulant loîng aller^
llequel avoit une belle fille plus res-
^plandissante aue le soleil ; il ne sça~
^ voit à qui fiaellement la commettre.
Finallement, il la bailla à un chevalier secré-
taire qu'il aimoit bien, luy commandant qu'il
ne la laissast aller à une fontaine qui estoit en
celle terre, car elle estoit de telle nature que si
elle en beuvoit, elle en seroit lépreuse, tout
nonobstant que l'eau fust doulce par suavité
grande. Le chevalier print la fille du roy en
garde. Finallement', la fille vint secrètement à
la fontaine, si qu'elle feust ladresse pour avoir
beu. Le chevalier, ce cognoissant, s'en fiiyt en
ung désert , menant avec luj la fille du roy , la
où il trouva un hermite qui luy donna conseil
d'aller en une montaigne qu'il luy monstra, là où
il trouveroit une pierre, laquelle frapper il devoit
d'une verge bien fort jusque qu'elle rendit quel-
que liqueur, de laquelle liqueur oingdroit la fille
tellement qu'elle recouvreroit sa pristine beauté
et seroit guérie. Tout ainsy le fist le chevalier,
et fut la fille non plus ladresse.
c
Moralisation sus le propos.
e roy est Nostre Seigneur Jesuchrist, qui est allé
loing de nous en paradis pour retourner au jour
I. Chap. 94 de Tédit. de Relier. Swan , t. 2 , p. 49.
228 Le Violier
du jagement. La fille , pour tout vray, est l'âme , qui
est pms clère sept fois que n'est le soleil. Le cheva-
lier est le pécheur qui court à ses délectations et
doulces plaisances; Vâme lors est faîte lepKuse
par l'eaue de la fontaine de vanité et péché. Le pé-
cheur qui a donc ploré s'en allant au désert de I £-
glise doit avoir le conseil de Termite, qui est le confes
seur, luy disant : a Va à la montaigne de ton propre
corps , et là trouveras d'une pierre , qui est le cueur
dur et par obstination endure^, et le frapperas de la
verge de castigation et contrictioh penitentialle , fai-
sant jeusnes , oraisons et aumosnes , si oue l'eau
et liqueur de contriction en saille, pour rame de
pèche adoncques oingdre. Par ainsi sera faicte
belle , digne d'estre lors à son père le roy céleste
présentée. »
Comment la vie présente pour vray est la vie de remission
etde grâce. ^Chapitre LXXXVIII t.
e roy Alexâhdre mist une chandelle
qui ardoit en sa salle , puis envoya ses
heraulx publier et faire crier par tout
son royaume que si aucun oifensoit, et
il vînt cryer miséricorde durant que la chandelle
ne seroit gastée , qu'il obtîendroit ; et aussi s'il
ne venoit qu'après l'extinction de ladicte chan>
délie, qu'il seroit pugny de malle mort. Plusieurs
par ce moyen eurent miséricorde, mais aussi
plusieurs faisant le contraire furent occis et péri-
rent de itialle mort.
I. Chap. 86 de l«édit. de KeUer. Swan, t. a, p. 5j.
f'
^
DES Histoires romaines. 229
Moralisation sas le corps.
Par le roy Alexandre nous pouvons prendre Jesu-
christ, Roy des roys. Il a mis Tardente chandelle,
qui est ceste présente vie , comme la chandelle transi-
toirement passant pour avoir remission ce pendant
Quelle durera. Les heraulx sont les prédicateurs, qui
de jour en jour nous publient la divine miséricorde ,
bonté, doulceur et amour qui sera faicte tant que cette
vie durera. Car en Tautre monde point n'est men-
tion de pardon. Dieu est tout miséricordieux^ comme
dit le prophète royal David : Miscricordia ejus super
omnia opéra ejus.
D«/tf mort.— Chapitre LXXXIX i.
n list es croniques que Pan vint et
deuxiesme de la fondation de Rome ,
les Romains firent ériger une columne
de marbre dedans le capitolle de la
cité, et sus la columne misrent l'ymage de Ju-
lius César, et sus l'ymage son nom escript.
Mais celluy ci César eut trois signes merveil-
leux devant que mourir. Le centiesme jour de-
vant sa mort, ta fouldre tomba devant son ymage,
rasant de son nom suscript la première lettre.
La nuyt de sa mort précédente, les fenestres
de sa chambre furent si impétueusement ouvertes
i^u'il estimoit que la maison tomboit. Le mesme
jour que il fut tué, comme il entroit au Capi-
tolle, baillées luy furent des lettres indices, et
I. Chap. 97 de Tédit. de Keller. Swan , t. 2 , p. 55.
A
2}6 Le Violier
qui luy demonstroient sa mort, les(|uel]es s'il les
eust leues ii fust évadé de son occision et meur-
tre:
L'exposition sus le propos.
insy est il de nous et de Dieu. Dieu nous fait trois
signes pour la mort éternelle fuyr et éviter. Le
firemier, l'effacement et Tabolissement de la première
ettre du nom, qui signifie de richesse habondance, ce
sont les richesses qui font avoir nom en la terre. Ja>
mais homme n*est pris en honneur s'il n'a des biens.
Si on veult préférer quelc^u'ung, il convient qu'il soit,
non pas bon, juste, sainct, mais riche. Pourtant,
quant Dieu veult les riches sauver, iloste la première
lettre de son nom, qui sont les richesses, qui causent
damnation le plus souvent. Le second signe de Julius
fut qu'en sa chambre fust fait le grand bruyt et ton-
nerre. Geste chambre pour vray est le corps humain ;
car comme l'homme se voit estre beau et fort , in-
continent il chet en péché , par lequel la mort luy est
f)reparée ; pourtant Dieu, le voulant de celle mort de
'éternelle misère revocûuer, luy fait près du corps grand
bruyt et son par maladie , si que il cuyde mou-
rir ; alors par ce signe plusieurs sont revocquez. Si ce
n'estoit les maladies qui nous surviennent. le plus
souvent nous demourrions tous en nos péchez : mul-
tipHcûte sunt infirmitates eotum postea acceleraverunt.
Exemple de saint Pol , disant : Libenter gloriabor in-
firmitatibas meis, je me glorifieray en mes infirmités.
Le tiers signe de César fut qu'il eut des lettres testi-
fiant sa mort, lesquelles s'il les eust leues il fust évadé.
Dieu nous envoyé des lettres pour nous advertir, ce
sont les bonnes inspirations et illustrations de nos con-
sciences, esquelles nous pouvons lire nos péchez , qui
de jour en jour nous blessent et nous veulent occire;
pourtant si nous voulons nostre mort de spiritualité
congnoistre, lisons ces lettres et ne les laissons point
fermées comme César; ouvrons nos consciences et
DES Histoires romaines. 231
voyons qu'il y a dedans, si qu'après la mort du corps
ne soient au )Our du jugement ouvertes.
De la virile bataille de Jesuchrist, et de sa victoire.
Chapitre XC l
esar régna, au royaume duquel estoit
un noble chevalier et fort qui chevau-
choit une fois par une forest où il vit
ung crapault et ung serpent qui en-
semblement combattoient, mais le crapault pré-
valut et eut victoire. Ce voyant, le chevalier
aida au serpent et blessa fort le crapault ; tou-
tesfois le chevalier fut fort blessé par le crapault.
Ce voyant , le chevalier descendit de son cheval ;
toutesfois le venin du crapault demoura en sa
playe. Le chevalier s'en alla en sa maison et par
long temps Ait malade, fist son testament et se
prépara à la mort. Comme un jour il estoit auprès
du feu, quasi de sa vie se désespérant, le serpent
auquel il avoit aydé entra en sa chambre ; les
serviteurs luy dirent. Le chevalier congneut que
c'estoit celluy propre qui estoit cause de sa vul-
neration et blessure. Le chevalier dist qu'on ne
luy fist aucun mal. Le serpent s'approcha de luy
et sucça le venin de ses piayes avec sa langue ,
jusques qu'il en eût la plaine bouche , puis saillit
lors de la maison pourjetter.le venin ; sequente-
I . Chap. 99 de Pédit. de Kellcr. Swan , t. 2 . p. 17. — •
L'inimitié du serpent et du aapaud est attestée par Pline
{Hist. nat., 1. X, chap. 84; 1. XX, chap. 13). Ce n'est pas
une raison pour y croire. Texte anglois publié par Madden,
chap. 2 , p. I .
2)2 Le Violier
ment iut boire le venin de la pUye du chevalier,
ju3ft{ues à trois fois, qu'il n'y en eut plus, par quoy
le chevalier luy bailla du laict à boire. Comme
il beuvoit, le crapault qui l'avoit blessé entra et
commença à combattre contre le serpent, com-
me s'il fust dolent que le serpent avoit bu le ve-
nin de la playe du chevalier. Le chevalier, ce
voyant , dit aux serviteurs cju'il craignoit fort le
crapault, et que s'il estoit victeur contre le ser-
pent, il le blesseroitderechief. « Pourtant, si vous
aymez ma vie, qu'il soit occis. » Adoncquesfut
le crapault navré etmys à mort. Lors le serpent,
quasi regratiant le chevalier, se ployoitaUtourde
ses pieds et saillit dehors , et fut te chevalier
guen.
Moralisation sas U propos.
Cest empereur est le Père céleste , le chevalier est
Nostre Seigneur Jesuchrist, le crapault est le dyable
d[enfer, et le serpent l'homme. L'homme peut estre
dit serpent pour deux causes , pour lé venin de péché
et pour la bataille qu'il doit avoir contre le dyable
quand tout le genre des humains fut pour le péché des
premiers parens suppedité. Jesuchrist pour nous com-
battit , et le dyable suppedita | mais il fut blessé , non
en un seul lieu seulement, mais en plusieurs, parquoy
il est malade , non en soy mais en ses membres. Et
pourtant, si l'homme ne se montre lors ingrat, il
doit le venin des membres de Jesuchrist oster, c'est
assavoir l'indigence , povreté et misère , par les œu-
vres de miséricorde. Dieu repute ce qu'on fait aux
povres estre fait à sa personne. Si le crapault d'enfer
retourne pour te nuyre, combats virillement, et lors
• les serviteurs de Dieu , c'est à dire les bonnes vertus,
lesquelles tu as au baptesme prinses, te donneront fa-
veur et ayde , si que tu le supereras et auras la santé
dé ton âme. '
DE^ Histoires romaines, z}}
>»
Comment Jesuchrist ne précipite pas soudain le pechêûr
selon sa justice, mais l'attent à pénitence par miseri-
corde. — Chapitre XCIi.
iocletian régna, qui fist loy que la
[femme mourroit si elle estoit adui-
itère. Le cas advint que ung chevalier
espousa une pucelle qui eut un enfant
de sa semence; l'enfant creut et fut de tous ay-
mé ; après cela Son père s'en alla en la guerre ,
là où il perdit le bras dextre. Cependant ^a fem-
me se macula du crime d'adultère. Q^and le
chevalier fiit venu, il sceut son péché. H appela
son fils et lui dist : « Tu sais que selon la loy
ta mère doit mourir par mes mains ; j'ay perdu
les bras, parquoy je ne la puis tuer : je te com-
mande que tu faces pour moy l'exécution. » Lors
luy a dit l'enfant que la loy commandoit hon-
norer tous ses parens ; pourquoy, si sa mère
mettoit à mort, il feroit contre la loy divine, trop
encourant la malédiction maternelle, parquoy il
ne pourroit faire le commandement de son père.
Par ce moyen sa mère évada.
Moralisation sus le propos.
Cest empereur est le Père céleste. Le chevalier
est Jesuchrist, et la femme Tâme. Dieu le père fist
telle loy, que l'âme mourroit éternellement si elle corn-
mettoit péché mortel contre son. époux Jesuchrist.
Dieu le nls s'en alla contre le dyable combattre, là où
1. Chap. 100 de Tèdit. de Keller- Swan, t. 2 , p. 60.
2}4 L.B ViOLIBR
il p«rdit le bras dextre , c'est assavoir toute fureur
et austérité, laquelle devant rincamation il aymoit,
parqooy il fut fait doulx et mansuet comme raifl;nel, si
qu'il ne nous veult pas tuer. Mais Dieu le père luy
commande qu'il nous face mourir, et il respond : « J'ay
prins chair humaine de ma mère, parquo]^ je ne
scauroys l'homme quant à l'Âme tuer. » Et ainsy par
pénitence peult l'ame de l'éternelle mort évader.
Comment le monde totalement est mys en mali-
gnité et environné d*anmisses.
Chapitre XCII i.
1 est escript que Gauterus aymoit sans
fin lés lieux joyeulx et amenés pour
se resjouyr. Un jour matin se leva et
alloit seul en la voyé jusques il parvînt
à ung royaume là où le roy estoit mort depuis peu
de temps. Les seigneurs, voyant Gauterus fort et
abille, le firent leur roy. Il fut bien joyeux. Au
soir, ses serviteurs le menèrent en la chambre ,
dedans laquelle il vit un fort et cruel lyon au chief
du lict ; aux pieds un dragon ; au costé dextre
du lit ung ôurS) et à l'autre costé crapaulx et
I. Chap. loi de l'édit. de Keller. Swan , t. 2 , p. 62 ;
Madden, seconde partie, chap. 46, p. 409, mais avec des
changements considérables. — Bromyard , dans sa Summa
predîcantium y au mot Astendere, mentionne cette histoire ;
ùh poète ailglois du XI Ile siècle, Ocdeve, en a fait le sujet
d'ùii poème qui se conserve en manuscrit au Musée britan-
nique , oiH il est accompagné d'une moralisation en prose.
Il a été, avec quelques retranchements, publié par M. Browne,
dans son Shepheard*s Pipe^ 161 4, in-8. Il n'est pas douteux
2ue cette fiction n'ait une origine orientale | on rencontre
làs les Contes wrabes quelques passages qui la rappellent.
DES Histoires romaines. 235
serpens. Lors dist Gauterus : « Qu'estce cy ?
me faut-il gésir avec ces bestes ? » Les servi-
teurs dirent ouy, car tous les autres roys Pavoient
ainsi faict, et avoient esté dévorez. Gauterus
dist : «< Tout me plaist bien , mais ces bestes me
semblent si malles, que vostre roy point ne veulx
estre. » Alors Gauterus s'en alla et vint en ung
autre royaume, là où il fut eslcu roy sembla-
blement. Quand il fat mené pou^ coucher au
soir, il trouva un beau lict bien paré et plain de
rasoers tranchants, iet dist : « Me faut-il coucher
en ce lict ? » Les serviteurs dirent : « Ouy, sire ,
comme les autres tes predeCéSseilrs. » Dist Gaute-
rus : « Je ne seray plus vostre roy, puisqu'ainsî
est. » Le lendemain il s'en all^ par la Voie l'espace
de trois jours, et trouva ung homme vieil sus une
fontaine assis, qui avoit ei>sa main ung baston ,
auquel il dist : « Mon amy,d'où viens tu ? — De
loingde ce lieu, dist-il. — Trois choses je quiérs,
dist Gauterus, et ilë lés puis trouver. -^Quelles
sont les trois choses? dist l^ancieil. -^ Lé pre-
mier est^ dit Gauterus, habondanee sans def-
fault ; le second est joie sans tristesse ; puis le
tiers, lumière saitis ténèbres. » Lors dist le vieil t
« Prends ce bastoh , et va par ceste voye. Tu
verras une montaigne bien haulte, devant le pied
de laquelle est Une échelle qui a six degrez .'
monte dedahs. Quant tu seras au sixième de-
gré , tu trouveras ui^g beau palais à la summité
de la montaigne: frappe tfbis coups à la porte ^
le portier te respondra ; monstre-luy ce baston et
luy dys que celluy à qui est le baston luy corn*
mande qu'il te laisse dedans le palais entrer, et
quant tu y seras j les trois choses trouveras t n
2)6 Le ViOLiBR
Gauterus fist tout le conseil du vieillait, et fut
reçu au palais, où il y Ait tout le temps de sa vie.
LUxposiûon moralle sus U propos.
Gauleras est chacun bon chrestien qui le monde
contempne, désirant quérir et trouver ces choses :
habondance sans deffault , joye sans tristesse, pareille-
ment lumière sans ténèbres. Ces choses ne se peuvent
obtenir fors en l'éternelle vie ; pour les avoir^ il faut
aller par la voye de trois choses : c'est par jeunes,
oraisons et aulmosnes. Si tu voys en quelaue royaume,
c'est assavoir aux choses mondaines, et les citoyens,
qui sont les vanitez, te font roy en eslevant ton cueur
au throsne d'orgueil , regarde lors au pied de tonlict,
qui est l'humaine fragilité et condition, et tu congnois-
tras que briefvement mourras, pour ce que le lyon, le
dyable, le dragon delà mort, l'ours, la propre cons-
cience qui te condampnera , et les crapauls et vers,
qui sont les pécheurs , te veullent destourner. Si ces
cnoses bien considères , tu laisseras ce royaulrae , te
pourchassant ailleurs. Mais il ne fault pas croire le
dyable, car s'il ne te fait seigneur d'orgueil il te fera
seigneur de la chs^ir. Ne va pas à l'autre royaulmedes
voluptez charnelles , car il te fauldroit coucher au lict
plain de rasoers pénibles ; ce lict est enfer plain de
tormens. Si ce lict bien tu recardes, tu éviteras ce
royaulme. Que fault-il faire ? Parler à l'ancien qui a
le baston, c'est Jesuchrist avec sa croix, laquelle lors
te baillera par son imitation de pénitence, si que se-
ras consollé : Virga tua et baculus tuus ipsa me cohso-
lata sunt. Puis te fault monter l'eschelle de saincte
vie , tenant les sept degrez des sept œuvres de misé-
ricorde, par lesquels tu pourras à Veternelle vie par-
venir. Mais il fault frapper trois coups au palais de
paradis ; les trois coups sont : contriction , confession
et satisfaction, qu'il te convient avoir. Lors le portier
céleste, qui est divine bonté, te mènera es joyes celés-'
DES Histoires romaines. 237
tes , là où tu trouveras habondance sans deffault ,
joye sans tristesse , et incompréhensible lumière sans
ténèbres.
Des transgressions de Vâme, dupechiet desesplayes.
Chapitre XCIII».
itus régna, en l'empire duquel estoit
ung chevalier plail\ de noblesse, qui à
Dieu estoit grandement dévot. Il avoit
une belle femme qui se forfist au vice
d'adultère , si fort que poinct ne le vouloit cor*
I. Chap. 102 de Tédit. de Keller. Swan, t. 2, p. 65. —
Ce récit est le premier de ceux qui composent la rédaction
angloise des Gesta publiée par Madden. La cropnce à rem-
ploi des figures de cire dans les opérations magiques remonte
â une antiquité reculée; il en est fait mention dans Théo-
crite {Idylle II, v. 28) , dans Virgile (Eglogue VIII, v. yj),
dans Horace {Satyre V, 8, y. |o). Les démonologistes du
Moyen-Age n'ont pas manqué de reproduire ces assertions.
H suffira de signaler le MalUus maleficarum , chap. 1 1 et 12.
V. la note de Swan, t. 2, p. 405, lequel cite, d'après Warton,
le roman d* Alexandre par Adam Davie, oi!i Nectubanus fait
de ses ennemis des figures de cire, afin de leur donner la
mort.
Au XVIe et au X Vile siècle, des sorciers et des enchanteurs
furent condamnés à mort pour avoir voulu faire périr des
personnes au moyen de procédés de ce çenre.
Le roi Jacques 1er, dans sa Damonotogie, édition de 1603,
in-40, 1. II, chap. 4, p. 44 etsuiv., indienne ce maléfice
comme très fréquent, et lui attribue sans hésiter de funestes
résultats , suites de la puissance du démon.
Un écrivain du i je siècle, Nider, parle d'une sorcière qui
fit une image de cire, la piqua avec des épingles et la plaça
sous le seuil de la maison d'une voisine qu'elle haïssoit, et
qui. se trouva aussitôt fort souffrante. On se douta du tour.
L'image fut trouvée, brûlée, et la guérison fut immédiate.
Consulter à cest égard V Histoire des superstitions y par le cha-
a}8 Le ViOLtER
riçer. Le chevalier estoit bien dolent, car il vou-
loit aller la terre sainte visiter, et ne sçayoit
comment laisser son espouse. Lors il luy dist :
« Ma chère dame, je m'en vas en la terre saincte,
parquoy je vous laisse totalement à vostre discré-
tion et prudence. » Quant il fut allé au voyage,
la dame fut d'ung clerc nigromantian amoureuse,
si qu'elle coucha avec luy. Une miict la dame
luy dist que s'il vouloit une chose faire , que fa-
cilement il la «pourroit avoir pour espouse.
« Çu'estce? » dist le negromantien. « Monmary,
qui est allé en la terre saincte, ne m'ayme pas
fort; si par tes ars le pouvois occider, nous nous
assemblerions toy et moy par mariage. — Je le
feray, dist le clerc, moyennant qu'à mary vous
me prendrez. » La dame luy promit fermement.
Lors le clerc fist une ymage semblant au cheva-
lier mary de son amoureuse, la mettant contre
la muraille de la chambre, devant ses yeux.
Comme le chevalier mary de celle qu'il aymoit
passoit par la cité de Romme, quelque grant
maistre bien instruit le regarda intentivement et
luy dist : « Sire, j'ay aucun secret à vous dire. »
Le chevalier luy dist : « Maistre, dictes ce qu'il
vous plaira. » Lors dist le maistre : « Tu es le fil2
noine Thiers (t. 2, p. 71 ; t. 5, p. 181). Il cite Pierre le
Chantre, qui affirme qu*il y avoit des prêtres qui disoient la
messe sur des images de cire, en faisant des imprécations
contre leurs ennemis ; s'ils disoient dix messes , l'individu
maudit mouroit le dixième jour. Parfois aussi Ton baptisoit
des figures de cire et on les piquoit avec une épine qu'on
enfonçoît graduellement en récitant le petit office de la Vierge.
Le charme avoit son effet le neuvième jour. Tout cela a,
pendant longtemps , été regardé comme des procédés d'une
efficacité incontestable.
DES Histoires romaines. 2^9
de la mort aujourd'huy, si je ne te suis aydant,
et pour vray tu mourras, car ta femme, qui est
toute paillarde, dispose de ta mort. » Le cheva-
lier, entendant qu'il disoit vray de sa femme, luy
dist : « Maistre , saulvez moy la vie et vous en
aurez salaire condigne. — Je le feray, dist le
maistre , si vous volez faire ce que je vous diray.
— Oui », dist le chevalier. Lors le maistre fist un
baing faire , puis fist le chevalier dedans entrer
tout nu et lui bailla ung miroer en sa main, di-
sant : « Regarde diligemment en ce miroer.» Et le
maistre luy lisoit ung livre, qui dist au cheva-
lier : « Que vois tu i — ^^ Je vois, dist-il, le clerc en ma
maison, qui a planté et fisché ung ymage me
ressemblant contre la paroy. » Dist le maistre :
« Que voy tu maintenant? — L'autre, dist il, a pris
ung arc et met dessus une sagette pour sagiter
Pymage. » Dit le maistre : <( Dès aussitost que tu
voirras voiler la flèche contre Pymage, si tu ay-
mes ta vie, musse toy dedans ce bain jusques à
tant que je te face lever. » C^ant le chevalier
veit saillir la sagette de l'arc, n se plongea de-
dans l'eau et se tournoit céans dedans. Cela fait,
le maistre dist : « Lève ta teste, puis regarde
dedans le miroer. » Il fist le commandement du
maistre, qui luy dist : «Que voy tu ? — Je voy, dist
le chevalier, Tymage non frapée, car à costé la
sagette s'en est voilée, parquoy le clerc se deult
fort et s'efforce de plus en plus de sagitter l'y-
mage.» Dist le chevalier : «Fais donc comme tu as
fait, si tu veux estre de mort délivré. » Le che-
valier se gecta en l'eau, quant veit l'arc desco-
cher. Puis dist le maistre : « Liève toy, et regarde
qu'on fait. » Lors dit le chevalier : « Le clerc est
240 Le Violier
fort dolent qu'il ne peut Tymagc frappuer, et dît
à ma femme que s'il ne la frappe là tierce fois;
qu'il perdera auprès de Pymage sa vie. Main-
tenant il s'approchede plus près pour tirer, et croy
qu'il ne sera plus deceu que l'ymage ne frappe.
— Fais donc comme pardevant; gecte toy en
l'eau, ou tu seras à l'heure présente mys à mort.»
Le chevalier, qui avoit belle paour, regardoit
tousjours au miroer, et quant il véit démarcher
la sagette, soubdainement se mussa en l'eau.
Puis le maistre le fist lever, et il se leva de l'eau,
riant, parquoy le maistre luy demanda poutxjuoy
il rioit. « Je rys, dist il, pour ce que le clerc est
deceu et n'a oncques l'ymage frappée, mais est
la sagette contre son estomac retournée, telle-
ment qu'elle l'a occis et est à présent mort, et
si voy davantaige comment ma femme l'enterré
soubz une fosse qu'elle fait soubs mon lict.
— Liève toy, dist le maistre, diligemment, vest
tes habillemens et prie Dieu pour moy. » Le
chevalier le remercyia grandement et print congé
de luy. Puis , après que son voyage fut com-
plet, en sa maison s'en retourna. Sa femme vint
audevant de luy et le receut en joye. Le cheva-
lier par plusieurs jours dissimuloît son cas; en-
fin il envoya les parens de sa femme quérir, aux-
quels il dist : « Je vous ay envoyé quérir pour
vous dire que vostre fille n'est au'une paillarde ;
qui pis est, contre moy a macniné, me cuidant
uàxe mourir. » Elle nyoit tout cela et juroit le
contraire. Le chevalier leur fist le compte de
tout ce qu'il avoit veu au clerc faire, disant : « Si
vous ne me voulez croire,venez, et je vous mons-
treray le lieu où est ledit clerc en sépulture. »
/
DES Histoires romaines. 241
Tous furent soubz le lict et trouvèrent le clerc
mort. Parquoy le juge fut appelé^ qui la con-
damna à estre bruslée. Tout ainsy fîit fait, et la
poudre de son corps en l'air dispersée. Depuis,
le chevalier print une chaste pucelle qui luy fist
de beaux enîans ; puis mourut en paix.
Moralisation sus le propos.
Cest empereur est nostre Seigneur Jesus-Christ;
le chevalier est l'homme; la femme, la chair qui
adultéra par le péché mortel et contre son espoux
Jesus-Chnst. L'homme, ce voyant, doit aller en la
terre saincte de paradis par œuvres méritoires ; en la
voye doit trouver le sage maistre, c'est le confes-
seur, qui le doit informer de sa vie spirituelle. Le
clerc negromantien est le dyable. que l'homme tient
par voluptez charnelles en' sa aomination et puis-
sance. Lors il dresse son ymage , c'est l'âme , par
humain orgueil et vanité; il prend Parc avecques la
sagette voilant. Cest arc , c'est le monde, oui a deux
cornes : oreueil de vie, pufô concupiscence des yeulx ;
la sagette n est autre chose fors orgueil , qui plusieurs
navre , comme il appert de Lucifer et Adam. Lucifer
disoit : a Je monteray sus les étoiles du ciel, et au
souverain seray semblable. » Mais , au contraire , la
sagette contre luy retourna : si tomba par mort spi-
rituelle. Que faut il doncques faire si que le dyaole
ne nous tue? Nous devons entrer au bain de vraye
et pure confession , qui nous lavera de toute macule ;
mais il faut en sa main tenir le mirouer polly de l'Es-
cripture Saincte par l'audition des prédications et lec-
tures salutaires. Là on peut les sagettes du dyable
fuyr , et éviter tous les périls. (Juant l'arc du dyable
contre ton âme sera par tentation tendu , mets tout
ton corps, c'est à dire tout ce que tu as fait en pen-
sant, en délectant, en consentant, au baing de con-
Violiar. 16
H2 Lb Violier
fession , et le péché sera csuinct. Quand to auras Ion
le dyable vaincu, prends les habillemeos de vert&sd
va en la maison de ta conscience, puis lirefecofi
du dcffunt, c'est à voir les péchez, et faits aionc-
ques la chair par le feu de pénitence bmder, et les os
et péchez inveterez seront anniebifez, et ainsi parle vent
de l'amaritude de cveir semnt expeflez. Lors tu pour-
ras la vierge prendre, c'est à veoir ta chair de tous
vices purgée^ par conséquent engendrer bonnes vertus
pour parvenir en gloire.
De toutes choses ancques consentement etproridena
tottsjours à faire. ^ Chapitre XCIV».
amician régna prudent et sage , con-
fiant et en toutes choses juste. Comme
il disnoit une jour, vint ung marchand
qui dit qu'il avoit de la marchandise
pour l'empereur, de belle sorte. L'empereur luy
demanda que c'estoit. « C'est, dist il, de la sire
de la science que je vents , en trois sortes. »
I. Chap. loj de Tédit. de Keller. Swan, t. a , p. 70.-7
Conte d'origine orientale , que Ton retrouve dans un récit
intitulé : La Sultane de Perse et les visirs , contes turcs tra-
duits en françois par Petis de La Croix , Paris, 1707, in-i^»
{>. 398, et à la suite des Mille et un Jours ^ édition de Loise-
eur-DesIongchamps , p. 366 ; V. aussi le Cabinet des Fies,
t. 16, p. 258, et la Bihliothique des romans , octobte i777»
p. 197.
Un récit analogue â certain égard fait partie de la Disci-
plina clericalis (chap. 19, p. 61, de Tédit. de Schniidt,et fab.
16, p. 114, de la rédaction françoise) ; on la retrouve aussi
dans le Diahgus creaturamm (dial. 93)^ et dans le recueil
de fables d'Ulrich Boner, composé vers le milieu du XlVe
siècle et intitulé: Edelstein, Bamberg, 1461, premier livre
connu imprimé en allemand (réimp. a Beriin, 18 16).
Haas Sachs a fait de cette anecdote le sujet d'une de ses
i«&MaMkP^-''>wwwa«Mi«I^B> %:
DES HlSTOIRES^-ROM AINES. 243
«Comment la disperses tu i dist l'empereur.—^
Pour mille florins, dist le marchand. -««'Voyre
mais , dist l'empereur^ si ta science ne profite, je
perdraj mon pecune. » Dist le marchand : « Sire,
s'il est ainsi qu'elle ne profitte, je renderay l'ai->-
gent. » Dist l'empereur : « C'est bien dist. EX
quelles sciences veux tu vendre i » dist l'empe-
reur ? Dist le marchant : « Voicy la première :
Ce que tu fàys, fais le sagement et regarde la
fin ; la seconde, ne laisse jamais la voye public-
que pour prendre la sente; la tierce, jamais ne
prends logis de nuyct en la maison d'un homme
vieil qui ait jeune fenune. Fais ces trois choses
et il te profitera. » Le roy luy donna pour chas-
cyne science mille florins , et la première sa-
pieiice : « Ce que tu fais , fais le sagement et re-
garde la fin >), escripre faisoit partout où il ail oit,
tant es chambres que es nappes et serviettes et ait-
ties choses. Pour ce qu'il estoit si juste, plusieurs
e&vieuU contre luy conspiroient à sa mort, et,
pouif ce qMe ils ne le pouvoient faire sans estre
cpngrieus^ ils composèrent avec le barbier du
roy, hiy promettant grande pecune s'il vouloit
la gorge du toy percer en faisant sa barbe. Le
barbier leur pcomist. Et quand ung jour il eut
lavé le visage du roy et commençoit jà à raser
la barbe, d'aventure vist en escript sus le couvre*
pièces (1. I, paît. 4, f. }8a, édk. de Knzembeig, L$éo), et
il invoque l'autorité des Gesta :
Uns sagt Gesta Romanoninr
Wie hn Romischen Kejsen&am|i,-
La littérature espagnole nous offre, dans le C^mte Lncanor
(exemple 50), nue historiette semblable (p. 4^ de la traduc-
tion de M. de Fuibusqjie).
244 l'E VlOLIER
cUef la sdence qui disoît : « Ce qot tu fais, fus
Je sagement. » Lors commença à songer longue-
ment que s'il occisoit le roy qu'il seroit pendu,
car la fin de son meurtre tel estoît. LiOrsles
mains luy commencèrent à trembler , etluy tomba
le rasoer des mains. Le roj, ce voyant, luy dist :
«Dy mo]r d'où procède Cbcy, » Il respondit:
« Sire, faictes moy miséricorde. Vray est que
î'estoys conduit pour pris de vous trencher la
gorge par la persuasion d'aucuns princes et
traystres de vostre royaulme; mais ^uant j'aj
veu cest escripteau qui dit que on dou regarder
à la fin, je considère que je serois perdu si je
commettois le cas prémédité et conceu en mon
mauvais et mal ad visé courage, parquoy j'ayeu
si grande paour que je ne sçay que je fais. )»
L'empereur pensa que l'argent qu'il avoit baillé
de la première science n'estoit pas perdu ; dist
au barbier : « Je te pardonne, désormais soyes
constant et bien fidelle. » Lessatrappes, voyant
qu'il n'estoit par cela mort, ne cessoient de ftn-
ser j'ung à l'autre comment ils engendreroient
sa mort, et disoient : « Tel jour il s'en yra vers
telle cité; soyons ce jour là mussez en quelque
lieu, et là le murtrirons. — Bon est le conseil »>
dirent ilz. Le roy, en celluy temps, sepreparoit
pour aller en celle cité; et quant il eut chevau-
ché jusques à une petite sente, ses gens luy <fi-
rent : « Sire, mieulx vault passer par ceste sente
que tenir le long chemin. » Le roy pensa en son
cueur en la seconde science qu'il avoit appréciée
du marchant, qui estoit qu'on ne devoit jamais
laisser la voye publique pour prendre la sente,
dist : « Je ne passeray pas par la sente, dist le
DES Histoires rowaines. 24}
roy ; mais ceux qui vouidront la sente tenir, de
par pieu la tiennent et aillent devant faire pré-
parer toutes les choses ordinaires. » Plusieurs fu^
rent par la sente , là où estoient mussez les en-
nemis du roy, qui mirent tout à mort, sperant
que le roy là fust. Quant le roy le sceut, il
Erisa fort la seconde science, car elle luy saulva
i vie. Les envieux de Pempire, voyant qu'ils
avoient jà par deux fois failly à le denaire, con-
spirèrent de rechief et dirent qu'ils le tueroient
en la maison où il devoit aller loger, et qu'ils
auroient convention avecques l'hoste de la mai-
son, qui les celleroît. Le conseil fait, le roy s'en
alla loger en celle maison où ils avoient délibéré
faire le meurtre ; là appella son hoste, luy disant
s'il avoit une femme, qui respondit : « Ouy, sire.»
Le roy la vit, et quant il l'eut veue jeune de dix
huit ans, dist à son chambellan ; « Va tost ail-
leurs mon lict préparer, car ma science dit qu'il
ne faut pas log;er en la maison où l'hoste si est vieil
et l'hostesse jeune. » Le roy s'en alla secrète-
ment et dist à ceulx oui vouloient demourer
qu'ils fussent au matin à luy. Comme les cheva-
hers du roy dormoient, l'hoste les tua tous, car
il avoit eu argent pour tuer le roy et sa famille.
Le roy le sceut au matin, et dist que sa science
moult estoit bonne, remerciant Dieu qu'il n'avoit
logé leans dedans. Il fîst prendre l'hoste, l'hos-
tesse semblablement et leur famille, et les fist
mourir; puis, tantqu^il vesquit, garda curieuse-
ment ces trois sciences , si qu'à la fin il acquit
l'éternelle vie.
24^ Le Violier
Moralisation sur le propos,
Cest emperenr pealt estre dist chascun bon chres^
tien mu a l'empire de son cueur et de son ame
toujours à gouverner; le portier en la porte, pour
vray , est la franche volunte : car point n'est ae pé-
ché se il n'est voluntaire. Le marchant qui vient â
la porte du palais est Jesus-Christ, qui veut trois sah
gesses : la première, oui dit qu'on doit regarder
ce qu'on fait sagement, c est penser qu'on doit le faire
pour l'honneur de Dieu, en regaraant toujours la
Donne fin qui engarde de péché : Demorarc novissima
et in eternum non pucabis. La seconde sapience de
Dieu est ne laisser point la voye publique des corn-
mandemens jusques a la mort pour prendre la sente
de mauvaise conversation. La tierce prudence de Jé-
sus est qu'on ne doit point loger de nuyt en la maison
d'une homme vieil qui a jeune femme , c'est à dire du
monde de péchez invétéré , qui a jeune femme, c'est
à voir vamté : car qui au monde de vanité loge, bien
pourra estre trahy, car on ne peult pas à Dieu et au
monde servir. Les satrappes qui contre le roy conspi-
rent sont les dyables, qui spirituellement s'efforcent
l'homme tuer; et, quant ils ne le peuvent faire, lors
ils parlent au barbier , c'est à la chair, qui oste les
vertus et les rase. Mais il faut toujours penser aux
trois sciences, les escripre partout en nostre mé-
moire. Par ainsy, jamais ne serons deceuz et trompez.
Comment on doit veiller contre les fraudes du dyable.
Chapitre XCV».
adis estoient trois compaignons qui
voyageoient par voye. Le cas advint
qu'ils ne sçavoient trouver des vivres
fors ungpain. Ils disoient l'ung à l'autre :
I. Chap. 106 de Tédit. de Keller. Swan, t. 2, p. 8). Une
DES Histoires romaines. 247
<c Si ce pain estoit en trois divisé, chascune par*
tie pas ne suffira pour nous rassasier; disposons-
en donc autrement. — Donnons en ceste place ,
distl'ung, et celluy qui songera songe plus mer-
veilleux aura tout le pain. » Chascun fut de l'op-
pinion , et commencèrent à dormir. Celluy qui
avoit le conseil baillé se leva comme les autres
dormoient et mangea le pain, puis reveilla ses
^compaignons pour réciter ce qu'ils avoient songé.
Le premier dist : « Mes frères , j'ay veu une
chose merveilleuse : advis m'a esté que je voyois
une grande eschelle d'or qui descendoit du ciel,
par laquelle les anges montoient et descendoient^
et ont mon ame de mon corps ravie , la portant
en paradis, où j'ai veu les trois personnes de la
Trinité si plaines de joye que c'estoit merveille ;
tant y avoit de biens autour de mon âme qu'on
ne le sçauroit nombrer. » Le second dit : « Et
anecdote semblable se lit dans la Dîsàplina clericaiis de
Pierre Alphonse (chap. 20, p. 63, de Tédit de Schmidt; fab.
17, p. 120, de la rédaction françoise). Le tour que le troi-
sième compagnon joue aux deux autres a d'ailleurs été ra-
conté par divers auteurs du moyen âge, qui ont assez fidèle-
ment suivi le récit des Cesta, V. un fabliau inséré dans le
Recueil de Legrand d'Aussy, 1. 1 , p. 3 1 2 ; Stainhcewel, Esop,
feb. 5 ; les Fabeln der Minnesinger, p. 244, Boner , fable' 74.
On peut consulter aussi le conte intitulé : Somniatores , dans
le DemocritusridenSj édit. d'Ulm , 1689, p. 107, et les Fact^
zi€ e buffonerie del Gonnella, del Burlacchta e di diversi , Fi-
renze. 16 16, p. 28, d'où Chappuis a tiré la nouvelle 7 de la
journée 5 de ses Facétieuses journées, Giraldi Cinthio [Hscth
tomm.j decad. I, nov. 3) a raconté un trait qui se rattache à
notre historiette, et où figurent un astrologue, un philosophe
et un soldat, pendant la famine qui désola Rome en i ^7.
Il est vraisemblable qne la source du récit en question est
dans l'Orient; M. de Hammer, dans son Rosenœl, t. 2, p.
)o3, a traduit nn apologue arabe àa même genre.
248 LB.VlOLIEk
11107 r^ songé que les dyables empoitoient mon
ame, la bâtant de chaînes de fer, et latrainoient
en enfer, et luj ont dit qoe de là ne partira tant
que Dieu au ciel sera. » Le tiers dit : « J'aypa-
reillement songé que ong ange m'a mené aux
portes du paradis et m'a monstre ton ame qui
beuyoit et mangeoit de toutes sortes de viandes,
et que jamais elle ne devoit partir ; et puis cest
ange m'a mené en enfer, où si estoit l'autre devoZ;
âmes en peine merveilleuse. Lors je demanda^ à
l'ame si elle retoumeroit plus , et elle me dist que
jamais, et que je mangeasse le pain tout seul;
car moy ni nostre cômpaignon , disoit l'ame, tu
ne verras jamais. Quand j'ay eu songé ces
choses, je me suis levé et ay tout le pain mangé,
comme vous voyez. »
Moralisaûon sas le propos.
Par ces trois compaignons , nous entendons les sar-
rasins , les juifs et cnrestiens. Par le pain, qui est
rond . le royaulme céleste. Ce pain est en trois paçttes
divisé pour les nations; mais les sarrazins et juifs
dorment en leurs péchés et croient estre sauvés en
paradis selon la loy de leur Mahomet, quant aux sar-
razins, et selon la loy mosayque, quant aux juifs;
ceste croyance quasi songe doit estre réputée. Le se-
cond compaignon qui songe qu'il est en enfer sont les
riches de ce monde , lesquels Sfiavent bien certainement
que se ils meurent en pechè qu'ils seront dampnés, et
toutesfois point ne se veulent amander. De ceulx-cy
est escript : Mortui snnt et ad infernum descendtrunt.
Le tiers compaignon est le juste chrestien, qui ne dort
point en pèche ny en mauvaise foy. mais en vertus
veille parle conseil de Pange, qui est leSainct Esperit;
sa vie bien dirige pour avoir le pain céleste.
DES Histoire^ r^ikiines. 249
De la mémoire de mort, et comment on ne se doit point
délecter is choses temporelles.
ClIAPITRE XdVIl,
1 estoit ung piage , dedans la cité de
Romme, qui estoit toute droicte sur
ses pieds, et avQit la main estandue
directement ; et sur le doy moyen estoit
telle description : Percute j frappe. Par longtemps
I. Chap. 107 de l'édit. de Keller. Swan, t. 2, p. 87. Mad-
den^ chap. ), p. 8. — Cette anecdote, qui se trouve aussi
dans l'édition angloise de Winkyn de Worde (chap. 8), ei|
mise sur te compte du pape Gerbert (Silvestre II, mort en l'att
100)). Elle se rencontre dans divers auteurs du moyen âge,
tels que Guillaume de Malmesbury, De Cestis regum Anglùe^
1. 2, chap. 10, et dans le Miroir historial de Vincent de
Beauvais, 1. 34, chap. 98, ainsi' que dans le Repertorium
morale de Bercheuxe, 1. 14, chap. 92 , p. 981, de Tédit. de
i6)i.
Les auteurs du mo)ren âge, qui ont longuement narré les
Faitz mencilleux opérés par Virgile, attribuent à l'auteur de
r£n^{<fi;,*transibrmé cher eux en enchanteur, l'érection d'une
statue où étoit une inscription semblable. Mansel s'exprime
ainsi dans sa Fleur des Histoires, que nous avons déjà citée
(chap. 55) : « Il (Virgile) fist un feu en une grant place, à
Romme , où chescun se chaufToit. Auprès duquel feu avoit
une moult grande statue de coivre, tenant un arc en sa main
et la sayette encochée. Ce feu dura loing temps à Romme
et faisoit moult de bien aux povres gens , car tousjours ar-
doit sans y rien mettre. Ung empereur vint, qui fu noult
convoitteux, lequel leut les lettres qui estoient en la poitrine
de celle statue, qui disoient : Qui me ferira je trairray; et
cnidoit cel empereur par sa deslo^rale convoitise, que celle
statue vottlsist par son trait enseignier aucun trésor répons.
si feiy la statue..qui incontinent tray dedens le feu, et b'es-
taint tout soubdamement. 1»
Un récit semblable se trouve dans le Roman de CUomadu^
250 Lb Violier
fut ainsi P7inâg[e,pource qu'on ne sçavoit (ju'elle
signifioit; plusieurs lisoient la superscription de
l'ymage, mai$ils ignoroient l'interprétation du
sens. Il èstoit ung clerc subtil y lequel oyant de
l'ymage parler, fut instigué de h veoir, vint et
leut la lettre de dessus le doy. Luy voyant le so^
leil sus l'image , par l'umbre du soleil discemoit
le doy de la superscription : Frappe. Tout aussi
tost print une bêche lors , et commença à fouyr
en terre par l'espace de trois pieds , et trouva
aucuns degrés descendans. Le clerc se rejouissant
ung peu descendit sur les degrés jusques il trouva
ung palais soubztenefort somptueux et beau; il
entra en la salle de ce palais et trouva le roy et la
royne qui estoientàtaole, plusieurs nobles aussi ;
de tous costez hommes nooles vestuz bien riche-
ment, mais personne ne parla à luy. Il regarda
à ung coing et veit une pierre polie qui est nom-
mée charbon I, qui toute la maison iUuminoit, et
à l'opposite du âiarbon, ung homme stable qui
avoit ung arc en sa main pour frapper avec sa
sa^ette. Dessus son front estoit escript : « Je
SUIS qui suis , et aucun ne peult mon arc éviter,
et mesmement ce charbon qui si fort reluyt. »
Le clerc s'esmerveilloit; il entra en la chambre,
là où il trouva des femmes qui ouvroient en drap
composé au XlIIe siècle par Adenès, dans le Roman des sept
sages (p. 60, édit. de M. Leroux de Lincy), et dans sa tra-.
dttction angloise. V. les Mélanges archéologiques et litté-
raires de M. Edelestand du Méril, 1850, in-8, p. 458.
I . Le traducteur françois n'a pas bien rendu le mot du
texte latin carbunculas. qui signifie une pierre précieuse,
une escarboucle. La rédaction angloise met à charbunclt
stont.
î
DES Histoires romaines. 251
: de pourpre, qui ne luy sonnèrent mot; depuis
: entra en Testable des chevauix et les toucha
r delà main, et à son touchement devindrent
pierres. Cela fait, tous les habitans du palais vi-
sita et trouva tout ce que son cœur desiroit ; de-
puis comme devant entra en la salle , pensant
comment il sortiroit , et disoit en son cueur :
«J'ayveu merveilles; toutes fois personne ne
vouldra à mes dits croire , par quoy il est bon ,
par signe de vérité , quelque chose porter avec
moy. )> Il regarda en la table supérieure des
couteaux bien faits et des voirres d'or, desquels
îl en print ung de chascun pour apporter avec
luy. Comme il eust ce mis en son seing, Tymage
du coings qui avoit l'arc , frappa le charoon et
le divisa en plusieurs parties , et dès aussitost la
salle ftist plaine de ténèbres. Le clerc, ce voyant,
fut fait tout dolent, et pour la tenebrosité qui là
estoit ne peut oncques trouver Tissue du palais ,
et ainsi mourut au palais misérablement.
Moraiisation sus ie propos.
Ce juge qui dit : « Frappe là, » est le dyable , qui a
la main estendue sur les pécheurs par sa puissance,
disant aux avaricieux : a Frappez en ceste terre de
convoitise pour les biens et trésors mondains trouver,
en mettant vostre cueur es choses terriennes. » Le
clerc qni vint après que les autres s'en estoient allez
est Tavaricieux : car tout ainsi que un^ clerc ne cesse
d'estre duyt jour et nuyt pour avoir science, pareille-
ment nng avaricieux pour avoir les biens de la terre,
desquels le cueur ne se peult saouler. Qui sont ceulx
qui vindrent à Tyma^e ? Sont les bons chrestiens , mes-
mement les bons religieux qui le monde contempnent,
252 Le VlOLIER
ne font compte de la superscription du dyable d'ava-
rice, se contentant seulement au simple vestement et
de la vie , parquoy ils évitent tous périls. Le clerc
frappa en terre par Tombre du soleil. Aussi fist Ta-
varicieux par Tombre de Thumaine vanité, qui est
comme l'ombre passant , print la besche^, c'est as-
savoir la concupisciple volunté pour avoir et ve-
nir aux richesses. Il trouve des degrés : le premier
est orgueil de vie ; le second concupiscence des
c'est assavoir de vanitez mondaines. L'y mage qui a
l*arc pour frapper est la mort , qui toujours est preste
de nous avoir, comme dit Tescripteau de son front,
que personne du monde ne la peult fuyr, pour le pé-
ché des premiers parens introduicte sus ce monde. Le
charbon qui luyt est ceste vie , qui à l'homme luyt
tant que il est en essence. Mais quant l'avaricieux
veult desrober et emporter les biens illicites , dénotez
par le voirre d'or et le somptueulx cousteau, lors la
mort frappe le charbon et estainct sa clarté , c'est la
lumière de vie ; lors est obflcurité faicte grandement,
tellement que tous les sens perdent la lumière de
leurs vertus ; lors le corps est mort , et faict puante
charoigne. Puis le dyable prent l'ame , les parens les
biens , et les vers la pourriture de la chair et du corps,
et adonc seulement au pécheur ne demeure fors la
peine qui est éternelle.
t»
4.
DES Histoires romaines. ij)
De la, merveilUase révocation des errans et
piteuse consolation des affligés.
Chapitre XCVIIi.
'empereur Trajan régna , au royaulmè
duquel estoitung chevalier nommé Pla-
cidas, qui estoit maistre de la chevalerie.
Cestuy estoit miséricordieux envers les
1>ovres; toutesfois il estoit à la culture des ydol-
es adonné , involu et enveloppé des ténèbres
d'infideÛté. Safemme^ Theostita nommée, d'une
I. Chap. 1 10 de Tédit. de Keller. Swan, t. 2 , p. 99. —
La légende de saint Eustache est bien connue; elle figure
dans la Légende dorée (trad. franc., 1842 , t. i , p. 3^)9
dans les Acta sanctorum de Surius (au 20 novembre), et chez
les divers hagiograçhes. Voir Acta et martyrium S. Eusta--
chiiy gr. et iat., édit. Combefis, Paris, 1660, in-8; Man-
zini, Vita ii S. Eustachio martire, Venezia , 16(3, in-#2 ;
1 668, in-i 2; traduite en françois, Paris, 1657; Ath. Kircher,
Historia Eastachio-mariana , Romx, 1665, in-4.
Le Cantique de saint Eustache et sa Vie se rencontrent
parmi les livrets que le colportage répand dans les campa-
gnes. V. VHistoire de la littérature populaire , par M. Clt
Nisard , t. 2 , p. 209. L'ancien poème anglois , Sir Isam-
brasj publié par Ellis {Spécimens of early english romances),
ressemble parfois d'une manière sensible au récit des Gesta.
V. la note 19 du t. 2, p. 430-453, de l'ouvrage de Swan.
L'hbtoire de saint Eustache, racontée avec des change-
ments assez considérables , forme le chap. 34, p. 74 1 de la
rédaction angloise des Gesta publiée par Madden. Le saint
n'est pas nommé, et l'empereur est appelé Averyos. Il existe
aussi quelques pièces de théâtre sur le même sujet. Nous
nous bornerons à signaler la tragégie de B. Baro : Saint
Eustache^ martyr; Paris, 1649. On en trouvera une analyse
dans la Bibliothèque du Théâtre- François ^ 1768, t. 2, p.
$6-59-
1)4 Lb Violier
mesme condition, etott miséricordieuse grande-
ment et payenne, qui procréa deux beaux en-
fmSy Agapit et Theospit, lesquels Placidas fist
aoUement selon leur estât nourrir ; et pour ce
^^ est paré du parement de miséricorde que
Dieu rfWft bien» Dieu ne laissa pas errer enfin ,
ains le coniieitit coauie il s'ensuyt. Ung jour,
comme ii chassoft au bois, il trouva ung parc
et monceau de ceriis » entre les%ael8 l'ung estoit
beau et plus sans comparaison que.tous les au-
tres et plus grant , lequel se sepaea des autres et
entra en une grande forest, parquoj Piadds»
i'ensuyvit de toute sa force, laissant ses dhevd-^
liers après les autres occupez. Comme Plàdda$
pensoit et s'efforçoit de prendre le cerf, ledit
cerf monta sur le haut d'une roche : lors s'appa-
rut entre ses deux cornes l'ymage du crucifix
en la croix, plus luysante aue la beauté du so-
leil et que toute la splenaeur des estoiles ; et
pil^a Tymage de Jesus-Christ par la bouche do
cerf, comme jadis par la bouche de Panesse de Ba-
laam, disant à Placidas : (( Ha! Placidas , pour
quoy me fuis tu ? Je suis apparu en ceste beste
pour toy et pour te faire grâce. Je suis Jésus
Christ, que tu honores ignorantement; tes aul-
mosnes sont devant ma bonté montées, parquoy
je suis venu en cerf te chasser et vaner comme
tu le chasses. » Toutesfois autres disent que
l'ymage qui apparut entre les cornes du cerf
profera ces paroles. Et voyant et oyant Placidas,
de très grande paour tomba à terre de dessus
son cheval, et puis après l'espace d'ung moment
d'Eure se releva et dist : « Toy qui paries , re-
velles moy qui tu es, si que je puisse tes dits
mm
CFOÎfe. T^ Lors dist Jescs-Chnst : • Je mm Chrkt
qui ay créé le ciel et la terre, fait naistre les ht^
mières et diviser des ténèbres ; j'ay constitué les
jours et les temps et les ans ordonnez, fait
l'homme du I}rmon de la terre ; suis apparu en
forme de chair en terre pour le salut cfe l'hu-
maine gent, c|ui ay esté crucifié, puis ensepul-
turé et ressuscité le tiers jour. » Dé rechief tomba
Placidas à terre quand il ouyt ceste voix, et
dist : <( Je croy, Seigneur, que tu es celluy qui
as toutes choses faictes et convertis les errans.»
Lors dist Jesus-Christ : k Si tu croys, va à
l'evesque de la cité et te fais baptiser. » Dist
Placidas : « Seigneur, veuU tu que cecy à ma
femme je revelie pour estre comme moy bapti-
sée, pareillement mes enfans ? — Ouj, dist Jésus-
Christ, mais retourne donc en ce heu après que
tu seras purgé par la loy de ma grâce ; lors te
recompteray ce qu'il te fault faire pour le rama-
nant. » Quant Placidas fust venu en sa maison ,
recita (%s choses à sa femme, qui luy dist : u Mon
seigneur, l'autre nuyt passée j'ay veu quelque
personne qui me disoit : Demain , ton mary, toy
et tes enfans viendrez à moy ; et je cognois main-
tenant que c'estoit Christ. » Lors à minuyt se
levèrent et allèrent à l'evesaue de la cité de
Romme, qui en grande liesse les baptisa et mua
le nom de Placidas, et eut nom Eustache. Sa
femme fut Theospita nommée , pareillement ses
deux enfans Theospit et Agapit. Le lendemain
Eustache retourna à la forest et dispersa ses che-
valiers subtilement, en feignant l'investigation
de la chasse, pour retourner au lieu où il SL\pît
esté converty. Et lors il vit la forme de la pre-
^5^ l'K ViOLIER
mière vidon en ce mesme lieu, cbeut sussa
face , disàht : « Seigneur Dieu , je te prie, m-
descends à me dire ce que tu m'as promis. »
Jesus-Christ respondît : « O Eustache, tu es bien
eureux, puisque tu as pris le lavacre de ma ^e;
maintenant as chasse le dyable qui t'avoit de-
ceu , maintenant apparoistra ta foy bien fondée.
Note que le diable s'arme sérieusement contre
toy pour le despit que tu Pas laissé ; il te fauit
beaucoup de mal endurer pour estre de ma gloire
couronné ; tu tollereras maint et granl labeur,
affin que tu sois de la vanité de ce monde pré-
sent humilié, et par ainsi plus en seras exalté et
enrichi des biens spirituels. Nedeffaulx point, ne
regarde plus à ta pristine gloire confuse , car par
temptation il te fault estre le second Job vivant
en povreté ; mais après ton humiliation tu seras
plus riche que devant. Dys moy doncques si tu
veulx maintenant avoir les tentations ou à la fin
de tes jours. — Seigneur, dit Eustache , si ces
choses me conviennent , commande les à pré-
sent venir, mais donne moy toujours la vertu
de pascience. — Soyes fort , dist Jesus-Christ,
car ma grâce fera à vos âmes protection. » Jesus-
Christ lors monta aux deux. Eustache, retournant
à la maison, dist toutes ces choses à sa femme;
puis lors après aucuns jours la mort pestifère ses
serviteurs mvada, et tua hommes nobles, femmes,
ancelles, et autre famille, puis après toutes ses
bestes moururent, brebis et chevaulx. Aucuns
larrons et déprédateurs, voyant sa fortune, luy
desrobèrent tout le bien de sa maison de plaine
nuyt, si que son palais demoura dénué d'or et
d'argent. Ce voyant, regratia Dieu, et avec sa
DES HlStOIRES'HÔMAINES. 257
femme et sesenfans,de nuyt, s'en alla de la cité
de Romme tout nud, dont H avoit honte. Vers
Egypte s'en allèrent, et fut toute sa possession
par les rapines des mauvais à riens reduicte.
L'empereur se douloit fort de la perdition du bon
Eustache, pareillement tout le sénat, pour ce
qu'on ne le pouvoit trouver. Eustache monta sur
la mer, parquoy le patron de la navire, voyant
la femme d'Eustache belle par excellence , fort
la désira. Quand ils furent passez , ils n'avoient
de quoy le patron payer, parquoy le patron fist
retenir sa femme ; mais Eustache ce ne voulait
consentir, parquoy le patron commanda qu'il fut
en la mer gecté i par ce moyen mieulx reliendroit
sa femme ; ce voyant, Eustache laissa sa femme ,
contrainct et si dôlôreux qUe c^e^tôit pitié , et
emmena ses deux enfans , disant : <( Mauldicts
soyez vous, enfans, et moy aussi , puisque vos-
tre mère lors est à mary et espoux estrange li-
vrée. » Quand il fut à ung fleuve parvenu , pas
n'osa passer avecques ses deux éhfans, pour la
multitude des eaux, parquoy il en print ung et le
passa, et l'autre laissa à la rive de l'eaue, le cuy-
dant passer après l'autre ; mais quant il fut au
milieu du fleuve retourné pour passer le second,
ung grant loup vint qui print avec les pâtes
l'enfant qu'il avoit jà passé de l'autre costé , et
le porta en une forest. Et Eustache , comme trop
dolent et plus n'ayant de celluy là espérance,
s'advança pour l'autre passer^ mais ung trop dé-
vorant lyon survint (jui l'enfant ravit et emporta ;
parquoy voyant qu'il ne le pouvoit secourir, et
tuy estant au milieu du fleuve, se cuyda dedans
submerger^ et l'eust fait si ce n'eust esté la di •
VioUer, 17
2^9 LB VlOLIER
vine mitericprde qui le eonsfi^ya. Lespasteoi
et les laboureurs estèrent .les iàpii. eiuans des
griffes des bestes, par la divine venante et dis-
pence : les pasteurs et laboureurs estdif n| d'ùng
mesme vilag^, lesquels en iairs maisons les
deux en&ns nounmnt. [)e ce ne sçayoif aueune
chose le piteux Eustacbe; dolent étirant par
le chemin s'en alloit, arrosant la terre de f es {ar-
mes, et disoit : « Bien suis maudict) faj Çst^
comme l^arbre tout nouvel gamj de belles fleurs
au commencement y et niaintei>ai)t de tout hon-
neur, bien et félicité suis de$nué. Je ne sca^f que
je face; je soubis estre de la multitude. 4cs che-
valiers habandonné, ma femmç tant bonp^ de
dames et de damoisetles, et maiiit^ant je. suis
seul en la perdition de mes petit$ dévorez ai-
£sms, et nia femme comblée oe douleurs est des
estrangiers, maulgré son vouloir, coiiicubine. L^ •
dur helas! je me remembra , seigneur Dieu, que
tu me dis qu'il me fallœt reçsemblier Job ; mais
en moy plus qu'en Job tu vois de malheur : si
Job estoit sans biens > desnué de tpute posses-
sion, toutesfois il avoit ufi fumier pour se seoir
et reposer son coips , ce que \e n'ay pas; il ^^^
ses amys pour le consoler , .et j'ay. les bestes sau-
vages pour me desconforter et me nuyqe,. qui, de
moy ennemies, oi^tprins me^ petits ^ans;b
femme de Job luy fut laissée ,, mais à mpy est
ostée ; donne repos ,, seignçur Dieu , à. mes. dou-
bles tribulations^ et ferme ma boujche de tes louan-
ges , si que mon cueur ne décline par parolles
de malice contre ta volume pour me séparer (le
ta grâce. »Ces choses piteusement dicte?.,. Eus-
tache s'en alla en une me, querant son .pain,
DES Histoires romaines. 159
et par convention xle : marché fait , garda , par
l'espace .de quinze révolutions d'années , les aj-
gneaulx des gens de ce lieu. Ses enfans estoient
nourris en l'autre me ^ qui ne se cognoisspient
point estre frères. Dieu conserva la femme d'Eu^
tache de- sa chasteté, que point ne fiist par la
luxure du patron contamitiée t le patron ne 1^
yiola point. Lors mourut l'empereur, et les peu-
ples romains estoient foit des ehnemys barbares
molestez, et se recordoient comment autrefois
Placidas les avoit $) puissamment déboutez par
la force de ses batailles que e'estoit merveilles ,
parquoy ils ne: se pouvoient tenir de lamenter
Pladdas perdu ;.poqr ce s'esbahyssoient de sa
subite mutation^ L'empereur envoya par toutes
les contrées et régions chevalTers et messagiers
pour trouverPlacidas, promettant grande somme
d'argent.à ceux qui le trotnreroient, richesses et
honneurs. Aucuns des chevaliers qui aucunes
foisavoient^Eustache ministre et servy.vindrent
en celle rue où se tenoit Eustache, lesquels il
cognent comme dl venoit des champs , et lors il
se prit à gemir et dist : « Seigneur Dieu, je te
prie que ton plaisir soit que mon épouse je puisse
revoir ; de mes enfans je sçay de vray qu'ils sont
des loupsi*et.lyons dévorez. » Lors vint une voix
?ui dist : v Eustache , prens le courage de con-
ance, car en brief temps ton honneur reco-
gnoistras et trouveras tes enfans et ta femme
joyeusement » (^ant il rencontra les chevaliers
il les congneut bien , mais non eulx luy. Ils luy
demandèrent .s'il avoit point veu ung pèlerin et
sa femmeet deux petits encans avec eulx. Il res-
pondit qu'il ne les congàoissoit ; toutesfois à sa
i6o Le ViOLiER
requeste se logèrent en ce lieu , et Eustache led
servoit , et en recordant son premier estât de di-
gnité, ne pouvoit musser ses larmes qu'elles ne
saillirent des yeux : il saille dehors et sa face
lava ) puis de rechief retourna et les servît. Eulx,
le regardant, disoient Pung à l'autre que jamais
ils ne virent homme plus ressemblant à celluy
qu'ils questoient. « Il le ressemble y disoient ils ;
voyons et considérons s'il a point une playe de-
dans la teste; s'il y a , il est Placidas. » Par ce
moyen fust cogneu Placidas , car il avoit eu au-
trefois en guerre la playe par laquelle ses che-
valiers le cogneurent. Ç^ant il fut congneu, ils
le baisèrent doulcèment et luy demandèrent nou-
velles de ses enfans et de sa femme y qui leur
compta que tous estoient perdus. Lors les voi-
sins coururent à la chière qui fut démenée;
les chevaliers le vestirent, comme l'avoit l'empe-
reur commandé, de beaulx habillemens. Après
quinze jours devers l'empereur retournèrent,
qui courut au devant de Placidas ^ l'embrassant
et plorant de joye ; plus fut honhoré que jamais ;
devant tous racompta tout ce qui luy estoit ad-
venu , et fat en son premier estât remis hono-
rablement. Il fut contraint de reprendre son of-
fice de râaistre de la chevalerie de Trajan, par-
quoy il fit hombrer les chevaliers pour aller en
guerre contre lès enhemys de Rome; mais luy,
voyant que c'estoit trop peu pour résister, nst
amasser les jeunes chevaliers par les cités et par
les rues. Le cas advint que la cité où ses enfans
estoient nourris fat éscripte pour bailler deux
nouyeaulx chevaliers pour l'expédition de la
bataille ; les habitans dfe ce Ueu ordonnèrent et
DES Histoires romaines. 261
baillèrent à Eustache ses deux enfans comme les
plus expédiés entre les autres pour la bataille.
PlacidaS; voyant ses enfans beaulx et elegans
et de noble forme , les constitua et ordonna les
premiers en la bataille ; toutesfois il ne les co-
gnoissoit point, Et ainsi s'en alla en bataille ;
puis après que les ennemys furent vaincus , il
tist reposer son ost pour trois jours en aucun lieu
où estoit sa femme demourante , là où mesme-
ment ses deux enfans incogneus furent logés par
divin vouloir. Les deux enfans, ung jour à heure
de midy, confabuloient ensemblement et disoient
l'ung à l'autre tout ainsi qu'il leur estoit advenu ,
tellement que le moindfre commença à dire :
V Donc, puisqu'ainsi est, tu es mon frère, car
ceuU qui m'ont nourry m'ont dit qu'ils m'ont
des pattes du loup délivré.» Cela dit, ils s'entre-
embrassèrent fort et se cogneurent et plorèrent.
La mère, ce voyant, considéra et doubta que
c'estoient ses enfans, parquoy elle s'en alla au
maistre de la chevalene , qu'elle ne cognoissoit
point estre sonmary, et lui oist : « Sire, je te prie
qu'il te plaise me faire mener en ton pays , car je
suis de la terre des Romains et pellenne. » Ce
voyant, elle apperceut la playe de la teste de son
mary Eustache ; puis, ne se pouvant de joye con-
tenir, cheut à ses pieds et dist : « Sire, je te prie
que tu me desdyes ton premier estât, caril m'est
advis que tu es Pladdas, le maistre des cheva-
liers, dit autrement, selon le bapiesme de grâce,
nouvellement) Eustache, lequel Dieu a converty,
qui tant a enduré, qui a perdu sa femme sur la
mer, et toutefois non maculée, qui avoit deux
cnff>ns, TbcQspit el Agapit,» qui pounoit la
f
262 LB VlOLIER
]ojt d'eux, quant ils se coagneurent, esdmèr
Eustacbe plora de joje, baisa son épouse lojalle
Kgrant amour, glorifiant le Créateur qui conso-
les affligés. Lors luy dist son espouse : « Mon
amy, où sont nos enfans?-^IIs sont, dit jl*
tiiorts par les bestes et dévorés » ; et toute la
manière luy exposa de sa fortune, ce Rendons à
Dieu grâce , oist la dame , car^ tout ain» que
nous nous sommes trouvez, ainsi trouverons nos
enfans au plaisir de Dieu. » Eustadie dist : « ie
t'ay jà dist que ils sont dévorez et peris.-^esse
Ion deuil pour cela, nlon amy, car nous les
trouverons. Hier, comme j'estois en ung jairdin,
je veis et ouys deux jeunes damoyseaulx qui
exposoient leurenEance : coomie je crois, ce sont
les nostres ; interrogue les et ils le te diront. »
Les enfans forent appelés et c<^eus de leur
père , pareillement de leur mère ; forait alors les
grands baisers de consolation donnés , et toute
manière de lyesse meue ; tout l'ost se*rejouissoit
de l'invention des personnes tant nobles et de la
victoire des barbares et estrangiers. Gomme ils
retoumoient à Rome, Trajan trépassa, et luy
succéda Adrien en la noblesse de Vempire, piro
Que luy, qui grandement joyeulx de Placidas et
ae son lignage, semblaUement de la victoire
contre les ennemis , les receut en triumphante
Solemptyté , et fist par celle noble venue banc-^
quets et convis joyeux et de belle festivité. Le
lendemain il fit faire solemnel sacrifice dedans
ses temples pour la victoire barbaricque. Luy>
voyant que cela ne plaisoit à Eustaohe, qui ne
vouloit sacrifice et honneur aux faulx dieux faire
pv l'invention de ses enfans ^t victoire des en'f
DES Histoires romaines. 203
néinys, il Fàdmonesta de ce faire. liTaissâmt
Ëustache i^ponditqo'il sacriiioit seulement à
ung seul Dieu, car ilestoit chrestiein. Lors
l'emp^eur^ fiirieulx et plein dç rage, voyant sa
catholique constance^ le fist non seuUement,
mais sa femme^ ses enfens> mener et assister sus
l'arène, pour lés faire des lyons décorer; Le lyon
fut fort esmu et instigué contre leurs personnes ,
mm il inclina le chef et les adora très humble-
ment, et puis il s'en alla. L'empereur infidèle,
forcenant de plus en plus , fist emoraser ung beuf
d'airain en forme de fournaise, puis leans dedans
les fist gecter tous vivans. Les sainas de Dieu
se recommandèrent à Dieu en leurs oraisons, et
en bon espoir dedans le beuf entrèrent, là où ils
rendirent à Dieu leurs âmes. Le tiers jour furent
du beuf tirés devant l'empereur, et furent trou-
vez sans corruption de leurs cheveulx et de leurs
vesteraens. Les chrestiens prindrent leurs corps
et honorablement les mirent en terre , faisant et
édifiant en leur honneur ung deyot oratoire.
Mort souffrirent soubs Adrien , qui commença à
régner environ les ans de Jesus-Christsix vingt$>
es douziesmes kàlandes de novembre.
L*expos'Uiott moralU sus le proposp
Cest empereur est Nostfé Seigneur Jçsùchrist.
Pladdâs peut estre dit chascun homme môndaih
es vanitez du monde trop occupé , qui Va chausser aux
choses délectables avec ses chevaliers, qtii sont lès cinq
sens naturels. Finalement il' va au parc des cerfs,
esquels il se dçlecte. Ces cerfs sontles sens (extérieurs.
Le plus beau defs cerfs est raison, qui est ts^ chose plus
puissante de l'ame , laquelle chasciin doit sûy vfe s'il
264 ' " Le Violier
veut prendre l'éternelle vie. Ce cerf près la rive de
directe justice doit tenir raison, car elle Tayme; Thoa-
me vain voit entre les cornes de raison Tymage du cru-
cifix. Les cornes sont la loy de l'ancien testament et
du novel , car en la loy du vieil testament prophétisé
estoit de Jesuchrist et de sa mort; mesmement en la
loy de grâce nous pouvons clerement veoir comment
est Jesuchrist mort pour nous, parquoy ce cerf dit
bien que nous despnsons la sente du monde poursuy-
vre Jesuchrist par immitation, comme Flacioas. Pre-
mièrement, il faut renoncer à sa femme, qui est Vm^
toujours préparée pour à Dieu obçyr quant la chair
luy consent. Seconaement, à ses deux enfans ; les deux
enfans sont la volunté et Tœuvre , qui sont petits tant
que rhomme demeure contrariant à Dieu. Il faut' tom-
ber à terre par pénitence , puis toutes choses tempo-
relles de soy repeller de volunté , oui ne le peult faire
d'œuyre^ c'est à dire que toujours uieu soit préposé;
ce fait, il fault se lever et entrer en la navire, menant
sa femme , ses enfans aussi. Il fault aller à Teglise
quant on est levé , par contriction, avec les bonnes
œuvres et son ame. Le maistre de la navire, qui est le
prélat, retient alors Tespouse, l'ame; comment la re-
tient-il ?ès divins commandemens; mais s'il advient que
l'homme vague dehors Teglise, ses enfans peult perdre,
qui sont la bonne volunté et le bon œuvre ; si nous
entrons au fleuve du monde, pous pourrons ces enfans
perdre par le lyon, qui est sa propre chair; le dyable
prent du cueur de Thomme la bonne voilante , et la
chair le bon œuvre ; mais les pasteurs, qui sont les con*
fesseurs, nous doivent retirer de la voyç de perdition,
et les arateurs, qui sont les prédicateurs, qui labourent
nostre cueur de l'escriture saincte pour en arracher
les espines du péché et y semer bonnes vertus, et par
conséquent mourir au service de Dieu , tellemerit
qu'ils soyent tous deux en une mesme cité, qui est di^
lection et concorde, quant la chair ne contredit à c^te
chose. Lors Dieu transmet ^ chercher Placidgç , et
^
•$îî
'- :.>
-1 -
s.
i
DES Histoires RQUffAiNES. 265
par ce moyen apparoistra nostre femme Tame toute
nette de péché sans pollution , av^ ses deux enfant
dessus dits et spiritualisés ; mais il y a un signe pour
nous cpngnoistrç , c'est la delection de Dieu et de son
f>rochain. Lors nous pourrons estre fais ministres dé
a chevalerie par le bon gouvernement de nos sens , et
ainsi par martire de macération à Peternelle vie par-r
venir.
Pe la circunspection et de la garde de ses subjects.
CHAPlTlip XCVIIIi.
ucun noble personnage jadis eut une
blanche vache, laquelle moult il ay-
moit pour deux causes : elle estoit
^.fJ- S9@9MI blanche merveilleusement et en laict
^ habundante. Ce noble voulut ordonner qu'elle
auroit deux cornes d'pr, et pensa en soy à qui
1^ bailleroit à garder fidellement. En. ce temps
estoit aycun nommé Argus, qui avoit cent yeulx;
I9 blanche vache îuy donna à garder le gentil
homme, Iuy promettant, si U gardbit bien 9 le
promouvoir à grand bien et honneur : « Mais, dist-
j:* il, si les cornes d'or sqnt dérobées, de malle
mort te feray mourir.» Argus la garda bien deli^
I. Chap. 1 1 1 de Tédit. de Kcller. Swan, t. 2 , p. 1 17.—:
On remarquera , dans ce récit , les changements que subit
l'ancien mythe grec de Mercure et d'Argus , gardien d'U,
(Ovide, Métamorphoses, I, 624.)
Une anecdote semblable se trouve dans les Contes turcs ,
que LiOiseleur Deslongçhamps a placés dans sqn édition des
Mille et un Jours, p. 31 j. V. V Histoire du grand icuyer
Saddyk. Un conte du même genre circuloit en Italie, ainsi
que nous Tapprepd la lecture des Not^e piacevole de Strarpa-^
rôle (III, 5; t. I, p. 249, de l'édition de i726;ff i^p. zz}^
de l'édtt. Jànnet.)
266 Le Violier
gemment, et tous les jours la menoit aux pas-
tures. Il y avoh un homme, subtil en Tan de mu-
sique , qui roouk desiroit cèste vache , car sou-
vent venoit à Argus pour avoir ceste bcste, ftist
par pris d'argent ou par prière, non la vache,
mais les cornes tant seuilement. Argus, tenant en
ses mains son baston pastoriai, le fischa enterre,
disant audit baston, en la personne de son mais-
tre : « Tu es mon maistre j je viendray ceste nuyt
à toy, et tu demanderas ta vache qui a les cornes
d'or; je te diray : Voicy ta vache, mais les cor-
nes ont été derobbées; et tu diras : O mesçbant!
as-tu pas cent yeulx? se sônt-Hs endormis? C^est
mensonge! Diras-tu pas lOrs que je seray fils de
la Mort? Si je dis : Je Pay vendue , je seray bien
coulpable; pourtant > dit-il à Mercure /va-t'en,
car la vache tu n'auras point. » Il s'en alla, puis
vint le lendemain avec sort instrument de musi-
que, cônhnençant à fabuler Argus par si grand
son d'armônie que il endormit tous les cent yeulx
d'Argus deux à deux Cohsequerltivement , et ainsi
trancha à Argus la teste, puis ravit la vache.
Uoraïisàûùn sas le propos.
Ge aoble -peut estre Jesus-^Cbrist; k blanche va-
che, Tame, par mundicité blanche, qui donne le
taitt d'oraison et devotion à Oieu; parauoy il Tayme:
pourtant et luy donne les deux' cornes d'or, qui sont
les deux testaniens de la loy de Moïse et de là loy de
grâce. Ceste vache doit estre baillée pour garder au
prélat qui ceiit yeulx a, c'est à dire cjUi est Vigilant et
circunspéct pour defFeikdre d&soti parc^ dùau^il avoit
la garde; mab il adviedt que, <|Uant le ayàble nous
tempte, persuadant à mal par son instrument de de-
t'
DES Histoires romaines. 267
ception, qui peult estre la femme blalidiissànt , peult
estre deceuet endormy. Lors la vache ^ Tame spiri^
tueUe, si est derobbé; parquoy la teste du prélat sit
est trenchée^ c'est à dire PeterneUe vie menant là bas
CD enfer Tame.
Il i
Dt la cutatiôn dt Vàme par ta médecine dû Médecin
superceUsU , par la^ utile sont aucuns, sottiz^ Us autres
nofl.— Chapitre XCIjX^^
orgonius regha, qui eut \mt belle femm<i
qui conçeut et eut ving bel efifaht de
j tous aymé. Quant il fut grânt et que
^jm m ^. il eut dix ans, sa mère mourut, et fut
en noble sépulture n>ise. Cela faitj jpar le conseil
des barons^ le roy print nouvelle lemme ; mais
point n'ajina l'enfant de sa première femâ^e, car
elle luy.taisoit tout.ifial et obprobre. LÇ:roy, ce
voyant, et voulant à sa femme complaire, cnassa
son fils de soi! royaulme. L'enfant 1 cecon^ois-^
sant, tant estudia en médecine qu'il fiit fait par^
fait médecin. Le roy en fut bien joyeulx. Après
peu de tetnps, le roy fut fort malade, parquoy
il envoya son fils quérir pour lui prester soti
art et fe guérir dé son infirtnité. Le fils fist le
commandement du père, le sana et guérit, si
que il en eut grand otuit. Et après ces choses,
la royne, sa marastre, fut grandement malade
jusques à l'extrémité de la mort. Tous les méde-
cins de tous costez matidez et convoquez la ju-»
1. Chap. 1 12 de Pèdit. de KeÙer. Swan,t. 2 , p. 120. —
tt récit reproduit une donnée qu'a fournie te Roman dei
iépi sages.
t6S L% ViOLIER
gèrent i mort. Le roy fut dolent et esbaliy,
commanda son fils, et le pria qu'il luy cleiA sa
femme guérir. L'enfent promit qu'il ne le ferolt
pas. Le roy luy dist qu'il lefereit doncques hxm.
Lors dist le fils : « Si vous le faictes, vous le f^
rez injustement. Père, vous souvient-il que à la
sugestion de vostre femme vous me chassastes de
l'empire? Parquoy, chier père, mon absence fui
cause de vostre douleur et maladie; mais ma
présence pour vray est cause de la maladie de la
royne ; pour la cause, point ne la veux guérir,
ains m'en aller de sa compaignie. » Dist le père
lors au fils : « La royne, pour tout certain, a une
telle maladie que la mienne. Parquoy tu lapeulx
aussi bien guérir que moy. » L'enfant respondit
au père : « Mon père, dist le fils, nonobsunt que
ce soit une mesme maladie, toutes fois, toy etw
royne sont deux complexions. (^uant m'as veu,
tu as esté joyeulx et as esté par ce moyen guery.
Mais quand la royne me voit, son mal aggrave
Se je parie, sa douleur se dilate ; si je la touche,
certes oultre spy est ravie. Pour la cause, chose
n'est meilleure bailler aux malades que ce qu'i»
demandent; parquoy je m'en vays, car elle de-
sire mon absence par mon département. » ^^ '^
façon, le médecin, fils du roy, eschappa, et mou-
rut la marastre,
L'exposition moralU sus le propos.
Ce roy est le premier parenj d*Adam , qui a pa-
radis pour son empire dès cieulx. II a l'am^
prise, belle Mf divine siuiilitude , de laquelle Jésus-
Christ, son Fils, a esté coiiceu : car, quant k Thuma-
pité, il est (}e sa lignée. 'L>mè meurt par péché mor-
DES Histoires romaines. 269
tel, parquov il espouse lors l'iniquité, iWre maie
femme qui fui cause que Jesus-Christ, Fils de Dieu,
laissa l'empire de son père pour çà bas descendre, là
où il se feist ^ bon médecin qu'il guérit Adam , son
père^ par la médecine de sa passion; mais il ne voulut
fuenr la marastre , c'est assavoir l'iniquité des dya-
les • parquoy, veu que c'estoit une mesme maladie,
semblablement veu que tous, par péché, languissoient,
nonobstant que tous deux péchassent^ l'ennemy et
l'homme, toutesfois nompas en une sorte, car le dya-»
bledelinqua sans suggestion, de sa propre malice, mais
l'homme par temptation et fragile résistance. Pour-:
quoy la causé a esté guary l'homme, non le dyable,
c'est assavoir son iniquité purgée. Geste marastre fut
cause que Jesus-CKfist est envoyé de plusieurs en au^
tre région ; mais la présente divine fut cause de la
mort au dyable , car ces deux n'ont compassion l'ung
de l'autre.
J)e la bataille èpirituelU. Ilemunération ci lo'jct pour
la victoire. — Chapitre Cl
donias régna grandement riche, qui
aymoit les esbats du jeu de tournoy et
du jeu de la hache, parquoy il fit créer
un jeu de tournoy , promettatit grant
pris à celuy qui mieulx feroit. Les seigneurs s'as-
semblèrent de toutes parts, lesquels le roy fist
diviser en deux parties par certain nombre ; les
I. Chap. 1 13 de Pédit. de ICeller. Swan, t. 2 , p. i2j.—
L'histoire qu'on lit dans la rédaction angloise des Gesta
(chap. 54, p. 186, de l'édit. de Madden) reproduit celle-ci
avec quelques changements notables. L'empereur se nomme
Onias ; le chevalier Cornélius , et la pucelU qui figure dans
le récit de Pauteur françois est, dans le texte anglois, la
fille du roi; mais elle a été séduite par le chevalier.
270 LB VtOLIER
premiers ordonnés mirent leurs ecns ^n ungliea
pour ce foire député. Le roy ordonna que qû-
conque de l'autre party et côsté toucheroit avec
sa hache l'escu de rautre^ cellu j de l'escu toucbi
devoit avec luj combattre. Pour cela estoit une
jeune fille. choisie pour ce cavalier armer; et se
il vainquoh ce jottr» devoit estre de ia couronne
du roy couronné , et se devoit seoir à sa table.
Ce voyant, aucun chevalier imentivement re-
garda ung escu entre les autres qui portoit trois
f>ommes d'or, parquoy, le désirant, tut cest escu
rapper. L'autre lors à qui estoit l'escu se fist ar-
mer par la pucelle, puis- descendit au toumoy
contre l'autre qui son^escu avoit touché et luj
coupa la tesie, dont il eut le loyer .compromis.
L'exposiùon sus le propos.
Cest empereur est nostre Sçigneur Jesus-Christ;.
qui a contre le dyable combattu. Premièrement,
au ciel fut ung grant tournoy entre Dieu et le dyable,
3uand sainct Michel et ses anges combattoietitavec le
ragon; et puis en la terre, le jour du saînet veiH
dredv. Dieu a trois escus : puissance, qui est Tescu
du Père; sapiencCj qui est rescu du Fils; et bonté,
qui est celluy du Sainct Esperh. Ces trois escus furent
mis en ung lieu déterminé, c'est assavoir en l'humaine
nature, quant elle fat à la semblance de Dieu créée.
Le premier homme dominoit snr toutes bestes : voylâ
Tescu et puissance du Père ; le premier homme pnnt
et eut congnoissance de toutes choses : vcwlà la sa-
pience du Fils et escu ; le premier homme fut en Ta-
mour de Dieu et grâce créé : voylà la bonté du Sainct
Esperit et son escu. Le mauvais esperit et mal obstiné,
voulant contre Dieu combattre, vint à l'homme formé,
auquel lès trois escus de la Trinité dessus dicts estoient
;1
DES Hl^T0IftE3 ROMAINES. 271
appendus, et ung er^ frappa, nompas celluy de Diei le
Fëre, disant : uSi vous mangez de la- pomme ^^ vous
serez faicts comme Dieu. » Pais ne frappa Tescu du
Sainct Esperit , aussi disant : « Vous serez bons et
loyaulx )>; mais il fi*appa Tescu du Fils de Dieu , au-
quel furent fes trois pommes d^or trouvées,- c'est assa-
voir l'opération de toute la Trinité, disant : «c Si vous
mangez de ce iruict, voite ser^ comme ^Dieux^sçavant
bien et mai. » Lors fut Peseu jdu; Fils de Dieu frappé,
parquoy il fai.Hut que Dieu le Père transmist son Fils
pour combattre le dyable, qui fut armé d'une pucelle,
tk Vierge Marie , de laquelle chair Humaine print , et
pation de son royaulme.
De la délivrance d'humain îignaof de la fosse d'enfer.
Chapitre cli.
1 estoit un roy au royaulme duquel es-
toit ung povre qui tous les jours alloit
a^nasser du boys en une forest pour
^ H^t^SS vendre, si qu'il peust avoir sa vie. Le
cas advint un jour qu'il tomba en une fosse de-*
dans la forest, luy et son asne, dedans laquelle
sîstoit et estoit un trop dangereux dragon, car il
environnoit toute la> largeur de la fosse de sa
queue. Dedans celle fosse plusieurs serpens es^
toient en la supérieure partie ; lors au profond ou
au milieu estoit une pierre ronde que les serpens
venoient lescher tous les jours une fois, pareille-
ment le dragon. Le povre homme ainsi tomb^
I. Ghap. 1 14 de PéçUt. de Keller. Swan, t. 2 , p. las-
171 Le VlOLIER
dedans pensoit qu'il ne pourroit plus pèses
longuement vivre s'il ne mangeait, parquoyil
alla lécher la grosse pierre comme les serpens,
où il trouva si grande doulceur et substanc6^u11
luj estoit advis qu'il mangeoit de toutes les vian-
des du monde ; telle lors estoit la nature de cette
pierre. Lors, après peu de jours, fut fait ung
grand tonnerre si horrible que tous les serpens
s'en allèrent et saillirent de la fosse. Quand les
serpens furent tous saillis, le dragon s'en voila.
Le povre, ce voyant, print la queue du dragon,
parquoy il saillit hors de la fosse. Là fut long-
temps que il ne sçavoit où aller et ne sçavoit où
estoit l'issue de la forest. Le cas advint qu'il y
eut des marchans par là passans qui hors de là le
mirent et luy montrèrent le chemin hors de la
forest , dont il fut grandement joyeulx. Il s'en re-
tourna à la cité, narrant à tous comment le cas
luy estoit advenu, et incontinent mourut.
Vtxposiûon moralU sus le propos.
Cest roy est nostre Père céleste; le pbvre, chas-
cun cnrestien , qui est tout nud sailiy du ventre
de sa mère , lequel entre dans la forest de ce monde;
parquoy il chet en la fosse de péché mortel , là où u
est en pant péril , car il est soubs la puissance du
dragon infernal. Les serpens oui sont avecques luy en
la fosse sont les péchez par lesquels rhomme si est
emprisonné ; la pierre ronde qui est au milieu , si est
Jesus-Christ, duquel il est dit : Lapidem qaem repro-
hcntruRi edificantes. En Ceste ronde pierre sont toutes
saveurs trouvées et doulceurs; nous la devons en
temps de tribulations lécher par oraison dévote.
Le grant tonnoyrre qui doit survenir est la confession
faite par Tassoaatton de contriction devant le prestrè.
DES Histoires romaines. 27}
diuiuel tonnerre de confession tous les ser|)ens^ qui
sont les péchés, avec le dragon et le dyable d'enfer,
sont espouventés et saillent de leur giste. Les mar-
chans qui les âmes achaptent sont les prédicateurs et
confesseurs, qui doivent redresser les subcombés» et
ceux qui sont retirés de la fossé d'enfer et de pècbi,
Ters la droicte vove de la saincte cité de paradis, k
laquelle nous vueifle mener le Fils et le benoit Samt
Esperit.
De h mort de Jesus-Christ pour nostre reconciliation.
Chapitre CII 1.
adis fut un enapereur qui avoit une fo-
rest dans laauelle demouroit et habi-
toit ung elepnant si cruel qu'on ne s'en
osoit approcher. L'empereur, ce consi-
dérant, demanda à ses philosophes naturels la na-
ture de celle beste, qui luy dirent que l'elephant
aymoit de tout son cœur les pucelles blanches et
nettes. Le roy, ce voyant, fist quérir deux belles
vierges et honnestes, lesquelles il fist despouiller
toutes nues et entrer en la forest. L'une print un
beau bassin d'argent cler et net, l'autre portoit un
Cousteau. Et quand elles furent à l'entrée de la fo-
rest, commencèrent à chanter doulcement et ariQO-
nieusement. L'elephant, ce voyant, vint à elles
tout adoucy et mitigué par leur chant, comman-
çant à lecner leurs blanches mamelles; et tou-
jours chantoient sans cesser, et s'assit l'une con-
1. Chap. 115 de l'édit. de Keller. Swan, t. 2 , p. 128. —
Cette histoire est reproduite dans le DUtlogus crtaturarum
(chap. 89), et le recueil des Gtsta y est cité dans les termes
uiva&ts : « Narrai scriptura qu£ continct yettrum historias.ïè
Violier, 18
174 Le Violier
tre Fautre, parquoj l'elcphant, deladouto
des fiOes et de leur mélodie ravy , s'endonmtai
Siron. Et lots l'autre frappa Telephant à la goip
u Cousteau qu'elle avoit et le tua ; puis hvsst
print et receut le sang au bassin a'argent; puis j
retournèrent au roj, qui grandement fut resj(m,
et du sang pur et net de Téléphant ocds en iist
les draps Je purpure teindre. Moult d'autres cho-
ses aussi fist faire de ce sang vallable.
Moralisation sus le propos,
Cest empereur est le Père céleste; Telcphant est
oestre Seigneur Jesus-Christ, qui moult fut d^
vant son tncamatioii cruel et austère, telleroent qu'ob
ne le pouvoit avoir ; mais lesdeux vierges vindrent^Eve,
la première femme, nette de péché et toute nue par
son innocence, dedans le beau paradis terrestre coflo-
quée; la Vierge Marie, semblabiement toute nette,
sans peiché quelconque. Eve porta le couteau, c'est à
dire le péché premier qu'elle commit, par lequel Jesus^
Christ, vray éléphant par comparaison, mourut. Ma^
rie, vierge, poru le cier et reluysant basan d'argent:
c'est son précieux ventre, totallement immaculé, aa-
2uel fut Jesus-Christ conceu et son humanité formée-
.'éléphant, voyant et aymant ces deux vierges, le-
choit leurs mamelles. Jesus-Christ aussi, pour leur
amour, succa et lécha les deux ioyx de TAncien TC57
tament et Nouvel pour y trouver le iaict de salut, si
que il les accomplit toutes deux. Tant doulcemeot
chanta les sons et chant d'humilité la Vierge Marie,
que après que Felephant, le vray Fils de Dieu, eut en
son giron reposé par son incarnation , il fut ocds dn
couteau de péché, du san^; duquel fut et a esté faite a
belle purpure, pour vestir pareillement et aomcr nos
amts et saulver.
DBS Histoires rx^maines. ^75
■ ■I ' ■ ' " ■ ' " ■' ' ' ■' ! ' "" ' 9 I I ■
De la grande diUcdon de Dieu, et comment il nous, ayme
' ' tous eguallemcnt jùsquès que nous Vàtons offensl, " - '
' ^ ; ! CHAPITRE cm I.
epin regïia, roy de France, quîespousa
une belle pucelle oui enfanta ung bel
enfant et eiegant oe forme; toutesfQÎs
elle mourut en son enfantement. Il se
remaria, et eut de ^ seconde femme sembla-
blement ung enfant , et envoya les deux eitfanâ à
nourrice ès-loingtaines parties. Ces* deux enfans
estoient en toutes choses semblables. Quant ils
eurent par longtemps ensemblement demoufé,
la mère du second voulut veoir le sien ; par quoj
elle pria le rôy qu'il Tenvoyast quérir, et le sièfi
aussi de sa première femme. Quant tous deux
furent vetius, ils estoient si semblables l'ung à
l'autre, nonobstant que le dernier engendré tust
!.. Chap. 1 116 de l'édit. de Keller. Swan , t. 2 , p. 1 30. -^
Une ancienne légende germanique, recueillie par. Grimm
(Dffttschi Sageny II, ^^6j et Vtillits aUemandis ^ t. 2, p.
119), reproduit les traits principaux de ce. récit. Il se re-
trouve dans l'histoire de Mifes et Amis, si répandue au
Moyen-Age, et qui , mise en vers et en prose, prit la forme
d'un roman de chevalerie longtemps célèbre. Entre autres
travaux relatifs à ce sujet, nous citerons ceux que présen-
tent V Histoire littéraire de la France il, 22, p. 288-299),
le Théâtre françoh au Moyen-Age, publié par MM. Francis-
que Michel et Montmerqué, le Nouveau Recueil, de Contes et
Fabliaux, mis au jour par M. Jubinal (t. 2, p. 4), VHistoiredt
la poésie Scandinave, par M. E. Du Méril (p. 328). Une ré-
daction de cette légende fait fâitit des Nouvelles françoues en
prose, du XI Ile siecte, comprises en i8j6 dans la Bibliothè-
que elzeviiienne.
276 LS VIOLIBR
moindre de aage que le premier, que on ne ks
Çrayoh congnoistre l'ung d'avecques l'autre.
ous deux patrissoient en la foce, partout en
nnanimité de pensée , si que la rope ne pouvost
discerner le sien de Pautre. Par quoy elle de-
manda au roy lequel estoit son enfant. Toutesfois
il ne lu7 voulut pas dire. Mais elle ploroit tou^
jours : par quoy il luy monstra son enfant, dont
die fut moult fort joyeuse , le baillant à gouver-
ner noblement y et ne tenoit compte de l'autre.
Toutesfois c'estoit le sien. Mais le toj la voulut
essayer, qui au commencement luy feist accroire
que le fils de la première royne le sien estoit. Le
roy luv dist , quand il vit (qu'elle ne faisoit compte
de cefluy enfant qui estoit sien : c< Que faictes
vous ? vous estes trompée : celluy là est vostre
fils, duquel ne tenez compte. — Pourquoyme
mocquez vous ainsy? dist la royne; dictes vérité,
ne me décevez plus.» Le roy dist qu'il n'en fera
autre chose. « Pourquoy ?dit la royne. — Pource,
. dist le roy: car si je vous disois lequel est le vos-
tre des enfans , vous l'aymeriez, et l'autre scroit
hay ; parquoy je veux que tous les deux tu aimes
et nourrisses egallement. Quant il sera temps que
ton enfant sera en aage compettant, lors tu co-
enoistra ton propre fils.» Ce considéré, la rojne
les nourrit tous deux eguallement l'ung comas
l'autre, jusques en aage competante, que le roy
luy fist son enfant congnoistre, dont elle fut
joyeuse, puis en paix finirent leurs jours.
Moralisation sus le propos,
e roy est nostre Seigneur Jesus-Christ; les deux
enfans sont les esleus et reprouvés; la mère,
c
DES Histoires romaines. 277
<
TEglise, qui est mère du second enfant. La mère du
premier enfant, qui estoit l'ancienne loy, mourut.
Quant vint le temps de Tincamation/ Dieu le Père ne
veult pas que l'Eglise congnoisse qui sera damné ou
sauvé, des esleus ou reprouvés, afin que tous les deux
en parfaicte charité nourrice : car, si elle congnoissoit
ceuix qui seront dampnés, elle les abhorreroit, et les
autres aymeroit. Par ce moyen , il ne seroit paix ne
concorde; mais, au jour du jugement, la venté sera
congnue, quant Dieu dira aux bons : «Venez en
paradis », et aux mauvais : « Descendez en «nfer. ».
Comment r homme, sus toutes les créatures, est ingrat
des bénéfices qu'il reçoit de Dieu,
Chapitre CIV».
ucun empereur eut ung senechal sus
son empire, qui tant fut en orgueil es-
levé, qu'il opprimoit chascun , et fail-
loit que toutfust à sa volunté fait. Près
du palais de l'empereur estoit une forest plaine
f . Chap. 1 1$ de l'édit. de Keller. Swan, t. 2 , p. 141. —
Rapprocher cette hutoire de celle de Tempereur Cidades ,
dans Tancienne rédaction aogloise des Gesta (Madden, chap.
6$, p. 229), ou Laclides (seconde partie, chap. 20, p. 337).
Elle forme le châp. ) i de Tédit. de Winkyn de Worde. '
Ce récit est d'ongine orientale; il $e rencontre dans le
conte du voyageur et de Porfèvre qui est dans le Pantcha
tantra (1826, in-8, p. 121), et dans Kalilaet Dimha (p.
54i-$45 des Mille et un Jours ^éà\i. de Loiseleur-Deslong-
champs; p. 346 de la traduction angloise de KnatchbuTl,
Oxford, 1819). On peut le lire aussi, mais avec des chan-
gements considérables, dans la traduction grecque de ce re-
cueil , faite par Siméon Seth et publiée par Stuck (Berlin ,
1697, p. 444). Il a de même été mis en persan : V. Car-
donne, Mélanges de UtUr. orient,^ 1, 259. Mathieu Paris ra-
278 LB VlOLIBR
de bestes ^Ivestres; ordonné fut, par ie senè-
cbal, faire des fosses en la forest, qui furent
mussées et cachées de feuilles d'arbres et ra-
Rieaulxy si que tes bestes tombassent dedans
ignôrantement, pour estre prises. Le seh^^hal,
un jour, chevauchant par la forest, fut eslevé
plus que jamais en, orgueil, et l\xy estoit advis que
personne du monde ne le vaïloit ; en faisant ses.
tours par la forest , il tomba en l'une des fosses,
de laquelle il ne put saillir. En celle mesme f^e,
ce propre jour, cheut un lyon, puis une singesse,
sequentement un serpent. Le senechal , se voyant
en dangier de ces bestes, eut paour et crja , au
cry duquel vint et accourut unç homme povre
nommé Guyon, qui alloit quenr du bois pour
vendre. Le senechal promit mfinies richesses à
Gu^oh s'il le tiroit de la fosse. Guyon luy dist:
« Sire, je n'ay de quoy vivre, fors du labeur de
mes journées; si je perdoiscestccy, je perdeiroys
beaucoup, n Je te recompenserây de tout, dit il
à Gujrpn, et me tire, si bien que tu seras à jamais
riche. Guyon, lors, en luy se fiant, s'en alla à la
ville quenr une corde pour luy bailler, afiin qu'il
s'en céîgnist pour l'dster de là. Il apporta 'a
corde , la gectant en la fosse par l'ung des bouts.
Mais le lyon fut habille, print le bout de la corde,
conte, dans son Histoire ( i $71 , p. 240), que Richard Coeur^e
Lion, revenu de la Palestine, récitoit cette histoire en formé de
reproche pour les princes (fui refusoient de prendre part à (<^
croisade. Elle est aussi dans le poème de Cower, Confessiû
amantiSy 1. V, mais avec quelques i>etits changeanents ^ue
signale Swan (t . 2 , p. 440 ). U jésuite Masenius a i^t
de cette anecdote le sujet d'un conte vaûxaliP Ingrat, V* to
liotices^ sur VAÛemagnéy par M. Sakt-«f vc Gira)rdtn , i^U*
DES Histoires ROMAINES. 279
saillit de la fosse, sequentement la singesse,
puis le serpent, lesquels, en faisant grande chière .
lors à Guyon, comme par manière de le remer-^
cier, s'en allèrent au boys. Il gecta la corde pour
la bailler au senechal^ qui, par le moyen d'elle,
saillit et son cheval aussi. Lé senechàl s'en re-
tourna à sa maison , tout vaçque , sans avoir prins
aucunes bestes. Sa femme çongneut qu'il estoit
fortune. Il luy compta toute la manière qui luy
' estoit advenue, par quoy il confessoit estre bien
* tenu à Guyon, et de le satisfaire, ce que sa
l femme concedoit estre bien fait. Le lendemain,
f Guyon s'en alla en la maison du senechàl pour .
estre payé de sa promesse ; mais le senechàl luy
* manda par deux fois que s^il ne s'en alloit has^
r tivetnent, qu'il le feroit griefvement battre, ce
f <)u'il fist à la tierce fois par le portier, si q^u'il
' semblpit n'estre que demjr vif. La femme de
' Guyon, ce voyant, en eut pitié, et le ramena en
l sa maison, où il fut par longue saison malade,
•^ si qu'il despensa tout son bien à sa maladie.
^ Quant il fut guery, ung jour s'en alla au boys,
^ et vit de loing dix ânes charchés de fardeaux , et
^ le lyon du costé de derrière les suyvant, lequel
les mena directement vers luy. Le povre regarda
! le Ijron, et eut recordatîon que c'estoit celluy qu'il
âvoittiré de la fosse. Le lyon faisoitsig^e da
pied à Guyon qu'il menast les ânes en sa mai-*
son
à
feist crier k Pèglise que qui
chargés perdus, qu^il les trouverait en sa maison»
U ne se trouva personne qui eust les asnes per^
dus, papquoy Guyon oùvnt les sacs, et il trouva
aSo Lt ViOLisR
très grandes richesses dedans , dequoy il fut fût
homme très riche. Le lendanain , Guyon retooi-
na en la forest , et non ayant la s^pe ni cÂ-
gnée pour le boys coupper , la singesse cp!i
avoit de la fosse rachaptée monta sus Paibre, j
quassant, avecques les dents et les on^es, si
grande quantité de boys, que Guyon en chargea
son asne. Le tiers jour, au boys retourna , et
comme il se seh pour aguyser sa coignée qu'il
avoit, le serpent courut, qui luy apporta one
Cierre dedans sa bouche , de trois couleurs : de
lanc, de noir et de rouge ; Guyon print la prierrc,
puis s'en alla à ung homme discret et lapidaire
subtil , pour scavoir si la pierre bonne seroit. Et
le lapidaire luy en promist cent florins. Guyon
jfut fait riche ^andement , par la vertu de la pierre
précieuse. Fmablement, fat fait chevalier. Et
voyant l'empereur Festat de sa pierre , la luy
demanda pour argent, le menassa à chasser
de son royauhne, si la pierre n'obtenoît. Guyon
luy vendit, en ceste condition gue s'il ne luy bail-
loit pris competant, que la pierre luy retournc-
roit. Le roy luy bailla trois cents florins; mais
a pierre retourna en l'arche de Guyon, f^tq^^oy
l'empereur fat émerveillé et dist à Guyon qu" (
luy dist comment il avoit eu la pierre. Guyon j
compta au roy toute la manière oe sa forwne,
I)arquoy l'empereur fat esmeu de fareur contre
e senechal, et luy dist : « Est il vrayce quej*ay
de toy entendu ? » Le seneschal ne pouvoit son
cas nyer; l'empereur luy dist : « G très mauvais,
je congnoy ton ingratitude; les bestes ont re-
compensé Guyon^ et non pas toy, qui as esté dé-
livré de periL Parquoy je te condamne à mourir
DES Histoires romainis. i8i
aojourd'huj au gibet, et tes biens estre donnés
à Gttjon. Cela fut fait; le seneschal jfîit pendu et
Gu^on mys en son degré pour re^r l'empire,
qui le gouverna, puis mourut en paix.
Moralisation sas le propos,
Cest empereur est Dieu, qui voit toutes choses. Lç
povre si est l'homme qui de soy n'a aucun bien ,
comme dit Job. La fosse de la forest est ce monde,
qui est plain de périls infinis, auquel tombe le senechal
de Dieu, c'est le chrestien, constitué par grâce sei-
gneur de paradis. Le lyon, qui est le fils de Dieu,
dieut en celte mesme fosse mondaine quant il printnos-
tre chair humaine par l'espace de trente trois ans.
Cum ipsosumin tribulatione, C'estoit le lyon dn tribut
de Juda qui eut victoire. Puis la singessé, qui est la
conscience, tomba aussi en ce monde, qui en la sorte
du singe lacère ce qui luy desplaist. Car toujours
contre péché souvent murmure. Le serpent chiet aussi
en la fosse de ce monde. C'est le prélat on confesseur,
qui doit avecques le pécheur en douleur descendre
par compassion de son mal. Jesus-Christ nous tira de
ceste fosse par la corde de sa passion et ostade la puis-
sance démoniaque. Mais, tontesfois et quantes que
l'homme pèche, de ce bien est ingrat. Guyon fut batu ;
ainsy doit estre le pécheur quand ilpèche,par pénitence.
Dieu a donné à Nostre Seigneur Jesus-Chrîst, en tant
qu'il est l'homme, dix asnes chargés^ ce sont les dix
commandemens de la loy, pour l'ennchir, et cela est
par le lyon représenté, qui lut cause de la richesse de
Guyon, quana il adressa les asnes en sa maison. Il
faut couper le boys comme Guyon, c>st à dire
son cueur en doulenr et desplaisance fendre. Sein-
dite corda et non nskmenta vesira. Le bon Guyon,
qui amasse pour vivre , n'est autre chose que congre-
ger et assembler bonnes opérations pour vivre lassus
en la fin de sa vie. Le serpent, qui donne la pierre de
2&a LB VtOLIER
trois couleurs , est le prélat, lequd , par rioformatioD
de saincte et sacrée escripture , nous donne la çoo-
Înoissancede la grâce de NostreSaulveur Jcsus-Cbrist.
esus-Christ a esté blanc par mundicité. noir par ses
labeurs et austérités, et rouge par l'effusion de son
sang. Qui ceste pierre pour vray a , il a de tous biens
habondance. CeAt pierre ne se vent point, qai n'en
baille ce qu'elle vault . c'est à dire ce ouc JesusrChnst
en demande. Qu'en aemande Jesus-Ctirist? Contric-
tion , confession et satisfactbn. Les ingrats devroient
estre mis au gibet d'enfer, et les bons avoir reternelle
vie, laquelle nous concède le Père, le Fils et leSaint-
Espent. Amen*
Di la subtilU déception des femmes etexuaùon des dueas.
Chapitre CVl
aire régna grandement sage, qui eut
trois eimms qu'il ayma moult sfAguEè-^
remem. Gomme il devoit mour&r, tout
son héritage donna par testament à
son premier lié, au second tout ce qu'il acqûist
• t. Chap. lao de l'édît. de Keller. Swan, t. a, p. 148-^
Un récit semblable se trouve dans Tancienne rédactioD an*
^ise des Cestûy èdh. de Madden, seconde partie, chap. i4i
p. )i I ; voir anssi, dans la ire partie, p. 149, le chap. 4^*
L'anneau merveilleux rappelle, Jechapein de FQrtunatu^'
M. Grxsse, dans son AUgemeinit UUfdrgeschUhfeXt. }i ^'.
I, p. 191 -19$), a recherché les sources et les imitations de
ce talisman. Un poète anglôis.dû 14e siède, Ocçlère,
trouva dans cette anecdote lè sufet d'une composition qnt
ezlste^lans tm manuscrit du Musée britahnique, et que Wil"
liam Browné a publiée avec quelques sùp|)ressionà dads ^J
livre intitulé : Shepkatri^s Pipe^ 1614, Cène fiction a da
venir de POiient ; on ttouve des uaiu semblaUea daitf W
MllUe^unenutu. \
_A
DES HiSrTOIRES ROMAINES. 283
en «on temps, et au tiers trois predeulx joyaulx:
c'est assavoir ung anneau d'or, ung fermail ou
monile, semblablement un drap précieux. L'an-
neau «voit tçlle grâce , que qui en son .doy le
portoit, il estait de tous aymé, si qu'il obtenoit.
tout ce qu'il demandoit. Le fermail faisoit à cel-
lay:.qui le portoit su^.son estomach obtenir tout
ce que son cueur pouvoit souhaitier. Et le drap
précieux estoit de telle vertueuse et semblable
çoisiplection, qui rendoit celuy qui dessus se
seoit au lieu où il vouloit estre tout soudaine-
ment. Ces trois joyaulx à son enfant le moindre,
d'aa^e donna «. pour l'entretenir aux estudes, et
le faisoit par sa mère garder. Le roy mourut et
fat la terre de .son corps enrichie par sa sepul-.
tûre. La. mèrie bailla l'anneau à son dernier en-
fant et l'envoya k l'escoUe, disant : « Moa en^
fanty garde toy bien que parla déception des
femmes ton anneau ne perdes. 9 II print son
anneau et s'en alla aux escoUes pour profifiter,
et avoit nom Jonathas. Quelque jour, une jeune
pucelle moult belle rencontra, en la place de.
laqudle son cueur fiit amoureux. Il la mena avec^
loy et portoit toujours son anneau en son doy, si.
quechascun Faymast. La fille, sa concubme,
s'esmerveilia comment il pouvoit vivre si pré-
cieusement, veu qu'il n'^voit point d'argent ; elle
luy demanda ung jour la catise de cela, lequel
oubtya de l'advertrssement de sa mère, ne pen^
^lit aussi h la cautelle ..dies femmes, luydist la
raison et vertu de l'anneau. Lors distia fille:
« Tu vas toujours entre gens, en la. fin tu le
pourras bien perdre. Baille le moy.à ^rder, et
}e le gardei^ay loyauhQçnt, » Il luy baïUa l'an*
284 Lk Violier
neau » leaael depuis 3 ne peut recouvrer. Par;
3U07 il plora fort et gémit, pour ce qu'il n'avoit
e quoj vivre, parquoy il s'en vint à sa mère
pbdndre de son anneau. Sa mère iuy dist : « It
t'avois bien dit que tu te gardasses de la deceo-
tion des femmes. » Elle luj bailla adoncquesle
fermail , disant : « Garde le mieuh que l'anneau,
car si tu le pers , de ton honneur privé seras. »
L'enfant Jonathas print le fermail et s'en retourna
aux escolles. Lors sa concubine Iuy accourt à la
porte de la cité. Il la mena comme devant avec
Iuy. Elle s'esmerveilloit conune devant comfflent
il estoit possible de vivre si trèsplantureuse-
ment, parquoy elle se doubta que il avoit quel-
que bague d'autre sorte comme l'anneau. Tant
nit Jonathas interrogué, qu'il Iuy bailla le fenmil
et Iuy interpréta la nature; toutes fois, ce ne nit
pas sans parler et longuement requerre. Quant
tous les biens forent despendus, il demanda son
fermail à la fille , qui Iuy jura qu'elle l'avoit
perdu par larcin, dont Jonathas fut moult dolent,
et dist que il estoit bien hors du sens quant l'an-
neau Iuy bailla, et encore plus le fermail. Il ^
tourna à sa mère, qui le blasma et Iuy dist : « ^^
par deux fois tu as esté trompé et deceu par la
cautelle et déception des femmes. Je n'ay plus à
toy autre chose qui soit que ce drap; si tu le
pers, au grand jamais ne te trouve devant naoy.
Il print le dessus dit drap et s'en retourna à l'es-
colle. Lors comme devant fot de sa concubine
de rechief abusé. Il estendit son drap et se nûst
dessus, la pucelle pareillement, puis dist :
« Pleut à nostre benoist Sauveur et rédempteur
Jesus-Çhrîst ç^e npu$ fessions n^aintens^i^ 9
s.
Zi
DBS Histoires romaines. 28$
lieu où homme ne va et où nul ne. habite. » Tout
ainsi fut fait : ils se trouvèrent en la fin du monde
dedans une forest loing des hommes. La fille fut
moult dolente d'estre là arrivée. Lors commen^
à dire à son amoureuse Jonathas que il la lairroit
à. là aux bestes sauvages dévorer, si elle ne luy
i: rendoit les deux bagues que elle avoit, ce qu'élu
n luy promist de faire s'il estoit possible. Plus que
fi' devant fut le dessusdit Jonatnas de sadite con-
^ oibine deceu. Il exposa la vertu du manteau et
«ff se' coucha dessus et mist en son çiron sa teste,
^j. .commençant à dormir. La fille tira le manteau
'^ soubs eue, puis commença à désirer et dist:
^ <c Pleust à Dieu aue je fusse là où j'estois ce
^ matin », et lors elle y fut. Quant Jonathas fut
exité de son dormir, il fut moult dolent , se voyant
ainsi deceu, et ne sçavoit où aller ; toutesfois il fit
le signe de la croix , et se mist en quelque vove
qui le mena à ung fleuve profond, par lequel ii
failloit passer; l'eaue de cedit fleuve estoit si
[^ chaulde, pareillement si amère, que elle luy brusla
^ tout les pieds, tellement que il avoit tous les os
;; de la chair des pieds séparés. Le povre Jonathas,
^ de ce fort dolent, emplit ung vaisseau de l'eaue
,j de ce fleuve , que il emporta avec luy; et le dît
'■^^ Jonathas, allant plus oultre, commença à avoir
C fain ; il veit aucun arbre , parquoy il mangea du
^ fruict, et fut ledit Jonadias fait par la com-
1;. menstion dudit fruict adoncques ladre. De ce
"j fruict emporta avec luy aussi; puis après il vint
à ung autre fleuve par lequel il passa, et luy res-
taura par sa nature la blessure de ses pieds. Il
print de l'eaue dudit fleuve dedans ung petit
vaisseau, et l'apporta avecque luy j et plus ouue
li'-
^f
t
286 Le Violier
passant et procédant, il commença à avwfâfi;
il veh ung arbre' près de là et en mangea do
fruîct , et tout ainsi qu'il avoit esté parle preme
fidt ladre, pareillement il fiit par le secondf goery.
De ce firuict prim et porta avecques luy comoK
de l'autre. Comme fl cheminoit plus ouhre , vdt
ung chasteau et deux hommes rencontra qm
Pîmerroguèrent qui il estoit. Et il leur resppnclit
qu'il estoit parfeit médecin. Lors, dirent les ao^
très, si tu povois ung homme ladre ^erîr, qui
est au chasteau du roy, tu serois fait âen riche.
« Je le feray bien » , oist il. Il fut envoyé au roy,
qui luy commanda le malade , lequel il gaat]ft
par le moyen du second fruict qu'il avoit gouste,
3 ni estoit de nature pour g|uerir les malades, et
e l'eaue seconde qui faisoit consolider la cbir
et reprendre. Le roy luy fist donner moult bcaalx
preciculx dons. Jonaihas, puis après , trouva la
nef de son pays et se mît dedans pour venir çn
sa cité, et y vmt d'aventure. Son amoureuse es-
toit lors fort malade. Le bruit vola partout que
Jonathas estoit très grant medeçki. Il fut envoyé
quérir pour elle; point n'estoit congneu ne d'elle ,
ne d'autruy, mais longtemps avoit qu'il "la
cognoissoit bien ; si luy dist : « Ma très chiètt
dame, si vous voulez qxie je vous donne santé,
il faut premièrement que vous vous confessiez
de tous les péchés qu'avez commis et que vous
rendez tout qe l'autruy, s'il est ainsi que aucune
chose vous en ayez; tout autrement jamais ne
serez guérie. » Lors elle se Confessa à haulte
voix comment elle avoit trompé un nommé Jo-
nathas, d'ung anneau, d'ung fermail et d'ung
drap, et comment elle l'avoit laissé au bout du
DES Histoires romaines. 287
monde, dedans une forest, entre les bestes.
Lors dist Jonàthas incongneu : « Disrmoy où
sont ces trois choses. — En ma chambre »y dk
la fille. Lors elle bailla les défis à Jonathas, qui
les trois {oyaulx* trouva en son arche. Ce fait, il
luy bailla du premier finiict que il avoit mangé ^
de l'eau cbaulde , pms commença la fille à crier
lamentablement» car die devint lépreuse. Jona-
thas s'en alla à sa mère ; tout le peuple fut de
son retour joyeulx. Il racompta toutes ses malé-
dictions, et enfin mourut.
' . . » . • • • ■
MûraHsàHén SUS U propos.
C£ rof esx Nostre Seigneur JesusrChrist ; laroy-
fie^ nostre m^ sâiticte Eglise; les trois enfans,
trois sortÀ d'hommes. Par le premier les riches,
qui ont du mondeia vohipté ; par le second les sages,
. qui par leur sapience liiondaine ce qu'ils ont acquièrent ;
et par le tiers le bon chrestien esleu éternellement, au-
quel Dien donne trois joyaulx : c'est Panneau de lafoy,
• le fermail de la grace^ puis le drap de charité.Qui portera
Tanneau rond delà foy, il pourra avoir et acquérir
l'amour de Dieu et des hommes , tellement que il ob-
tiendra tout ce qu'il désire, comme dît l'apostre : Si ha-
ittèritisfidem tn sinapispoteriHs dicerehuic monti : mTran-
lii», et transUt: Si vous avez, dit l'apostre, la foy, vous
- pourrez commander aux montagnes que elles passent
d'ung lieu en l'autre. Pareillement, si vous avez sus vos-
trecueur etpoictrine lefermàil de ladivine grâce, pensez
ce que vous voudrez et qui sériai juste, vous t'obtien-
r •
I. La rédaction allemande dies GeJttf représente Virgile
comme possesseur de l'anneau, de la ceinture et du tapis ma-
gique qui figurent dans ce récit. Je ne crob pas que les au-
teurs du Moyep-Age , qui ont raconté tant de merveiUcs
q>érées par Virgile, aient parlé de ces talismans.
288 Ll ViOLIER
dm. Pirquoy dh TETangeliste : Demandez el v»
ndrez , querez «t vous trouverez. El si voas am
rap de charité, vous serez es lieux esquels vous
vookbez estre, parquoy dist Tapostre que chaiitètt
qviert pas ce qui est à elle , mais ce qui appartient i
Bostre oenoist saulveur et rédempteur JesusrChnst
liais souvent le chrestien pert ces trois joyaulx ea i'tsr
tude de ceste vanité parle moyen persuasif de sa conct'
bine, la chair et chamelle concupiscence. Souvent la
concupiscence chamelle tire la chanté de Dieu hors de
l'homme, le laissant prendre son repos et dormir en ses
péchés sans la grâce de Dieu, comme la concubme
de Jonathas fist. Mais il faut pfoier, comme ûst Jon^
thas, et quant tu seras exité et éveillé du dormir de
péché, et te trouveras sans grâce , vertus et mérites,
uéve toy legierement par les œuvres misericoniieo-
ses et te signe du signet de la sainte cnûx, et tu trou-
veras la voye de salut. Va jusques à ce aue tu troo-
ves Peau qui fait la chair des os séparer, c est coatpc-
tion, OU! doit estre si fort amère que les delectati^
chamelles soient des os, qui sont les péchés, séparé^.
Et puis emplis le vaisseau de ton cueur de ceste a-
queur de contriction par continuelle mémoire de des-
plaisance d'avoir offensé. Puis tu dois plus avant pasr
ser et manger du fruict de l'arbre. Cest arbre, po'^
vray. est pénitence, qui Tame substante ; mais le corps
est dénigré comme lespreux. Ce fruict doit toujoufl
avec luy porter le chrestien. Après il faut venir â i'eail
seconde , par laquelle la chair sera restaurée. Geste ;
eaue est confession , laquelle restaure les vertus per- /
dues. Il faut encore passer plus oultre pour manger du
second fruict pour estre totalement guary. Ce frn»«
est le fruict de pénitence : c'est assavoir jeunes, orah
sons , aulmosnes. De ces deux doys toujours avecques
toy porter, afin que si tu trouves aucun ladre de PÇ-
ché, tu le guarisses. Les deux devant dits que on doit
racompter sont la crainte de Dieu et l'amour, quj^^
meuvent à guarir le ladre de la maison du roy, c'est
DES HiSTQtItBâ, ROMAINES. iSç
toy mesme, qirircsftelepwix par lailreriel^ ^«i peult
estre guarie pj(F/Ie friùct de çoB^ôssiqâ çt Peau de;OorV^
tnction. La nef qui mena Jonatbas à son pays^ est l'Ob'-
servation des çonimàndeméas qui nous mènent: aux
éternelles joyéS» Mais il'cijnyient premiefement voir la
chair, sa concubine, qui est à l'esperit contraire, qui
est au litt dé charnelle concupiscence malade. Donne
luy à ffouster du fruict de pénitence, lors avecques de
i'ean de contrictiôn , par lesquelles choses se lèvera en
dévotion et sera enflée pour recevoir le jour de peni^
tence. Par ce moyen pourra rendre Tesperit à Dieu
avec les trois joyaulx et au royaulme des cieulx par-
venir.
--- ^.^~... ■.^■..■, . ..■ > ■. ^ .^ 1
Dt la glifire du monde , qui plusieurs déçoit, et de U
luxure^ qui à la mort conduit.— C HAPITRE GVI'.
adis éstoit un roy dû foyaulme de
Câsiille , qui avoit deux chevaliers en
une cité, l'ung jeune et l'autre vieil.
Le vieil estoit riche, pouf là causej
print-il une belle jeune fille pour espouse, pouf
I. Chap. m âe Inédit, de Ké\kt. SWati, t. ij p. 1(6;
Madden, chap. 27, p. $0, et seconde partie, chap. 7» P- 292^
-^ Le monarque porte le nom de Caclides ou Ciclides. Un
récit semblable ise trouve dans les OEuvres de Marie de France
(t. I, p. ^14 jde redit, de Roquefort) , sous le nom du Lai
du Laustk, En Italie on rencontre un poème anonyme in-8
intitulé Z.â Lusîgnata. V/Land) fiovelle litterarie di Fiten-
^^» 175 J> col. j}. C'est le sujet du Rossignol de La Fon-
taine. V. aussi Boccace , Decameron , V, 4. D^hs un ancien
poème anglois, The Uowl and Nightîngale, écrit sous le
règne d'Edouard 1er, et dont il existe un manuscrit au Mu-
sée britannique (fond Cottonien), on rencontre une anecdote
semblable : mais la scène en est mise en Angleterre, et le roi
Henri condamne à une amende.de cent livres sterling le che-
valier qui a tué le rossignol.
Violier, 19
290 Le Violier
la cause de sa beauté. Le jeune mouh esioîip<>-
vre ; parquoy il print une femme vieille, poutla
cause de ses richesses, laquelle pas fort n'ay-
moit. Le jour advint une fois que le jeune che-
valier passa par le chltsteau du vieil, là où sa
femme se seoit à la fenesue, laquelle s'esbattou
et passoit son temps à chanter mélodieusement.
Le jeune chevalier pensoit et disoit qu'il estoit
plus convenant qu'il eust esté marié à la femme
du vieil chevalier, qui estoit très belle et jeune,
que à la sienne, laquelle à l'oposite de Tautre
estoit moult vieille et layde. Dès ce jour il a
commença à moult fort Taymer, et aussi fist elle
luy. La jeune damoiselle ne pensoit fors à sça-
voir comment elle pourroit faire le jeune cheva-
lier son mary. Devant la fenestre du chasteau du
vieil chevalier estoit ung fieuier dedans lequel
toutes les nuits chantoit ung oeau rossignol, par-
quoy toutes les nuits la damoiselle se levoit pour
escouter son chant. Son raary,le vieil chevalier,
Papperçut , qui luy demanda la cause pourqpoy
elle se levoit; elle luy respondit que destoitl^
doulceur du chant qui toutes les nuits la faisoit
et contraiçnoit de se lever. Le vieil chevalier;
ce congnoissant, print ung arc, tu.a le rossigno >
et le cueur en présenta à sa femme , parquoy elle
plora moult tendrement et dist : « Ô bon ros-
signol, tu as fait ce que tu devois et je suis cause
de ta mort. » Incontinent elle manda au jeune
chevalier U crudelité de son époux qui avoit tué
lé rossignol. Le jeune chevalier, ce voyant, dist
à soy mesmes que, si il congnoissoit l'amour qui
estoit entre luy et sa femme, que il luy feroit en-
core pis que au rossignol. Il se fist armer àt
P;
DES Histoires romaines. 29^
doubles armures, entra au chasteau et tua l'an-
cien chevalier. Après cela , sa femme, qui estoit
ancienne, mourut , et puis fut i la jeune dame
marié. Vesquirent longtemps ensemblément, et,
après la consommation de leurs jours, mou-
rurent.
Moralisation sas le propos,
lar ces deux chevaliers devons entendre Moïse , le
prophète de la loy, et Jesus-Christ. Jesus-Christ
estoit ancien , qui espousa la nouvelle loy ; Moïse es-
toit jeune, car il fut en temps et espousa la vieille loy,
L'arb e aedans lequel chanta le rossignol est la croix
où Jesus-Christ fut mys. Le rossignol est son huma-
nité , qui doulcement chanta en priant pour humaine
rédemption son père ; mais les juifs ne purent endurer
?ue la dame se levast de son lict de pecné pour suyvre
esus-Christ, .parquoy ils tuèrent son humanité et le
cueur en présentèrent à la loy nouvelle , c'est à dire
son amour aux nouveaulx chrestiens pour à iuy servir.
Moïse se fit armer de doubles armures et tua l'ancien
chevalier; se fist armer des cérémonies et de la cir-
concision, et non seulement ses péchés, mais tous
ceulx des chrestiens fidèles le mirent à mort, comme il
est escript : Ipse veccata nostra in corpore suo portavit.
Que s'en suyt ils* Moyses, certes chascun fiaelle qui
veult estre sauvé, doit espouser la loy nouvelle, qui est
la loy de grâce, selon l'Escripture , qui dit que qui
croyra et baptisé sera, sauvé sera.
'y
l9i Lfi VlDLlEU
£)< Ut justice du jugt discret Jaus-CktiM var jùgimekli
occultes. -^Chapitre CVIu.
!ng chevalier cruel et tyrant estoit, oui
' par longtemps tînt ung serviteur fidelle.
Comme ung jour, en allant aux îiÂteij
_ _ il passa en une forest avec sondit ser-
viteur, vint le cas qu'il perdit en ceste forest
trois marcs d'argent, sans que son serviteur en
sceust aucune chose. Interrogua son serviteut
s'il avott point trouvé son argent, qiii luy dist que
non et en jura, et point ne se parjura ; parquoy il
coupa le pied de son serviteur et s'en retourna à
la maison. Là, près de ceste voye, lors éstok ung
ermite qui accourut au cry et clameur du servi"
leur plorant, lequel le porta en sa petite maison-
nette, luy procurant son Cas, après que il sceut
par sa Confession sa fortune. Lors l'hermite de-
dans sort oratoire s'en alla, et s6 plaîgnôît à Dieu
de ce qu'il souffroit le serviteur et innocent avoir
esté navré. L'ange descendit, qui luy dist que^
selon le Psalmiste, Dieu estoit tout juste, fort et
patient. Lors dist l'ermite : « Je le sçay bien;
mais aujourd*huy je erre, ou le serviteur m'a -de-
ceu dans sa confession. » Respondit Pange : « Ne
parles point contre Dieu iniquité, car toutes ses
voyes Sont vérités, jugement et équité. Regarda
que dist le Psalmiste : Judicia Dominé abissus
multa. Sachez que ce serviteur a perdu son pied
t . Chap. 127 de l'édit. de Relier. Swan, t. i, i». 17}.
DES Histoires romaines, 393
par son offence, car de ce pied il avoit autrefois
frappé sa mère malicieusement, et point n'en
avoit £aJcte pénitence.» Le chevalier vouloit
achapter ung cheval de l'argent qu'il a perdu, au
détriment de son ame, parquoy luy a promis
Dieu sa pecune perdre. Quelc'un povre fidelle
trouva la pecune du chevalier, qui la bailla à
son confesseur pour la rendre; mais il ne sçavoit
à qui elle estoit. Ce mesme jour, le confesseur
bailla une partie de celle pecune du chevalier au
povre qui l'avoit trouvée, pour l'amour de Dieu,
et l'autre part aux ppvres,
L'ixposuion sus le propos.
e chevalier est chacun bon prélat; le fidelle fami-
lier est l'obedient à son prélat. Ce prélat a les
âmes à garder, lesquelles il pert souvent : c'est le tré-
sor bien riche qu'il pert par sa neglisence. Qu*tsi il
de faire, lors ?. Certes, il doit, tant qu'il est en vie, qué-
rir son trésor du salut de son ame; mais s'il ne le peut
trouver^ il doit son pied dextre couper, c'est assavoir
son sub)ect rebelle jiranchçr fi chasser de TEglise jus-
qu'il cognoisse qu'il a ddinqué. Lé serviteur délin-
quant doit par confession crier, comme dit le prophète :
c
^Eglise frappée par
deipens. L^ange que le confesseur informe pour vpay
est la pure conscience non sainete du prélat et du con-
fesseur , que te pécheur devoit mener en la maison
(de i'Eglfsç. L^ povre qiji trouye l'argent est Jésus-
Christ , qui souvent l'jime g^rde qu'çlle ne tombe de-
im^ enfer, jusques que U pecheqr se relièvç par pe^
294 ^E ViOLlER
nttence. Ne dis oncques contre Dieu quelque mas-
vatse cogitation ou parolle, car ii est juste, vray ei
non failliole. comme sont aucuns qui disent que Dlea
est injuste de les avoir faits pour les dampner. Ostez
cela de vostre bouche : c'est contre Dieu murmure et
péché grand.
Des hommes qui injustement Us biens d*autruy occupent ^
et comment en la pi en sera grande discertation.
Chapitre CVIII'.
aximian régna à l'empire de Rome,
auquel estoient deux chevaliers des-
quels Pung estoit juste, l'autre con^
voiteux et mondain. Le juste avoit
sa possession près de celle du mauvais, laquelle
desiroit le convoiteux à avoir de toute sa force.
De luy promettre ne cessoit or et argent pour
l'achapter ; mais le juste ne la vouioit pas ven-
dre, tellement qu'il s'en alla tout triste, pensant
comment il le tromperoit pour l'avoir. Le cas
advint que le juste mourut ; ce voyant, le con-
voiteux fit une lettre lors au nom du deffunt,
comment le decedé luy ayoit sa terre vendue.
Pour ce faulcement prouver, il donna argent à
trois hommes qui pour luy testifièrent. Il s'en alla
en la chambre là où estoit le mort^ et là trouva
I. Chap* 128 de Tédit. de Keller. Swaa, t. i, p. 176;
Madden, chap. 22 , p. 65. — Nous n'avons pas retrouvé^
dans la httérature du Moyen-Age, la source de ce récit ; il
paroît emprunté à quelque auteur oriental et avoir subi d'as-
sez forts remaniements. Une portion de cette histoire est
citée dans la Summa predicantium de Bromyard , au mot
Testimonia. ...
DES Histoires romaines 295
son signet, chassa tous ceulx qui leans estoient ,
excepté ses faulx temoings; puis, devant eulx,
mit sa lettre dedans la main du mort, et le poulce
de celluy mort sur le signet de sa lettre , telle-
ment qu'il si^na sa lettre avec le poulce du mort
et expiré , disant : « Vous estes tesmôings de
cecy. » Par ce moyen, la terre de l'autre bon in-
directement posséda et occupa , parquoy le fils
du deffunct luy demanda pourquoy il occupoit
sa terre. «•Ton père me l'a vendue, distil. —
Non», dist l'autre. Devant le juge convindrent
tous deux. Le mauvais montra Ta faulce lettre
devant le juge, montrant ses temoings et records,
aui fauicement témoignèrent, ausquels le fils du
decedé dist : « Je sçay bien que voylà le si^et
de mon père; mais non pourtant jamais la terre
ne te vendit, parauoy je suis esbahy de la let-
tre, pareillement ae tes temoings. » Le juge fist
ces trois temoings séparer, lesquels, de paour
qu'ils eurent, dirent toute la manière de la fraulde,
l'ung conhne l'autre, car chascun pensa que son
compaignon pourroit dire vérité , parquoy chas-
cun la voulut dire; si que le juge blasma fort le
chevalier injuste, disant : « O, meschant, tu as
fait ainsi , et ainsi les tesmôings ont contre toy
déposé. » Le chevalier mauvais fut bien esbahy
et demanda miséricorde. Mais le roy dit qu'il luy
feroit comme il l'avoit desservy. Parquoy il fist
traisner les tesmôings aux queues des chevaulx
et au gibet, avec le meschant chevalier pendre.
Les satrappes du royaulme louèrent fort le roy
de son sage jugement ; puis fist le roy délivrer
par ordonnance de justice les biens du chevalier
au fils de l'autre mort, qui le roy en remercia.
196 Le Violikr
L*€xpûïtùoR $us U propos.
Par ces deux cheyaliers l'on entend Dieu et Ilien-
me ; sonfilz estott le genre des humains, son hérita»
paradis. Ce voyant le chevaDier convoiteux , qui est le
dyablc , Tint au premier homme , le temptaut pour luy
faireperdreparadis, son domaine y par péché.
Tantqu*il fut en Testât d'innocence. ]>ar^is obtint;
mais ouand il fut par pecbé mort, il le perdit. Com-
ment le pcrdit-il ? Par le moyen de la lettre du con-
sentement du péché de Eve signée ; ççlle lettre de
péché fut sellée quand Adam , qui estoît- la teste dé-
raison, phis obeyt à sa femme qu^à Dieu.
Le seau ^' comme vois s^avez, imprime son image
dedans la sire; pareillement Dieu imprima son ytM%t
sur Adam. Cestymage donna Ad^^n au dyable par son
consentement de pecné. Et fut cela fait avec le pouice
quant il fut mort. Par ce pouice devons euXéndre k
raison, que Dieu donna à I homme pour le biçn choi-
sir et evUer le mal. Quant le dyable vit ainsi l'homme
séduit, de paradis le vouhrt forclure ; mesmemen^ en-
core veuh faire ses enfans. Mais 41 fault aller au juge
quérir miséricorde, comme firent les psKriav^es et pro-
phètes, disant : domine Deus EmatmH O seigacur
roy et legislatenr^ oui e$ Texpeçtation d^s gens 1 vieo$
^ les saulver. Mais le dyable mène trois tesmoings avec
luy : orgueil de vie , concupiscence des yeulx e^ con-
cupiscence . de la chair. Contre ces tesmoings il faut
prudemment procéder. II les faut examiner et leur
taire dire vérité par confession en se confessant àc ses
trois péchés; par ce moyen seront pendus au tour-*
ment de penheifCe^ c^me désirait Jbb. Suspendiam
elt^t anmâ mu. Si ainsi uous le!f^«o«s, nos^e teito
paradis nwi5 rfipo5$çd^rQns;„,
PES Histoires ROMAINES. a9]f
»^r^^^^m0mf^i^m^mm^mmtma,^mmmmfm^m^^f^^m^mmmia9Ê^
De la vraye probation d'amylié,-^^ hapitreCIXi,
ucun roy eut ung seul fiis ^ qu'il ayma
fort. Ledit enfant eut congé de son
père pour veoir et visiter le monde,
pour acquérir des amys, et y fut par
Pespace de sept ans; puis après retourna à son
1. Chap. 129 de l'édit. de Keller. Swan, t. a, p. 181 ;
Madden, chap. 3), p. 108 (et p. 40e une autre rédaction),
*— On retrouve cette histoire dans le Dialogus creaturanim
(chap. 56) et dans la Oisciplina cUricalis de Pierre Alphonse
(chap. z). Bromyard, dans sa Summç. predicantium j au
mot Amicitia , relate cette anecdote et paroh avoir suivi les
Gesta. I^'anecdote dont i) s'agit est d'origine orientale, ainsi
qu'en convient Pierre Alphonse , qui dit l'avoir prise dans
des écrits arabes {çonwegi ex Arabicis fabulis et yersibus).
Cardonne, dans ses Métanges de littérature orientale (Paris,
1770, t. I , p. 78) a directement traduit le récit d'Ahmed Ben
Arabchah , d'aprèà un manuscrit de la Bibliothèque du roi ,
i Paris. Un trait pareil se rencontre dans le recueil d'apolo^
eues de l'allemand Staiçhœwel , f. 88. flans §a.cbs en d^
fait le sujet d'une comédie » D^r halb Freund (le demi ami) :
Voir ses oeuvres, livre a, partie 2, sect. 39, édit. de Nurem-^
berg , f 5^0. Schpidt , dans ses notes sur la Disciplina cle-
ricalis , p. 94 , a donné quelques ejctraits de cette cgmposi-
tion , ainsi que d'un sermon inséré dans l'ouvrage du Père
Abraham de Sancta Clara : Judas^ derSrtxScheltn (Judas, l'ai^
chi -coquin), et dans leqnel cet étrange prédicateur Cait un ré-
cit animé et original qui rappelle celui de notre Vtolier des
histoires romaines. Signalons enfin yne nouvelle , dénuée
d'ailleurs d'agrémept , qni.figurê dan& un volume fort rare ,
de l'italien Nicolas Granucci, VEremitay la. carcete e*l Diporti^
opéra nella qualf si cêntengono- ^tovelle. ÏAXCCf * 1 569, i|i 80.
bseprons aussi l'air de fan^ille de cçnç historiette avec
la parabole des trois, amis dans le besdn^ qui fait partie dv(
romaa de Bgrlaàia et Josàphat, souvent réimprimé, et en der-o
pief lieM dans iç DictioMfaire ies Ugei^ in ÇhriUmil^
2Ç)S Le VlOLlER
père, qui le receut joyeusement , puis luy de-
manda combien de amys il aymait. « Trois, dist
il. Le premier je ayme plus que raoy mesme;
le second autant que moy; et le tiers queloue
peu ou point du tout. — Il les faut prouver, dist
le père, devant que de leuf cas tu uses. Occis
un pourceau et le mets en un sac; puis va à la
maison de telluy que tu ayme mieuk que toy,
plaine nuyt, et luy dis que tu as un homme tué,
et qu'il te cèle le corps mort , si qu'il ne soit
trouvé, parquoy tu pourrois estre pendu. » Le
fils fist le conseil du père. Quant il fut en la mai-
son de celluy amy, il luy compta son cas ; lors
Tamy réspondit : « Puisque tu Tas tué, il est né-
cessaire que tu en faces la pénitence ; si le corps
est trouvé tu seras pendu : toutesfois, pour ce
que tu as esté mon amy, je m'en iray avecaues
toy au gibet. Et quant tu seras mort, je te ûpn-
neray ung drap pour te mettre. » Vers le second
amy s'en alla, et luy dist, comme l'autre, qu»
seroit pendu, mais qu'il l'accompagneroit au gi-
bet, le confortant par le chemin. lï s'en alla au
tiers amy, qu'il n'aymoit guères, et luy à^si
comme aux autres, qui luy dist qu'il musseroit
le corps mort, et que s'il estoit sceu d'ayanture,
que luy mesme mourroit au gibet pour luy*
Voilà comment celluy qu'il aymoit le moins lu^
le plus au besoing son amy.
Expositiori morale sur le propos.
f^ eroy est le Dieu tout puissant; le fils, l'homme chres-
DES Histoires romaines. 299
mais si tu le. prouves en ta nécessité, il' te laissera;
c'est quand tu seras mort que il te donnera seulement
ung drap pour mettre ta charogne. Le second amy,
que tu avmes autant que toy, sont ta femme^tes enfans
et tes filles, lesquelles vont avecques ton corps à l'e-
^lise, le plorant et le mettant dedans la sépulture. Le
tiers amy, que tu n*aymes gueres, est Jesus-Christ
enfant, que tu ne fais ses commandemens , tu es dit
guère ne l'aymer; toutesfoisil nous ayme tant et plus
que tous autres qui font faulx semblant , tellement que
il a pour nous voulu mourir.
Des riches et puissans ausqaels an donne les biens ^ et
. des povres ausquels on lis oste , pais comment
Dieu éternellement les remunhre.
Chapitre CX»..
adis ung roy fit proclamer et aier que,
tous à lu3r vinsent indifferantement ^
pour obtenir ce qu'ils djemanderoient.
Plusieurs y vindrent, qui ce firent. Les
ungs furent faits chevaliers, les autres ducs,,
comtes, barons, et les autres obtindrent or et
argent ; ceulx là furent les nobles. Puis après
vindrent les simples et les povres, ausquels dist:
le roy qu'ils estoient venus trop tard, et que les.
I. Chapi i^i de Tédit. de Kellêr. Swan, t. 2 , p. 187. -^
Ce récit se retrouve dans l^ancienne rédaction angloise.(Mad-:
den, seconde partie, chap. 33, p. 378); l'empereur est ap-
pelé Fulgencius, ainsi que dans l'édition de Winkyn dé.
Worde (chap. 30). L'idée de ce récit est évidemment em-
pruntée à la parabole des ouvriers qui viennent travaillera la,
vigne. Un prédicateur anglois du i^e sièdej Pelton^ l't in-
séré dans ses Sermmes dominicales* . '
)00 Ll ViOLIKR
wàfpcan les princes avoient eu tout ce qui
avoit. Les simples gens furent de cette responce
bien manys ; toutesfois le roy leur dit : « Mes
chiers amys^ je leur ay donné tant seuUemcmltt
choses temporelles y mais j'ay retenu mon do-
maine, car aucun ne Ta demandé; je le vous
donne tout, affin que vous soyez leurs seigneurs
et leun jugés.» Les riches, ce voyant, furent trou-
blés, vindrent au roy disant : « Sire, nous som-
mes confus, car vous avez nos serviteurs consti-
tués nos seiçneurs et juges; il nous est meilleur
mourir que d'estre soubs leur puissance flexés et
commis. — Messeigneurs, jene vous fais point d in-
jure, dist le roy ; ce que vous avez demandé vouj
l'avez obtenu ; mais je vous donneray bon conseil
chascun de vous a des biens; donnez en auif
povres, qu'ils puissent vivre ; par ainsi se con-
tenteront-ils, et point ne serez en leur servitude,
car le domaine me demourera. » Et ain$i fut '^^
L'expositioH sus U propos.
Ce roy est le Dieu tout puissant; leherault frodi-
mant est le prédicateur, qui dit: Petite et acciputi^ ;
Demandez et vous prendrez. Les riches et pu/s«flj,
ce voyant, ont demandé toutes choses mondaines: vil-
les, chasteaux, or et argent. Jesus-Christ tant leur a
donné de ces nioadainités, qu'il n'en a point rtiteaa.
Enfin les povres vindrent à Dieu et obtindrent son
domaine , car autre chose ne leur sçavoit donner) q^^
les faire seigneurs et juees des riches, selon l^^^^:
geliste saint Marc ) ûui %t : Vos aui nlinquisti ^f^^
etse^uistimc estis, se debituf super seics judicant^ duodt-
e\m tribus Israël. f*uis dit que bienheureux sont les p^
yres, car le rovaulme leur est distribué; les riches, ^
voyant, sont aoulgureiix; ïsm il faut, s'ils s^^^
DES Histoires homainss. 301
estre sans servitude, que Taumosne donnent aux po-
vres. Par ce itioyert pourront avecques eulx régner
éternellement*
H t «i^dt»^»».
Des ènviiuix qui Us bons infestent pat mauvaise vie,
Chapitre CXI ^
uatre médecins et phpitiens estoient
en une cité. Le plus jeune transcen-^
doit lés autres en l'art de niedicine,
tellement que tous malades guarissoit.
Les autres, de ces choses envieuU, dirent qu'il le
falloit séduire. Dit l'un : « Toutes les sepmaines
il va à trois lieues d'ic^ un duc visiter^ et demain
sera son jour; je me tieridray à une lieue de la
cité, toy à l'autre, pareillement toy à l'afutre.
Quant cnascun de nous le voira passer, qu'il se
signe du signe de la croix; il demandera la caus^
du signe de la croix, et nous repondrons qu'il
est oevenu ladre. Par ce moyen, de la paour
qu'il aura il sera fait lépreux, comme dit Ypocras ;
et ainsi, quant il sera lépreux, personne plus ne le
vouldra voir. » Ainsi fut-il fait*
I. Chap. 132 de Pédit. de Relier. Swdd, t. i, p. 189.
«— Ce récit, mais bien plus étendu, fait partie de l'ancienne
rédaction angloise des Gesta (Maddtn, Chap. 20, p. 57);
l'empereur y porte le nom de Bonônius. On peut rapprocher
cette anecdote de l'un des contes de Straparole , fable ^ de
la ire nuit, t. i, p. 46, del'édit. Jannet. Parmi les origines
de ce récit, on petit citer le recueil d'apologues indiens
connu sous le nom de VHitopadesa (traduit par M. Lance-
reau, p. 192 de l'édit. Jannet); le Dicamlron de Boccace,
journée 9, nouvelle ) ; tes Nonlle de Fortini , nov. 8.
)02 Le Violier
p,
L'exposition sus It propos.
\dx cesenvieulx devons entendre les trois emcœifs,
_ le monde, la chair et le dyable, qui fontlecotjs
es délices vivre pour le faire meschant et ladre de peck,
et l'ame régner en enfer. Le quart, médecin subtil,
est chascun bon chrestien , comme les prélats et les
confesseurs, qui nous ont à guarir spirituellement et a
insérer en nos âmes bonnes vertus.
De la monde Christ innocente.— C H a p i T R E CXII'
enecque racomple que la lôy aucunes
fois estoit que chascun chevalier de-
voit estre mis avecques ses armes en st-
pulture , selon la coustume des lieux,
et , si aucun le depouilloit de ses dictes armes, il
devoit mourir. Le cas advint que aucune cité fut
assiégée par unç roy tirant qui au circuit de h
cité mettoit des msidies et tua du peuple quasi
sans nombre, tellement que les citoyens doub-
toient fort à résister et ne purent. ^Comme ns
estoient en ceste douleur, aucun chevalier entra
en la cité, qui eut de la cité pitié. Les citoje;?^
le prièrent qu'il leur aydast. Le chevalier respon-
dit qu'il n'estoitarmé de bonne sorte, parquoyil
ije çourroit leur ayder. « Sire, dist ung des bour-
geois , depuis peu de temps en çà gist en sépul-
ture quelque noble chevalier tout armé; prends
ses armes, et tu seras en bon point pour notre
dté délivrer. » Ainsi fut-il fait ; print le cheva-
I. Chap. 134 de l'édit. de Kcller. Swan,t. 2, p. 19^-^
C*cst à tort que les Gesta invoquent ici l'autorité de Sénèquc
' " mi" < i«P"
DES Histoires rqmaines. 303
lier le$ armes de celuy qui estoitmort, et si bien
combatit qu'il fut victorieux et délivra la cité ,
puis remit les armes en son lieu. Aucuns envieulx
furent de sa glorieuse victoire troublés , et l'ac-
cusèrent au juge qu'il avoit dépouillé le chevalier
mort de ses armes, contre la loy. Le chevalier
respondit au juge que de deux maulx on doit
éviter le pire. « Je n'eusse, dit-il, sceu secourir
vostre cité sans armes, parquoi je les ay prinses
et remises. Pas ne l'ay fait comme larron, ains
pour la commodité de la chose publique, parquoy
]'en deusse selon raison estre rémunéré, et non
pugny. Item, est il pas meilleur que, quant une
cité brusle, que la maison où le feu est abrasé
soit abatue que laisser toute la cité consumer ?
ainsi vault-il pas mieulx que aye les armes prin-
ses pour vous deffendre que vous feussiez tre-
tous périls ? » Les ennemis toujours disoient qu'il
estoit homme mort. Le juge sentence donna à
leur pétition et requeste , qu'il fut occis ; et ainsi
fut fait, de la mort duquel rut faite grande lamen-
tation en la cité.
Exposition moralle sus le propos.
Geste cité assiégée peut estre le inonde, par le dyable
maling et tiran assiégée par long temps, si que jadis
tousceulx oui estoient dans le monde furent en periI de
descendre là bas es enfers. Geste mondaine cité de vices
et concupiscences estoit environnée. Le fort et egregieux
chevalier <jui point n'avoit armes est Jesus-Christ, Do-
minusfortis etpotens. Luy , voyant la perdition de ce mon-
de, descendit et print au sepulchre les armes du premier
homme mort , Adam , jadis chevalier en la divine che-
Talerie. Le tombe! où Jesus-Christ print ses armes
)04 Lfi ViOLtËR
d'humanité est le sacré ventre de )â glônêosé Vierge
Marie. C'estoient les âmes d^Adani^ par lesquëlesi^
combattit contre le diable, print victoire, novsn-
chepta et délivra de damnation et de la mort etefBelle.
Les envieuU furent les Juife qui à Pylate l'accusè-
rent, disant que lesHomaîûs pourroient bienvenir
pour les expeller de Jefusaletn se ils le laissôietit vi-
vre. Le chevalier, en soy excusant > disoit qu'il valloit
mieuli que une seuile maison fust perie que toute la
cité. Cayphasavoit dit aussi que il valloit mieutx (fie usg
homme senlmoumst que tout le peuple. Parquoy Py
late le livra incontinent à mort, pour laquelle lespier-
res fendirent et furent ouvers les sepulchres, et gros-
ses ténèbres et universelles veues* El alors, après
celle victoire , d'avoir le dyable vaincu par cesfe mort,
de rechief remit ses armes le sàulveur et vra;^ cheva-
lier au sepulchre, c*est à voir son corps gloneux, qui
par trois jours en terre reposa. Estudions donc le re--
gratier de celle précieuse mort, si que ne soyons ia-
grats reprouvés. Et par ainsi aurons paradis, ainsi
soit il, par sa grâce.
Comment nous nous dtvons disposer à la pénitence ^uani
nous sentons nostre conscience ilessée.
Chapitre CXIII i.
^aint Augustin raCompte , dedans le livre
de la Cité de Dieu > que Lucresse jadii
lestoit noble dame romaine, femme à
Collatin. Comme celluy Collatin invi-
tast un jour le fils de l'empereur Tarquin à son
chasteau, nommé Sextus, incontinent il fut ^
I. Chap. ijj dePédit. de Keller. Swan, t. 2, p. f9f'
— On peut , en effet, consulter saint Augustin, Citi de Dioi>
I, 19 (t. I, p. 40, de la traduction de M. Saisset, 185^)-
DES Histoires romaines. ^05
print de Pamour de la belle Lucresse, femme
dudit CoUatin. Vint aue le fils de l'empereur et
^. CoUatin s'en allèrent ae son logis après le disner
faict, et de nuyt retourna le fils de Tarquin en la
maison de CoUatin pour vioUer sa femme , ce
qu'il fist à toute force, car il luy présenta le cou-
teau tout nud sus l'estomach , qui la supedita
contre toute sa volunté. Quant il eut sa luxure
- accomplie, saillit le fils Tarquin de la maison. La
'; povre dame, se congnoissant souillée de la luxure
dudit fils de l'empereur, convoqua son père, son
:. mary et tous ses parens, et leur dist le cas que le
fils de Tarquin luy avoit fait par la pollution de
son chaste fict. « Vengez moi, dist-elle, du vilain,
et me donnez absolution de ma coulpe ; toutes-
r- fois ne me délivrez point de la peine, car j'en
:? veulx faire la pénitence. Cela dit, elle tira, par
[ le conseil de sa douleur, ung couteau de dessoubs
''^ sa robe, qui estoit musse, et devant tous se trans-
perça la poictrine. Le cas piteux commis , chas-
cun fut dolent. Jurèrent les parens, et mesme-
ment son mary, par le sang de Lucrèce , que
toute la Ugnée de Tarquin, pour ce cas infâme,
seroit de Rome depopulée ; ce qui fut fait. Fut le
traystre fils de Tarquin occis misérablement et
expulsé de Rome.
Exposition sus le propos.
Lucresse, la noble Romaine, peult estre Tame, qui
est à Dieu par baptesme conjointe. Sextus, le fils
de Tarauin, est ledyable, qui, par menasses et promes-
ses de dons, veultramevioller. Il entre dedans sa mai-
sonquand elle consent à pécher ; elle est violée quand
elle fait l'œuvre de péché lors après le consentement.
Violicr. 20
^
}o6 Le ViOLiER
Après le péché, Tarae, comme Lucresse, convque
son mary et son père, se lamentant à eulx: c'est son
confesseur et son époux Jésus-Christ, par les bonnes
œuvres ; puis , en leur présence, se perce le cueur d'ang
couteau de pénitence pour les péchés expier. Lors le
dyable sera détruit et tous ses sequaces de la sainte
cité de l'Eglise.
Comment le pasteur des âmes doit veiller.
Chapitre CXfV '.
ng larron fut dans la maison d'ung
riche de nuyt pour le dérober. Il re-
gardoit par ung pertuis si tous ceukde
la famille lors estoient endormis; la-
quelle chose voyant le maistre de la maison, dist
à sa femme quMle înterroguast privement et à
haulte voix comment il avoit acquis ses biens ;
« Et ne cesse point, dit-il, jusques que je te
le dye. » Lors dit la femrhe : « Mon amy, dis-
moy comment tu as acquis nos biens, veu que tu
I. Chap. 136 de Tédit. de Kcller. Swan, t. 2, p. '9^;"*
Le quatrième chapitre de Touvragc arabe (Calilah ve Dm*
nàh) a servi de base à cette histoire. Voir Silvestre deSscy,
Notices et extraits des manuscrits^ t. 9, p. 597. On la retroa»^
dans un ancien fabliau {Recueils de Barbazan, t. 2, p. i4^«?
de Legrand d*Au$sy,t. 5, p. 253) et dans la Disciplina cUrt-
M/iJ,.chap. 2J ft. I, p. 149, de redit, de Paris, p. 7°°^
redit, de Schmiat), ainsi que dans le Directorium humant
nitée. Doni (Filosophia morale, foi. 8) raconte une histoire
semblable, et M. Wright en a fait connoîtrc une autre ver-
sion {Sélection of latin storieSy no 25, p. 24). Pareille hifû'-
riette figure en allemand dans un ouvrage souvent réimprii"^
à partir de 1483, et intitulé : Buch der Weissheit der àtta
Wdsen (Livre de la Sagesse des anciens sages) , sect. 12 /
édit. de Strasbourg , 1 529 ; sect. 6 , édit. de la même vill^i
1 ^4(. Le récit inséré dans le Chastoiement est intitulé : Du lof-
ron qui embraça le rai deM lutte.
DES Histoires romaines. 307
n'es point marchant et institeur ? » Le maistre de
la niaison dit à sa femme : <( Ne ïKz demande
point ces choses, 6 femme folle ! » Toutesfois
tant le pria qu'il luy dist qu'il avoit esté laiton ,
et que de plaine nuyt avoit tout ce qu'il posse-
doit dérobé. Lors dist la femme : <( Je suis donc
esbahye que tu n'en as esté pendu par la re-
prehension de justice. » Le mary dist à sa fem-
me : « Mon maistre qui me donna l'introduction
de larrecin m'enseigna ung mot que je disois
sept fois quant je montois et entrois aux maisons.
— Je te prie, dist la femme, dis-moy ce mot. —
Je le le diray, mais garde-toy bien de l'appren-
dre , quelque chose qu'il y ait , à personne du
monde, pour paour que ceuU-cy ausquels tu
Paurois apprins ne nous desrobassent. — Je ne le
diray jamais », dist la femme. Lors le mary luy
dist : « Voicy les secrettes paroUes : Deceveur,
deceveur. » Cela dit, la femme s'endormit, et le
mary fist semblant de dormir et ronfloit. Quant
le larron cecongneut, il fut joyeulx, et, en cuy-
dant entrer en la chambre de l'hoste, qui fei-
gnoit dormir, monta sus le rayon de la lune^
disant sept fois les mots que le maistre jà avoit
dist à son épouse, et tomba contre-bas par la
fenestre. Le maistre lui demanda, feignant qu'il
n'en sçavoit autre chose, comment il estoit tom-
bé , et il respondit : « Les paroUes décevables
m'ont trompé. » L'hoste le print, et au malin le
fist au gibet pendre.
Exposition moralU sus le propos.
Ce larron est le dyable , qui , par mauvaises cogi-
tations, veult monter au toucnement detoncueur,
]
}o8 Le VioLiER
et faict ang pertuis par manvais consentement U
marv et la femme sont Je bon prélat et l'Eglise, \tx^
le dyable s'efbrce desrober de leurs bonnes veitAS,
[Minses au saint baptesnie; mais le bon prélat doitcot
tinudlement vdller si qu'il oe parmette le dyable fiit-
tineui la maison de Tame desrober: VïpUât^ ({m^
stitis ^ua horafur vcnturus sa. L'on doit prouvoirde
toute sa pensée qu'on face le dyable chcoir de sob
cueur. Autrement se peut cecy entendre de Lucifer,
gui vouloit desrober la Divinité et monter en l'esUt
infiny d'icelle, quand il dit: Asccndam in cdam et tî9
sbnifis aUissimo. Mais , en cuydant monter en la haul-
tcsse de paradis, il cheut en la profondité d'enfer, et
li fut au gibet de dampnation relié et pendu.
De h ruttureîU bénignité de Jésus-Christ, misericorit
par laquelle naturellement aux convertis pardonne
leur offense, — Chapitre CXVi.
edans ses Chroniques, Eusebius ra-
compte d'ung empereur qui en équité
I grande son peuple romain gouvemoit,
sans faire tort à aucun , en pugnissant,
selon la desserte des offenses, tant les riches que
1 . Chap. I n de l'édit. de Kellcr. Swan , t. 2 , P-.iO^''
L'histoire de Coriolan , racontée par les auteurs anciens, et
notamment par Valèrc-Maxime (1. 5, chap. 4, t. i, P- 57 J»
laquelle
magne, qui ne voit que des mythes dans tous les récits aa-
ciens , a voulu rejeter dans la classe des fictions le trait
d'histoire dont il s'agit ; mais le temple de la Fortune mnlié-
bre élevé à Rome , en mémoire du triomphe que remporta
Tascendant d'une mère et d'une épouse sur l'orgueil de Oy
liolan , atteste le fondement de cette tradition.
—■*■
-. ■»
- i:
DES Histoires romaines. 309
les povres. Les sénateurs, pour la cause, le privè-
rent de l'empire, le contraignant comme pour fuyr.
Il s'en alla à Constantin, nst avec luy convention
et appointement, et si strenueusement se gou-
verna qu'après luy fut esleu en la souveraine di-
gnité de l'empire , lequel , après la congrégation
de son armée, fut pour assiéger la cité de Rome.
Lors voyant les Romains comment ils ne pou-
voient évader sa fureur, vers luy transmirent les
{>lus anciens et puis les jeunes, puis tiercement
es femmes nuds pieds , devant luy prosternées ,
pour avoir et obtenir miséricorde ; mais elles ne
firent chose de valleur. A la fin , lui envoyèrent
ses parents et sa mère , qui , en la pitié de ses
yeulx gettant larmes, luy monstra ses mamelles;
ce que voyant, l'empereur, de naturel amour sti-
mulé, délaissa l'ofïence des Romains en paix, et
entra honorablement en la cité.
L'exposition sas le propos.
Cest empereur est Jesus-Christ, qui par péché est
de la cité expulsé , c'est du cueur de l'homme ,
pareillement de ce monde, quand les Juifs le chassèrent
tiers de Hierusalem. Luy, ainsi expulsé, s'en alla à
son père , là où il fut esleu empereur et juge pour ju-
ger au jour du jugement : Quia omne judicium débit pa--
ter filio, Parq^uoy il est bien à doubler. Que faut il
faire ? Quant il viendra avec son grand exercite d'an-
ges, transmettons luy premièrement les anciens, ce
sont les patriarches et prophètes , qui pour nous prie-
ront; secondement, les jeunes : ce sont les apostres ,
martyrs et confesseurs du Nouveau Testament; puis
les femmes sainctes vierges et veuves ; et, si Dieu ne
veult celaouyr,il fault recourre à sa doulce mère, qui,
f
}io Le ViOLiER
luy monstrant ses mamelles qu'il a alaictèes, par a
moyen împetrerons sa grâce.
Des piajes de Vame. — Chapitre CXVI'.
e grand Alexandre régna, qui obtint
le domaine de toute la terre. Le cas
advint une fois qu'il fist çrand ost de
gens, et environna une cité en l'as-
saut de laquelle la plupart de ses chevaliers sans
effusion de sang et sans être blessés moururent. Il
s'en esmerveilloit fort, et demanda aux sages phi;
losophes la cause de la perdition de ses gens, qoi
luy dirent que il ne s'en failloit point esmerveil-
1er, car sus les murs de la cité estoit ung basik
qui les chevaliers infestoit par sa veue, par quoy
!. Chap. 139 de l'édit. de Keller. Swan, t. 2 , p. 2JJî
Madden,chap. 57, p. 192. — C'est vraisemblablement oE-
lien {Hist. animal, XV, 2 1) que le rédacteur des CeJW sest
inspiré. Cet auteur mentionne un serpent qui , apparoissant
à l'entrée d'une caverne, arrêta dans un désert la marche de
l'armée d'Alexandre. Vincent de Beauvais (Specul. hisior-,
IV, i) présente un récit analogue. Nous sortirions de notre
cadre en nous occupant ici des propriétés merveilleuses que
l'antiquité et le moyen âge ont prêtées au basilic. Nous
renvoyons à Pline {Hist. nat., 1. VIII, 2 1) et à ses commen-
tateurs. M. Berger de Xivrey {Traditions tératologiques ^ p-
540) a traité ce sujet avec une vaste érudition. Swan rapport^»
dans ses notes (t. 2, p. 4J1), un passage d'un éaivain an-
glois du même nom , qui , dans le chapitre 9 de son Spé-
culum mundi (163 j), tient comme choses certaines les mer-
veilleuses propriétés de cet animal fabuleux. .
Dans un des contes de Straparole {Notte piacevoU, IV", îj»
un expédient semblable est mis en œuvre pour tuer le dra-
gon gardien de la pomme qui chante. Voir t. i , p- *7Î'
edit. Jannet.
DES Histoires romaines. 311
ils mouroient. « Qu'est-il de faire, dist le roy, con-
tre le basilic? — Il faut, dirent les sages, avoir
un grand miroer qui sera mis entre ton ost et les
murailles de la ville; lors, quant le basilic regar-
dera, la reflection de la veue de tes gens contre
luy retournera, et mourra. » El ainsi fut-il fait.
Mordisation sus le propos.
Ce basilic qui nous occit est le péché d'orgueil.
Parquoy il nous fault regarder au miroer , consi-
dérant nostre vanité. Par ce moyen mourra le vice
d'elation et vanité. *
De justice, vertu équitable, tousjours à trouver au temps
futur et présent. — CHAPITRE CXVIÏi.
racle régna, qui, entre toutes les ver-
tus qu'il avoit, il étoit juste, si que on
ne le pouvoit par prières et offrandes
destourner de Pestât d'équité. Le cas fut
que aucuns accusèrent quelque chevalier de la
cour de la mort d'ung autre chevalier en ceste
forme. « Tous deux furent en aucune bataille,
dirent les accusateurs, toutesfois point n'estoit
bataille commise; ce chevalier retourna sans
l'autre, parquoy nous disons qu'il a l'autre tué*
et meurtry. » Le roy commanda que ce chevalier
fust mené mourir, et quant on le menoit, on vit
I. Chap. 140 de l'édit. de Keller. Swan , t. 2, p. 206;
Madden, chap. 58, p. 194. — Cette anecdote est, pour le
fond des choses, empruntée à Sénèque {De ira, I, 8). Chau-
cer l'a reproduite dans un de ses contes de Ganterbury. Voir
XtSompnoures TaUy v. 7599.^
}12 Le Violier
arriver l'autre, qu'on estimoîtestre mort, eltfes-
toit aucunement blessé. Le roy, courroucé, dist
au premier chevalier qu'il le condampnoit àmott-
rir, « car tu es desjà condamné », et au second
aussi , « car tu es cause de sa mort » , et au tiers
semblablement , « car tu as esté envoyé pour tuer
le chevalier, et tu Pas fait; par quoy tu en mour-
ras. »
Exposition moralU sas U propos.
Ce roy est Dieu, oui en toutes ses opérations est
juste. Les deux cnevaliers sont le corps et Tame;
l'ame, par la chair séduite, meurt quant pechc mortel
est commis. Parquoy, du droit jugement de Dieu, le
corps au tourment est mené de pénitence ; mais quand
on se submet à pénitence, l'ame lors est toute unie
trouvée, premièrement par la passion de Jesus-Christ,
secondement par pénitence ; mais tous deux de mort
temporelle doivent mourir. Le tiers chevalier, qui ne
le met pas à mort, est le négligent prélat qui doit ie
pécheur corriger et faire mourir son péché, et, s'il ne
le fait , la mort eiernellc point ne peult éviter, comine
dit Ezechiel en son tiers chapitre : Si non annmm-
nris ei nequt loquutus fueris ut avertatur a via suâ
impia et vivat et ipse impius morieturininiquitatesua, san-
guinem de manu tua requiram, etc.
Du sain consâl toujours à ouyr et référer le contraire.
Chapitre CXVIIIi.
ulgence régna, en l'empire duquel
estoit un chevalier nommé Sedechias,
qui avoit une excellentement belle
remme j mais non pas sage, en la mai-
son duquel babitoit ung serpent en une cham-
I. Chap. 141 de Pédit. de Relier. Swan, t. 2, p. 20S;
y
DES Histoires romaines. ;f;
bre. Le chevalier tant aymoit et frequentoit les
jeux de la hache, des tournoys, des joustes ,
qu'il devint povre, parquoy, quasi comme forsené
et désespéré, ne savoit qu'il devoit faire. Ce
voyant, le serpent de la maison parle, et luy fut
par le vouloir de Dieu, voix donnée, luy demande
pourquoy il ploroit : « Fais mon conseil, et tu
t'en trouveras bien; donne -moy tous les jours
du laict, et je te feray riche. » Le chevalier luy
promît de ce faire ; dès incontinent il fut riche
grandement, et eut en brief temps belle lignée.
Dist ung jour follement la femme à son mary le
chevalier : « Seigneur, je crois que ce serpent pos-
sède plusieurs biens et richesses. » Le chevalier
consentit à sa femme , print ung maillet et ung
Î)ot de lait, et fut au pertuis du serpent ; cuydant
e serpent prendre son laict accoustumé , meist
la teste dehors de son trou et le chevalier faillit
à le frapper, car il frappa sur le pot. Cela fait ,
Madden, chap. 59, p. 196. — Ce conte est d'origine orien-
tale ; il se trouve dans le Pantcha Tantray sous le titre du
Brahmane et du Serpent : V. les Mille et un Jours, édit. de
Loiseleur Deslongchamps, p. 624. Une fable de la collection
ésopique y ressemble beaucoup : V. TEsope grec de Coray,
fab. 141. Consulter aussi les Recueils d'Avienus et de Ba-
brius. Le Moyen-Age mit en vers cette anecdote ; elle s'offre
à nous dans les OEuvres de Marie de France (t. 2, p. 267),
et dans un des fabliaux du Recueil de Lcgrand d'Aussy (t. 4,
p. 389). Des récits du même genre circulent en Allemagne
et en Suisse : V. Grimm , Haus-Marchen et DeutscheSagen,
Le joli conte de Senecé : La Confiance perdue, ou le Ser-
pent mangeur de kaimac, est fondée sur une semblable don-
née. L'indication d'un trésor, fournie par la présence d'un
serpent , est une superstition répandue chez les Indiens et
3u'on retrouve chez les peuples du nord. V., dans la Revue
es Deux-Mondes, avril 18^2 , un article de M. Ampère in-
titulé : Sigurd, tradition épique selon VEdda,
314 L.B ViOLIER
il perdit son bien totallement et ses enfants aussi.
Lors dist à la femme qu'elle avoit baillé mauvaôs
conseil. « Va au serpent, dist-elle lors à son ma-
ly, et te mets à genoulx devant luy, pour voir si
tu auras miséricorde. » Ce feist le chevalier. Le
serpent luy respondit : « Maintenant est-il bien
à voir que tu es bien fol , et en ta folye demou-
reras, car toujours me souviendra du grand coup
du maillet duquel tu m'as voulu donner, par-
«juoy j'ay tué tes enfans et tous tes biens gastés;
jamais avecques moy vous paix n'aurez. » Le
chevalier, qui moult et fort ploroit, le pria de re-
chief, luypromettant que jamais neluyferoit aucun
desplaisir se il luy rendoit ses biens, et se il re-
couvroit sa grâce. Lors dit le serpent : « Mon
amy, la nature du serpent est cauteleuse, pleine
de venin , parquoy te suffisent mes paroles. Je
me recorde du maillet; va-t'en, que pis ne te
viengne. » Le chevalier , confus , s'esloigna
moult triste du serpent, et dit à sa femme : « Mal-
heur à moi parce que j'ai suivi ton conseil ! » Et
depuis ils vescurent tousjours en grant povreté et
détresse.
Moralisation sus U propos.
Ce roy est nostre père céleste ; le chevalier Sede-
cias est l'homme misérable issu nud du ventre ac
sa mère , et qui toutes les richesses de paradis perdit
par le péché de nostre premier père quand il print à
espouse Eve , la belle femme , qui par son conseil iw
fit perdre la joie de paradis ; le serpent nourry en là
chambre est Jesuchrist , qui en ton cœur est contenu
par la grâce de baptesme, et de qui Thomme tous biens
reçoit, savoir : premièrement un fils, c'est-à-dire, l'*"
riie belle, à la semblance de Dieu créée ; secondement^
DES Histoires ROMAINES. 315
la sei^eurie du monde , comme dit le psalmiste :
Constituisti eum super omnia opéra manuum tuarum ;
troisiesmement , paradis. Mais notre père Adam, deceu
par le conseil de Eve, à elle par le dyable suggéré, per-
dit tous ces biens. Ainsi l'homme, s'il suit le conseil de
son espouse, c'est la chair, perdra toutes choses. Car,
comme dist l'apostre, sisecundum carnem vixeritis mo-
riemini. Au baptesme as promis à Jesuschrist de luy
offrir le laict de la prière , de l'innocence et de la dé-
votion. Mais tu frappes rudement Jésus quand tu com-
mets péché mortel. Ce que voyant, il te ostefils^ fil-
les et richesses, affin que tu te amendes, comme il est
escrit : Qaem diligo arguo et castigo. Donc, esjouir
nous devons plustost que nous livrer à tristesse quant
la verge de discipline nous frappe.
Comment on doit arguer les princes et magnâtes de leurs
forfaits.-- Chapitre CXIXi.
aint Augustin dist, au livre de la Cité
de Dieu, que Diômèdes, qui estoit lar-
ron , pirate de mer par longtemps ,
avecques une seulle gallée plusieurs
hommes detruisoit ; parquoy Alexandre le fit en-
fin prendre. L'interrogeant : « Parquoy fais-tu
tant de maulx à la mer?» dist-il. Il respondit au
roy : « Mais pourquoy en fais-tu tant à toute la
terre i Pour ce mal que je fais avec une nef seulle-
ment, je suis larron nommé ; et toy, qui en la
force de plusieurs le monde suppedites et oppri-
mes, tu es dit empereur. Si en moy fortune se
I. Chap. 146 de l*édit. de Keller. Swan, t. 2, p. 221. —
V. la Cité de Dieu de saint Augustin, 1. 5 1. chap. 4. L'au-
teur du Dialogus creaturarum (chap. 79) a reproduit ce
récit.
)i6 Le Violier
pouvoit adoucir, je serais muéetfaitmeMi;
mais toy, au contraire, car tant plus tu as de
bien, tant plus tu es mauvais. » Lors dist Alexanr
dre : « Je veulx la fortune muer, si aue ta ne
dies que ta malice procède des mérites ue ta foi"
tune. )> Lors Alexandre le fist grand seigneur, et
fut fait de larron grand zélateur de justice.
Moralisation sus le propos.
Ce larron en la mer avecques une seulle nef est
l'homme dedans la terre seulement en une seuile
vie; Phomme pécheur, dis je, que ne cesse tueries
vertus de jour en jour. Mais Alexandre le bon prélat
doit tel réduire de son mal et péché à la voye de recti-
tude, mais il doit premièrement faire jugement de soy
roesme^ si (jue il ne soit trouvé plus pécheur queccl-
luy qu*il veult corriger et redresser, car plus griefVe-
ment seroit que luy pugny ; par ce moyen le larron et
grant pécheur est fait bon zélateur de justice, si qu«
parvienne à bonne fin , tellement que les anges se ré-
jouissent de sa conversion.
Du venin de pechi qui Vame suffoque.
Chapitre CXX».
ous lisons d'ung roy lequel pensoitses
ennemis occire par venm, pource qu'il
estoit puissant. Aucuns d'eulx vîndrent
^ en la cité habillés simplement, là où îi
demeuroit, et là estoit une fontaine de laquelle le
I. Chap. 147 de Pédit. de Keller. Swan, t. a , p. 222.—
Nous ne retrouvons pas la source de cette anecdote; nous
sommes porté. à y voir quelque tradition classique défi-
gurée.
DES Histoires romaines. 317
roy souvent beuvoit de Teaue y laquelle fontaine
fut par eulx empoisonnée. Le roy en beut et mou-
rut subitement.
r
Moralisation sus le propos.
Ce roy est Adam', à qui estoient toutes les créa-
tures subjectes. Omnia subjecisti subpedibus ejus,
oves et boves universas. Ce roy Adam queroient les dya-
bles pour occire : pource misrent le poison du péché
dans la fontaine de l'homme, c'est le cueur humain
aui à Dieu plaist ; parquoy, après qu'Adam en eut beu,
mourut spirituellement, puis corporellement, et tous
les autres souillés de sa secte, jusques que Jesus-Christ
vint y qui les poisons de l'humaine fontaine purgea et
osta. Geste fontaine moult a de ruissaulx : ce sont les
promptitudes que nous avons au péché, et selon ce
dicton : « Sensusetcogitationcs hominis prona sunt adpec^
candum ab adolcsuntiasua. »
Comment péché ne demeure point impugny.
Chapitre CXXIi.
ulus Gelius recite d'ung homme riche,
nommé Arion , lequel voulut passer
d'ung royaulme dedans l'autre. Sus
mer monta ; mais les nautonniers, co-
gnoissant qu'il estoit pecunieulx, le voulurent tuer;
I. Chap. 148 de l'édit. de Keller. Swan, t. 2, p. 223,—
L'histoire d' Arion est racontée par divers écrivains de l'an-
tiquité : Aulu-Gelle, Nuits attiques, 1. i6, chap. 19 ; Elien,
Hist. var.,\. 13, chap. 4$ ; Hygin, fab. 194; Probus, sur
Ceorg. de Virgile, II, 90. Il n'est pas impossible que ce per-
sonnage ait existé. V. Tarticle que lui consacre la partie
mythologique de la Biographie universelUy t. 5^ P- 3<^4*
^i8 Le Violier
mais il les pria m*i\ chantast avant oue mm
en l'honneur des daulphins, qui naturellement se
délectent sus le chant d'harmonie procédant de
la bouche des hommes. Toutesfois, j'ai veupai
escript en plusieurs volumes que celuj Anon i
jouoit de la narpe mélodieusement ; et ainsi qu'3 |
jouoit vintung daulphin de mer, sus lequel il |
saillit et fut transporté de l'autre costé de la mer ;
et quand il fiit sailli de la mer, il accusa les pi-
rates au roy, qui les fist pugnir.
Moralisaùon sus le propos.
Pour parler morallement^ si aucun passe par la na-
vire de ce monde chargé des richesses de vertus,
les d]^ables s'efforcent de luy ester les biens tcmporeb
et spirituels et le tourmentent de molestes; mais entre
ces choses luy est nécessaire chanter par dévotes orai-
sons pour avoir secours et ayde ; par ce mo)ren il passe
par la terre des vivans , et sont les ennemis es tour-
mens d'enfer baillés : Portio mea sit in terra vivèntim-
De vainc gloirey de laquelle moult de maalx s'enswjnnt.
Chapitre CXXIIi.
alère racompte que aucun noble de-
manda le conseil d'ung sage, comment
il pourroit son nom perpétuer et faire
comme tous immortel. Le sage luj dist
que s'il occisoit un homme noble^ son nom se-
I. Chap. 149 de Tédit. de Keller. Swan, t. 2,. p. aaf-*
Ce récit est en effet emprunté à Valère-Maxime, 1. 8, chap.
14 (t. 2, p. 122, de Pédit. de Lemaire) ; le meurtrier se nom-
moit Hermoclès , selon Técrivain latin.
DES Histoires romaines. 519
roît perpétuel. Cela ouy, il alla tuer Philippes, le
père d'Alexandre, pour acquérir nom éternel.
Moralisation sus le propos.
Aucuns nobles et puissans au monde , par opérations
mauvaises acquèrent et veullent nom mondain acqué-
rir ; mais par ce nom ils occisent Nostre Seigneur Je-
sus-Christ entant qu'il est en eux , parquoy tels meu-
rent en enfer sépultures.
De la rouseé de la céleste grâce.
Chapitre CXXIIIi.
line racompte qu'il y a quelque terre
qui est sans rousée^ pareillement et
sans pluje ; seulement là est une fon-
taine qui a la source de son eaue bien
profondement. Quant les hommes veulent avoir
de l'eaue, ils vont à la fontaine joyeusement avec-
ques tous genres d'instrumens de musique les-
quels ils ont, et par la mélodie là autour de la-
aicte fontaine dechantée, l'eaue monte jusques à
la bouche de la fontaine par abondance, telle-
ment que chascun en emplit son vaisseau et s'en
retourne.
Moralisation sus le propos.
Celle terre sèche pour vray est ce monde, qui les
hommes asseiche de grâce , dévotion et oraison ,
s*îl n'a la céleste rosée de l'amour de Dieu. Celle fon-
I. Chap. 150 de Tédif. de Kellcr. Swan, t. 2, p. 225. —
V. VHistoire naturelle de Pline j 1. 2, 10 }, et 1. 31, 2. Cet
écrivain parle en effet de fontames merveilleuses, mais il ne
dit point qu'on provoquoit Tarrivée des eaux au moyen de.
la musiqiie.
120 Le ViOLlER
laine, pour vray , est Nostre Seigneur Dieu : Spirtas*
yitnût m cxcdsis Dei, dit I ' Ecclésiastique. Courons toit
' avec les instrumens d'oraison â celle noble m\m
\ , divine, si que nostre voix d'harmonieuse dévotion swia
doulce que nous puissions obtenir de Teauc de compfr
sien, grâce et miséricorde.
De rame pechcruse par péché infecte , puis comment à
«rgume. —Chapitre CaXIV'. (
ut ung roy jadis qui avoit deux cheva-
liers en son royauJme; Tung fut avan-
cieulx, et l'autre fort envieulx. L'ay^
ricieux avoit une belle femme, qui i
tous plaisoit par sa gracieuseté. L'envieux en
avoit une aussi, d'autre condition, laydemet-
veilleusement , et â tous odieuse. L'avanaew
desiroit fort à posséder une terre, laquelle pr«
de luy estoit, quiestoit à l'envieux. Toutes fois»
ne la pouvoit avoir pour pris ne pour argent,
tant le sceut-il prier ; toutes fois il luy àist ung
jour que s'il vouloit qu'il couchast une nuytavec-
ques sa femme, qui estoit belle, que il luy ^^
Icroit la terre totalement, sans en demanoer au-
tre chose ; ce qu'il luy concéda, et le dist à sa
femme, qui de prime face fist le refus, maisp^r
l'induction de son mary se consentit au cas.
I . Chap. I j ! de l*édit. de KeUer. Swan , t. 2 , p ^j^
— Ce récit , qui forme le chapitre 6 du texte que Madd»
appelle anglo-latin, et aue donne un manuscrit du Musée
britannique, n*cst pas dans les anciennes traductions a»'
gloises. On remarquera la façon singulière dont là W^
passe d'une personne à une autre et la propriété fabuleuse
attribuée à un serpent.
DES Histoires romaines. j2i
Que fist l'envieux? Il s'en alla coucher avec une
laSresse, devant que aller à la femme de l'avari-
cieux, qui estoit nette, tout afin de lujr bailler sa
maladie de lèpre , par son envye ; puis fut cou-
cher avec^ues la femme del'avancieux, et puis en-
fin luy dist comme il avoit avec une [adresse
couché pour luy donner sa maladie, pour l'envie
q|u'il avoit de ce qu'elle estoit plus belle que la
sienne. La belle femme fut moult triste, le comp-
tant à son.mary, qui en fut semblablement do-
lent oultre mesure. « Ma mye, dist-il, il fault que
tu uses de mon conseil. Il y a icy près une cité
hors du royaulme, là où est l'Université. Tu
iras, et là te tiendras publiquement à tous ve-
nans abandonnée : parce moyen, celluy qui le pre-
mier à toy viendra prendra ta maladie, parquoy
tu guariras ; cela tu peulx bien faire, car la la-
drerie n'est point encore en toy apparoissante^ »
Cela fist la belle femme de l'avaricieux. Le fils
de l'empereur la trouva belle, à luy la fist venir,
et la pna qu'elle couchast avec luy. Elle s'ex-
cus^i, disant : <( A Dieu ne plaise aue moy, povre
femme, je sois concubine du fils de l'empereur.»
Toujours de plus fort en plus fort le fils de l'em-
pereur la solliciloit, mais elle pensoit que ce.
seroit grand dommage s'il prenoit sa maladie ;
toutesfois tant fist qu'il la congneut charnelle-
ment, et fut fait ladre. La femme luy avoit bien
dit (ju'elle estoit ladresse , mais pourtant il ne se
désista point de son propos de luxure. Quant elle
se sentit de sa lèpre délivrée , vers son mary
s'en alla en son pays, et dist au fils de l'empe-
reur que s'il encuroit la lèpre , ^u'il luy fist as-
savoir, et tant qu'elle le pourroit qu'elle luy se-;
violîer. 2 1
;22 Le ViOLlER
coureroit es choses nécessaires. Après cela K
fib de Pcœpcreur fut ladre, qui eut si gra»
honte qu'il s'en alla de nuyt à la femme qmwT
«voit baiUé le mal, laqucBe compta le cas à îOfl
mary, qui en eut pitié et luy fist dresser et aco«-
trcr une chambre, là où la femme songnwsonaR
et compatieusement le ministroit , et » wt le ws
dePempereur l'espace de sept ans. Lecasaorint
que, en Tan vij , luy vint une chaleur mtotiera-
ble ; le ladre, fils de Pempereur, avoit ung f«^
plain vaisseau de vin, auquel il devoit boi^
dedans lequel entra ung serpent, car il estcBi ^
verger, et dedans se baigna , puis au iotis »
mist. Après cela le fils de Pempereur s'esveiii^
et ayant soif fut en ce vaisseau boire, teHei"?»^
qu'il en but le serpent, qui luy commença fl^»<^»
à corroder et à rompre les entrailles, qu )l cnw
misérablement. La dame de leans en avojt com-
passion grande. Celle passion dura par i csp^
de trois jours, elle quatriesme jour fist ung vomis-
sement, et avecques le venin/endit le serpent p
la bouche; puis, petit à petit, sa ^^^^j^^ ^'
soit et de jour en jour diminuoît, si qu'il fat to-
talement çuery après sept jours. Puis la fcto^
de l'avariaeulx le vestit de nobles vestemens, wj
bailla ung cheval, s'en alla à son père, qui le rece
honorablement, et après sa mort fut ewper&i^^
trouva le trosne paternel soubs sa puissance.
L'exposition sus U propos.
Par CCS deux chevaliers pouvons entendre llioinsi^
mortel et le dvàble. Le dvable fiit enviculx et«Ç
une
mortel et le dyâble. Le dyabïe fut envieulx et «»J
femme layde , c'est assavoir sa face par orgu^
^i
y.
6
DES Histoires romaines. 32;
deturpée. L'avaricieux Adam eut une belle femme,
son ame, qui fut i la semblance de Dieu créée. Voyant le
dyable la forme de Thomme spirituelle, pour occuper
son Heu au ciel fut contre luy envieulx, et estudia
comment son ame si belle pourroit diffamer. Adam ne
fut pas de son divlnbénefice content , qui estoit parent
terrestre, mais voulut estre si grand qu'il fut à Dieu •^'
égal , et pourtant fut il de son jardin expulsé. Le.dyâ-
par ()uoy elle fut de paradis forcluse, venant en runi*
versité ae ce monde. Le fils de Pempereur, Jesus-Christ,
voyant Thomme qu'il avoit formé en misère, le mesla
avec sa nature quand il descendit des cieufx pour chair
humaine prendre dedans le ventre virginal , en tant
qu'il nous satia et guérit de la lèpre de péché ; car il
porta nos péchés et nostre ladrene dedans son corps ,
«t fut fait comme ladre , comme dit Isaye : Vidmus ,
€ttm non habcntem spicimt ntque decorem, et reputavimas
cum Uprosam petcussum a Deo ethumilitatutn. Mais il
faut advertîr que nous devons luy ouvrir Thuys de
nostre cueur par les œuvres de miséricorde, çompas-
^' sien et douleur, comme la ladresse oui ouvrit au fils de
■y l'empereur, et le mettre dedans la chambre secrète
sans estre vcn mondainement; ainsi le mist Adam.
y Puis beut «n la croix, qui est le jardiu de nostre salut.
i, de fiel et mierrhe , c'est le venimeux serpent et pèche
, le Fhomme , lequel il vomit à la fin. Et puis avccques
\ le cheval de la divinité et humanité monta es cieulx
\ au jour de l'ascension, et fut en douceur et jubilation de
Dieu son père receu.
)24 Le Violibr
De lu tribulation temporelle 401 sera à la fin enjoji
commune. — Chapitre CXXVi.
♦ j I^W^ ^ ^^y Antiochus régna en la cité de
1 ra HMS Antioche» du nom duquel est celle até
y ?a IKK noi°n^^> ^ucl eut de son espouse
/ ' ffJpB lors une belle fille par excellence, la-
quelle, comme eUe parvint en aage legitime>
f
I. Chap. 15) de Tédit. de Keller. Swan, t. 2, p. ^J^v"
Les aventures d'Apollonius forment le sujet d'un des rona»
qui furent composés dans Tantiquité, et qui, pour la piup^
X ne sont point venus jusqu'à nous. Le peu de mérite de»
, que nous connoissons en ce genre n'inspire pas des regrep
'à\ bien vifii pour ce oui est perdu. L'Apollonius parut pooi "
ff peraière fois séparément dans un petit volume de 24 ^^J
' w-4j Narratio torum qiue contingerunt ApoUonio 7>n^«
Augsbourg, I J95 , publié par Velser. C'est, sauf Qf**^°J^^
changements de style, le même récit que celui que donncm
les Gâta; plusieurs fois réimprimée et mise en vers gre»>
cette histoire, amplifiée et arrangée, a vu le jour dans pio'
que toutes les langues de rEuroi>e. .
Nous n'entreprendrons pas ici une longue énumërauoD
bibliographique, que rendent inutile l'article inséré daiu 1
Manuel du Libraire (t. i , p. i j i ), et les deuils consignés daw
le Cours d'histoire littéraire universelle de Graesse (en aii«-
mand , t. 2 , je sect., 1842 , p. 457). ,
Apollonius figure, quoiqu'en latin, dans le '^^'*^/. u
Erotici graci publié par MM. Firmin Didot en ^^fV^
texte, revu par M. J. Lapaume et bien supérieur à celui oo
éditions antérieures, est précédé d'une judicieuse ptewcc-
H est donné d'après un manuscrit du XlVe siècle, et on pew
le regarder comme une traduction écrite au Ve ou au v'
P siècle d'après un roman grec du IVe siècle. V. Cnaroo"
de LaRochette, "" ••••■• - • ---- ' «•
p. 286. Un chroniq
terbe, prenant ce
DES Histoires romaines. ^25
croissoit sa beauté de jour en jour, et appetoit
les jours de mariage. Plusieurs nobles ae di-
verses contrées la requeroient en mariage, pro-
mettant grande quantité et inestimable douayre.
Son père ne la vouloit point marier, pour la cause
que son venerieux désir jà commençoit à Pay-
mer d'amour trop excessif. Son cueur estoit en
pore dans sa composition historique comme étant le récit sin-
cère de la vie d'Antiochus.
Parmi les rédactions en langues diverses , nous ne devons
pas oublier le Libro del buen rey Apolonio y de su cortesia,
poème espagnol du XI Ile siècle, qui se compose de 6 56 copias
et qui se trouve dans la CoUccion de poesias castellanas
publiée par Sanchez. V. l'édition de Paris, 1842 , p. 525-
561.
Les troubadours connoi^oient cette histoire ; ils y font des
allusions. (Raynouard, Choix de poésies y t. 2. p. ^01.) Quant
à rédition françoise publiée à Genève, sans date (vers i (40),
ta Chronique d'Apollin , roi de Thir, comment par luxure il
yiolla sa fille et comment il mourut meschament par la foudre,
qui l'occist, elle est devenue si rare qu'on n'en connoft, nous
le croyons, qu'un seul exemplaire ; c'est celui qui figura en
1723 à la vente de Du Fay, zélé bibliophile du temps de la
Régence , et qui , acheté par le comte de Toulouse , passa
dans la coUeaion particulière du roi Louis-Philippe, à la
vente duquel il a été adjugé, au prix de 1765 fr., à un fer-
vent amateur lyonnois, M. Yemeniz.
Une pièce de Shakespeare, PéricUs, est basée sur l'histoire
d'Apollonius. Swan (t. 2, p. 461-489) indique avec soin
les passages parallèles. Un autre auteur dramatique de la fin
du XVIe siède, Georges Lillo, a puisé le sujet d'une pièce en
trois actes à la même source ; cet écrivain, versificateur ha-
bile et souvent chaleureux, mériteroit d'être plus connu qu'il
ne Test. Apollonius figure aussi dans le 7e volume des His-
toires tragiques de Belleforest ; il ne se rencontre pas dans les
rédactions angloises des Gesta. Une traduaion en allemand
moderne de l'histoire qui figure ici se trouve dans le curieux
ouvrage de MM. Echtermeyer, Henschel et Simrok, Quellen
des Shakespeare, Berlin, 1831, ) vol. in- 12, t. 2, p. 207-
268; voir aussi les notes, t. 3, p. 263-267.
)26 Le ViOLiER
continuelle bataille pour la beaulté de safiUe,
que follement il aymoit, ce que raison ne poih
voit permettre. Toutesfois à la fin fut vaincue*,
tellement que Cupidon suppedita le cueur pa-
ternel pour l'amour de sa nile. Vint un jour qae
Ïlua ne pouvoit restreindre la chamelle luxure.
^arquoy il alla au lict de sa fille, la sollicitant de
son amour et chamelle copulation : ce aue la
fille longuement répugna. Toutesfois à la fin
l'oppressa, viola et despouilla. Sa fille fiit bien
dolente, ne sachant Qu'elle devoit faire. Sa nour-
rice fut en sa chambre, qui luy demanda par-
quoy elle estoit dolente dedans son ame, çiu^el
voyoit ainsi triste. «Las! ô dur helasl deistla
fille, maintenant deux nobles noms sont en ceste
couche royale perits, decedés et estaints.» Dist
la nourice : « Madame, pourquoy dites-vous
cela ? — Je le dis pour ce que devant mes espou-
sailles suis vioUée, » Lors la nourice, comme àe-
mye forcenée, dist : « O quel dyable cecystosé
faire, qui a esté si courageux de maculer le lict
de la royne ? — C'est impiété, dist la fille. —
Que ne le dys-tu à ton père ? dist la nourice. —
Mais où est-il? dist la fille. Si tu sçavois com-
ment il va, tu verroys en nioy le nom dejnofl
père périt. Plus beau remède nullement je ne
congnois que me donner à la mort. » Elle w
revocqua par doulces et aymables parolles de
son propos incensé. Cependant ces choses, le
père se resjouissôit d'estre desloyal maiy àe sa
fille, stimulant son péché; et afin que il' pe^^^
toujours de la beauté de sa fille jouyr, et user en
elle de sa puante et orde luxure , point ne la vou-
lut marier. Mais pour occasion trouver de ne W
>^'
j
DES Histoires romaines. 327
marier, et chasser tous les princes qui la deman*
doient , il pensa en son traître cueur uii nouveau
genre de mauvaistié et malice. C'est que il
proposa une subtille question et problème, di-
^sant que qui la sçauroit souldre, que sans nul
double il espouseroit sa fille ; mais, au contraire,
que il auroit la teste tranchée s'il failloit à res-
pondre à l'ambigueuse solution. » Plusieurs rovs
et plusieurs nobles princes venoient pour avoir la
fille de toutes parts, tant estoit d'inestimable
beaulté garnie. Mais si, d'adventure, la solu-
tion de la question du roy ne sçavoîent trouver,
comme s'ilz ne l'eussent point congneue, décollez
estoiçnt , leurs testes sus le portail pendues, si
que ceulx qui la dévoient demander soubs celle
mortelle question fussent espouvantés pour l'y-
mage de la mort, afin de les désister de la re-
quérir à mariage; par ce moyen plusieurs mou-
rurent. Cela faisoit le roy, comme il est dit, pour
toujours demeurer en l'adultère de sa fille.
Comme ces crudelités exerçoit le roy Antiochus,
quelc'un prince, nommé Apolonius de Tyr, pour
le nom de sa province , jeune, noble, sage, con-,
stant et bien literé, vint en Antioche la cité ; il
salua le roy et dist : « Sire, vous soyez en hon-
neur et convalescence. » Le roy luy rendit son
salut. Lors dist Apolonius : « Je demande ta
fille par mariage. » Le roy, oyant parler de sa
fille, ce Que pas ne vouloit, luy dist : « Congnois-
tu bien la condition des nopces? — Ouy, dist
Apolonius. J'ay tout congneu à la porte par
escript. » Le roy, indigné, dist alors : « Ecoutez
donc ma ouestion : Je suis porté de péché, je
mangeue; Je la chair maternelle, je demande mon
328 Le VâRiER
frère maiy de ât mère, mais je ne le trouve
point. » Apolonius pont la question et s'en afia
et la compaignie du roy estudier sus la res-
ponse qu'il devoit bailler; puis retourna au
roy, etluydist: «Entends la solution : Quant
à ce que tu as dit, je suis porté de péché, re-
garde toy mesme. Quant à ce que tu dys, que
tu mangeue de la chair de ta mère, regarde ta
fille. » Le roy, ce voyant, fut dolent, et faignit
que le jeune fils Apolonius n'avoit point trouvé
la solution; il luy dist : « Tu es bien loingde ce
3ue tu penses estre vray; tu as desservy d'astre
ecoUé , mais je te donne terme de trois jours
encore. Va penser à la question. Va en ton
pays, et si tu trouves la solution, tu auras en ma-
riage ma fille ; sinon tu auras le chief tranché. »
Le jeune seigneur Apolonius fut fort troublé du
roy ; monta sur mer avec tous ses seigneurs et
retourna en son pays. Lors après que le jeune
seigneur Apolonius s'en fut allé, le roy appella
son dispensateur, nommé Taliarche, luy disant:
« Taliarche, tu scés que tu es le fidelle ministre
de mes secrets ? Apolonius a trouvé la solution
de mes questions; pourtant, monte sur mer, ef
tant fais que tu le trouves ; fais le mourir par le
poison, ou couteau, ou autrement, et tu en auras
bon loyer et salaire. » Taliarche fist le comman-
dement de son roy, print argent et son escu et
s'en altà en Tyre; mais devant qu'il fut v€:Wf
Apolonius regarda tous ses livres et ne trouva
autre fantaisie que ce qu'il avoit dit au roy. « J^
suis, dist il, deceu si le roy n'ayme follement sa
fille d'amour desordonnée. » Puis disoit en soy
mesme : « Que fais-tu, Apolonius ?tu as dit au roy
*• D^$ HiSTOlItRS ROMAINES. 329
vérité, et pourtant tu„ji'as pas. oit sa fillOi, par.
cela as dilation de ne mourir*>) Pourtant, inconti^
nent, fist Apolonius charger ses navires de cent
mille muys de froment, d'or et d'argent assez,
et de robes copieuses et belles , et à l'heure tierce
de la nuyt se meist sur mer avec bien peu de
ses gens les plus lojaub:. Le lendemain il fiit
quis de ses citoyens et non point trouvé* Cbas-
cun le plaignoit. La douleur fut par toute la cité
grande, si que par longtemps les spectacles ac-
coustumés cessèrent, les baings furent fermés,
les temples et les tavernes pareillement, sans que
plus personne lors y entrast, comme cela se lai-
soit. Taliarchus entra en celle cité, qui vit toute
fermée, puis il demanda la cause des larmes par
la cité respandues à ung petit enfant : « Dy moy,
dist il, à la vérité, si tu ne veulx mourrir, par-
-cjuoy esse que en ceste cité l'on fait lamentation
SI grande. » Dist l'enfant : v chier seigneur,
voys tu pas bien que Apolonius , prince de cette
terre , retourné du roy Antioche , jà est perdu ? »
Taliarchus fut si joyeulx , retourna en son pays,
et dist au roy qu'il se resjouyst, car Apolonms
estoit fuitif , aoubtant sa fureur. Lors dist le roy :
« Il peult fiiyr, mais non pas échapper. » Lors
il commanda que il fut quis, et que qui luy amè-
neroit il auroit cinquante talens d'or, et qui luy
trancheroit la teste cent. Cela commandé, plu-
sieurs se préparèrent pour le trouver ; non seu-
lement les ennemys d'Apolonius, mais aussi les
amys, pour la cause du ^aing duquel ils preten-
doient. Apolonius fut quis sur mer et par les dé-
serts et par terre, mais point ne fut trouvé.
Comme les navires on preparoit pour le quérir,
))0 Le ViOLlER
Apolonius arriva en Tharse^qni fut vw tfimgte
ses serviteurs » comme il cherainoit près de la
rive de la mer, nommé Elinas, qui estent en ce
lumim «rrivé, lequel salua son maisue, rsij
disant: « are, iHeu toqb salue. » Apoiooas
mesprisa ceUuy nommé, ne le daignant saliKf,
adonc parquoy il le ressalua, disant: « Sire,
Dieu te doint salut. Donije moy au myen res-
ponce. Pourtant, si je suis ancien, ne à^n^t
pas ma povreié d'honnestes noms décorée. Tu
scez bien que je sçay qu'il t'est à éviter. » Apolo-
nius dist adonc: « Dys moy, s'il te plaist, que
c'est. — Tu es proscrit, dist Elinas. — Po"^"
2uoy? dist Apolonius. — Pour le cas ^ue tu scez,
ist l'autre. — Pour combien suis je proscnl
dist Elinas. — Quiconque vif te prendra, u ^^^^
cinquante talens, et qui ta teste baillera, cent;
et pourtant je te viens exhorter de te celer ei
prendre fuite. » Quant Elinas eut ce dit, « s en
alla; mais Apolomus le pria de retourner, wj
disant qu'il li^ donneroit cent talens s'il luy vou-
loit trancher la teste pour présenter au roy. E»'
nas dist : « A Dieu ne plaise gue ce cas je com-
mette. — Tu n'en seras point en péché, fl^«
Apolonius; puis qu'à ce faire te requiers. —Jamais
je ne le feray, dist Elinas, pour tout l'or au
monde, car amytié n'est point à comparera
aucun loyer. » Il s'en alla bien dolent , laissaiit
Apolonius, et comme le dit Apolonius s'en alloii
le long du rivage de l'eaue , il veit un hon»»^
triste vers luy venir, qui avoit nom StranguiHOjJ'
auquel il dist : « Stranguilion , Dieu te garde oe
mal. » Stranguilion en plorant le salua, disant:
« Et toy, sire, mon roy et seigneur, Dieu te donne
i >
y.
DES Histoires romaines. 3^1
salut. — Dis moy, dist Stranguilion y pourquoy tu
.; te tiens icy si dolent. — Pour la cause , dist Apo-
^ lonius , que j'ay dictç la yerité au roy pour avoir
à espouse sa fiUe. Je te prie, dist il, que tu me
» maines en ton pays pour me musser. — Sire,
^ dist Stranguilion, nostre cité est povre pour la ste-
.< rilité Tie la terre , si que la famine met les citoyens
horis d'espérance de salut, et avons jà la mort
devant lès yeulx. x> Alors luy dist Apolonius :
« Rendez grâces à Dieu , qui m'a conduit en
vostre terre pour vous secourir, en me mussant
en vostre cité. Je vous donneray cent muys de
froment, si seulement vous me voulez celer. —
Sire, se il te plaist ce faire, non seulement seras
en nostre terre celé, mais s'il est besoini^ nous
combattrons pour ton salut.» Lors Apolonius en-
tra en la cité et monta en unghaut lieu et cryaà
haute voix : « Citoyens de Tharse, je vous prie,
escoutez : la stérilité des aumosnes et la povreté
de la terre blessent vos cueurs ; mais si vous me
voulez celer, je vous distribueray cent muys de
bled pour le pris que je les ay achetés en mon
g^ pays. » Les citoyens, ce voyant, furent joyeulx et
|s acceptèrent le bénéfice d'Apolonius ; et quant
J^ Apolonius eut reçu l'argent ae son froment , il le
^r donna auxutilités de la cité. Les citoyens, voyant
; sa bénignité, firent une charrette faire dedans le
^ marché là où estoit une statue qui representoit
^ Apolonius qui de la main dextre conculquoit du
ji bled, et dupied senestre, Là fut escript : « A la dté
j de Tharse donné a Apolonius tant de bled, que
^ la cité a esté de mort délivrée. » Depuis aucuns
> interposez, par l'exortation de Stranguilion et
; Dyonisiade sa femme, s'en alla en Panthapolis^
4
))2 Le Violier
par eaue, pour mieux se musser, et fut convoyé
du peuple de Tharse jusques à la mer, en gpnd
honneur et révérence ; puis le salut donné au peu-
ple y monta en sa nd^; mais après trois nujtsqa'u
nagea par vents prospères, soudainement la mer
fut muée ; lors, après qu'il eut laissé lesrivagesde
la mer de Tharse, le ciel plut de terrible sorte: les
vents estoient esmeus , et y courut si fort U
tempeste gue tous ceulx qui estoient es nets
périrent, tors Apolonius, qui par le moyen et
bénéfice d'une table fut saulvé et poussé aux
rivages de Panthapolis. Lors il regarda la uan-
quiUté de la mer, et dist qu'il luy valloit mieirix
tomber entre les mains du roy mauvais et inn-
delle que repeter son pays et revoir; puis se gc-
mentoit de cellay qui lui disoit ses fortunes.
Comme il disoit ces choses , voicy vers luy venir
ung pescbeur robuste, fort et jeune , vestu d une
robe de vile sarge, devant lequel il se mitàge-
noulx , en plorant et disant : i< Ayes compa^on )
toy, quiconques soyes, à ce povre naufrage)
ma vie. » Le pescheur eut pitié d'Apolonius, »«
mena en sa petite maison et luy administra «es
povres vianaes lesquelles îl avoit, et se des-
bouilla de sa povre tobbe pour luy en
1er la moitié, puis lui dist : « Va en la cité»
où tu trouveras par advanture gens qui auront
de toy miséricorde ; mais si tu ne trouves ton
cas, retourne vers moy, car je te feray du rDiffJ^
qu'il me sera possible ; tant seulement je pne 05
moy avoir recordation si la grâce de Dieu te w
DES Histoires romaines. }))
gne retourner enta première dignité. » Lorsdist
JKpolonius : « Si je n'ay de toy mémoire, de re-
chief puisse naufrager et estre des vents marins
débouté sans trouver homme qui comme toy me
soit secourable.» Cela fait, il s'en alla tout droit
^ers les portes de la cité , lesquelles luy monstra
le pécheur. Quant Apolonius lut entré en la cité,
et pensast comment il demanderoit ayde ^ veit
vng jeune fils nud courant, ayant la teste d'huile,
selon la coutume du pays, oingte, ceint d'une
sabane, cryant et disant à voix haulte : « Venez
tous, pèlerins et serviteurs ; et ceulx qui se vou-
dront laver viengent au lieu et guinase des
baings. » Cela entendu, Apolonius entra es baings
et se lava, usa des liqueurs, et puis, quant il
eut tout regardé, il queroit son pareil^ mais point
ne le trouvoit ; et incontinent le roy Alastrates,
sei^eur de toute la région, entra avecques la
turbe de ses familiers. Lors, comme le roy jouoit
à l'esteuf avec ses gens , Apolonius s'ad)ousta à
luy, et, par subtilité et legiereté de corps et de
bras, l'esteuf au roy renvoya. Lors dist le foy à
ses gens : « Ostez-vous , car ce jeune fils est à
moy semblable. » Lors dist le roy à ses amis :
(( Jamais je ne fus si bien lavé que au jourd'huy
par le bénéfice de cest adolescent. Qu'il soit
quis » , dist le roy. L'ung des gens du roy alla
et congneut Apolonius à la roboe; retourna au
roy et dist : « Sire , celluy aue desirez sçavoir
est naufragé. — Comment le scez tu ? dist le
roy. — Son habit le manifeste , dit le serviteur.
— Va à luy, dist le roy, et luy dis que je lui
prie qu'il viengne manger avec moy. » Apolonius
vint au roy, et puis, le serviteur entra, disant :
))4 Le Violier
« are, pour ce qu'il est mal habiBé, ît n'os&j^
CMMT. » Un le rer le itf lisAiBer limiiiest0Ktt
et yfmc à luy . Apofonhis entre en la chambrera
roy, et Inj m assigné fieu pour se seoir à table.
Chascua ra»igeoit et beuvoit, fors Apo!oinas,q«
fitoraît ses fertunes et regardent en plorait le
■îtt&ie du banccjuet royaL Lors dist ungoes es-
cujos : « Sire» si je ne suis deceu, cestuy a en-
vje sus vostre fortune. — Non, dist le roy,tt
oppînes mal; mais il est dolent et Se triste de
aucunes choses lesquelles il a perdues. » Leroy
regarda d'un joyeulx visage le dolent Apolofflus,
et luy dist : « Mon amy, boy, prends les viandes,
et te monstre joyeulx , en espérant dioses pluJ
«randes. » Comme le roy le portoit, entra sa
Ile, desjà grande, qui fut baiser son père, puis
tous ceulx qui mangeoient à sa table ; puis re^
tourna à son père, disant : « Monseigneur, qi"
est celluy qui tient lieu devant vous bonnorable,
qui se deult et se melencolie ? » Lors dist le roy a
sa fille : «C'est ung jeune fils nauf&agé, /equej
m'a bien servy aux esbats et jeus du guinase;
pour icdle cause l'ay fait appeller à soupper avec-
ques moy; mais je ne puis nullement sçavotf
qu'il est. Interrogue le gracieusement, et quand
tu congnoistras son estât, paradventuretu aiff3^
de lay pitié. » La fille s'en alla à Apolonios et
luy (ïist gracieusement : « Très chier et très ho-
noré seigneur et amy, ta générosité et haaltc
contenance demonstrent ta noblesse ; se il ne te
vient à moleste, dis moy tonnoni et tes advenues
fortunes* »• Lors, quant le nauffragé Apolonrus se
veit ainsi pressé de la danie pour savoir son nom)
respondit et dist : ic Ma ' ués horaiorée dame,
n
<3
DES Histoires RdMAinrs. J35
puisque ainsi est que mm nmi désirez de sç^
r voir, je Pày en la flier perdu; si ina neUesie
X Youkz sçMwkr^ fe l'ay au p«^ ée Tliir driaissée^i»
.; Quaiit ta puce&e entenditee.c^teBaiiftagj^ApQi'
^r h»iius luj di^, elle le pik que ce fiist son piaf*
r; sir hiy âeda»rer ces choses {ans derement , affia
que mieolx les einenâm. Lors le naufiragé Apo-
lonius dist soft mofm et ses fortunes exposa; ce
dit, recommença à souspirer, parquov le roy
dtst à sa fiSe : « Ma fille > tu as pèche en sça^
vant sim nom, et ses anciennes couleurs as re*
nenvellées; ma <k>ulce fille, c'est bien raison^
puisque tu congnois son povre cas , que tu luy
monstres ta libéralité comme royne. » Quant la
fille congneut la volunté de son père , lors dist
au nauffragé Apolonius : <cApolonius, oste la
tristesse de ton cueur, tu es à nous; le roy te
fera du bien plus que tu n'en as pa-du. » Apo-
lonius, en gémissant^ la regratia , en estant hon-
teux. Lors dist le rby à sa nlle : « Ma fille, faicts
apporter ta harpe pour resjbuyr la compaignie. »
La harpe vint entre les doix de la fille, qui si
très doulcement sonna que chascun fut joyeulx
et moult loua la praticque de la pucellc roy^lle-,
disant au'on ne pourroit mieulx chanter. Chas->-
cun le aisoit, fors Apolonius, qui ne sonnoit mot,
parquoy 4e roy lui aist : <ô Apolonius , que son*
gesrtu f tu fais chose vile et deshonneste ; tu
vois que chascun prise ma fille de son art de
musicque , fors toy, qtfi la vitupères en te tai-
sant. » Dist Apolonius : «c Sire roy, si tu veulx
permettre, je sonnéray ce que je sçay :ta fille
n'est pas encores bonne maistresse sur le jeu de
tsa souef\re musicque ;: parquoy, fais moy bailler
))6 Le ViOLiER
la harpe , puis tu verras ce que tu n'as m »
Le roy luyfeîst la harpe donner. Et pmsiila
mode des tragédiens - et liricques saillit m
d'une chambre , se brancha la teste d'une coa-
ronne de laurier et rentra devant le roy, et cm;
mença à sonner si très mélodieusement que u
sembloit à tous que ce ne fut pas Apolonius,
mais le grand ApoUo ; chascun alors dist que ja-
mais on n'avoît ouy si bien chanter et resonner.
La fille du roy, ce voyant, fut esprinsedePamout
de Apolonius, et dist à son père : « Sire,pannet-
tez-moy donner à Apolonius ce qu'il me plaira.-
Je le veuhc » , dist le roy. Lors la fille fut à son
trésor et apporta ung moult beau et riche pré-
sent, et puis dist à Apolonius : « Seigneur, preB®
ces deux cens talens d'or, et d'argent quatre
cens livres , robbe copieuse , vint serviteurs et
dix chamberières, par le bénéfice de mon père.»
Ce print Apolonius ; et , ce fait , chascun pnnt
congé. Et lors Apolonius , en remerciant le roy
et sa fille , print de eulx congé bien honneste-
ment et s'en alla. Il dist à ses gens et serviteurs
ce que la fille du roy lui avoit donné. « Pr?^^
ce qui nous est distribué et allons quérir logis. »
La fille estoit moult marrye de perare ce qu eue
aymoit le plus ; dist à son père : « Mon trèschier
et bien aymé père, vous sçavez que si Apw^
nius est logé en quelque mauvais lieu, q^
pourra bien perdre tout ce que luy avez donné;
faites luy céans préparer une chambre. »Ceque e
royfist taire, dont la fille fut bien joyeuse.Touteu
nuyt elle ne dormoit pas, car elle estoit embrasée
de l'amour du plus beau et du plus honneste homine
du monde. Le lendemain elle se leva plus matin
DES Histoires romaines. jj^
qu'elle n'avoit de coustume, et -s'en 9ila à la
chambre de son père, qui luy demanda comment
elle estoit si matin levée, contre sa cousturae.
<c Je ne saurois dormir, dist la fiilçi. Je te prie ,
mon père, qu'il te plaise me baillef à Apolonius
pour me apprendre Tart de la harpe, car j'ay
moult grant et singulier désir congnoistre son
art. » Le roy fist appeler Apolonius et luy bailla
sa fille à celle fin que il luy apprint son art, luy
promettant grand loyer. Apolonius respondit que
il lui monstreroit l'art ^ ce que ledit Apolonius
fist. La fille du roy fut, après quelaue temps, si
malade de l'amour du jeune fils Apolonius qu'elle
ne sçavoit que faire. Le roy fist venir tous les
médecins , lesquels la revisitèrent, mais point ne
trouvèrent qu'elle fust malade. Lors après peu
de jours vindrent trois jeunes princes au roy qui
luy demandèrent sa fille pour sspouse. (c Nous
sommes, dirent-ils au roy, subjects de noble
parentelle; pourtant, eslis lequel de nous trois
sera ton gendre. — Vous estes, dist le roy, venus
à temps importune, car. ma fille vacque pour
vray à l'estude , qui est cause que elle est fort
malade, comme imbécile; mais, affin que trop
longuement ne defferez, escripvez chascun son
nom et les qualitez des douaires que vous avez ,
affin que je les envoyé vers ma fille, si qu'elle es-
lise celluy qu'elle vouldra. » Cela fut fait. Le roy
print les escriptures, les leut et signa, et les bailla
à Apolonius, disant : « Maistre, baille ces lettres
à ta disciple. » Lors Apolonius porte les es-
criptures à la fille du roy, laquelle luy deist pour-
quoy il estoit entré tout seul en sa en ambre. Dist
Apolonius : « Ton père te envoyé ceste rescrip-
Violier, 22
)}8 Le Violier
lion. » Elle Icut l'escripture , puis çecU les let-
tres contre terre, regardant Apolomus, quêtant
elle aymoit , en luv disant : « Maistre , mais es-
tu point dolent qu'il feuk que autre mary que toy
je prengne ? — Non , dist fl , pour ce que tout ce
qui est en ton honneur sera à mon prouffit. —
Maistre, dist la fille , si tu me ajrmois, tu en se-
rois dolent. » Elle rescript et signa les lettres,
les envoyant par Apolomus à son père , conte-
nant que ^ paternelle clémence permeltoit son
désir à exécution mettre, qu'elle ne vouloit en m-
nage que lenauffragé. Comme le royignorastquj
cstoit ce naufragé, distaux trois princes : « Lequel
devons est nauffragé ? » L'ung d'eulx, nommé Ar-
donius, dist qu'il avoit souffert nauffirage. L'autre
dist : « La maladie te consume sans jamais cstre
sain , car tu ments. Jamais tu ne passas les portes
de la dté. » Quant lé roy vit que aucun des trois
n'avoit souffert nauffraçe, regarda Apolonius et
luydist ; « Prends ces lettres et les lys. Possible
peult estre que tu les entends mieulx que moy>
car tu estoys présent à la rescription. » Apolo-
nius leut les lettres, et quant il cogneut que "
estoit de la fille du roy aymé, il fut honteux. Au-
quel le roy dist : « Apolonius, tu as trouvé cel-
luy nauffragé. » Lors de honte peu parla Apolo-
nius , en monstrant la sagesse de sa bouche. I^
roy congneut adoncques que sa fille rescripvoit
de Apolonius le naufragé. Parquoy il deist aii^
autres , mais que sa fille fust guarie, qu« " y
envoyroit quérir. Parquoy ils s'en allèrent après
le congé prins. Le roy entra en là chambre oe
sa fille tout seul, disant qu'elle luydist qui estoit
celluy qu'elle avoit esleu pour son niary et es-
DES Histoires romaines. jj9
poulx. Elle se gecta contre terre en disant : « Mon
très chier père, je veulx, si c'est le plaisir de
vostre royalle majesté, Apolonius le nautfragé. »
Le roy, lors, voyant les larmes de sa fille, la leva
de terre , en disant : « Ma très chière et bien
aymée fille, ne te soucye point, car tu auras
celluy que ton noble cueur désire. Je Tayme
comme toy, car il est homme pour aymer. Et
sans plus différer, le jour des nopces constitue-
ray. » Le lendemain, le royfist convocquer tous
les seigneurs, barons et amys des cités voisines,
et leur dist : « Messeigneurs, ma fille s'est déli-
bérée se marier à Apolonius, qui bien me plaist,
car il est prudent et sage. Parquoy, je vous prie,
faictes joye de ceste paction.» Cela dit, constitua
le jour des nopces, qui fiit en brief célébré. Et
après les nopces, fut la sage fille du roy enceinte
d'enfant. Comme elle estoit en cest estât, il ad-
vint que elle alloit ung jour le long du rivage de
la mer, accompaignée de son bon mary Apolo-
nius. Ledit Apolonius veit alors une moult belle
navire de son pays. Il parla au patron, et luy«
demanda dont il venoit. Le patron dist : « Je
viens de Thir. — Tu as nommé mon pays », dist
Apolonius. L'autre respondit : « Tu es donc-
ques de Thir ? — Oui , dist Apolonius. — As tu
point, dist le patron, congneu aucun nommé
Apolonius, prince de ce lieu ? Je te prie que si tu
le vois d'aaventure, que tu luy dies au'il se res-
jouysse , car le roy Antiochus et sa fille ont esté
frappés de la fouidre, parquoy tous ses biens et
tout le royaulme sont à Apolonius réservés. »
^uant Apolonius cela congneut, il fut joyeubcet
dist à son épouse : « Je te prie, ma chère dame.
)40 Le ViOLiER
qu'il te plaise me donner congé pour aller pwj-
are possession de mon royaulme. » (tontlajuc
du roy cela cogneut , elle plora moit tendTc-
ment et dist : « Ha ! mon seigneur, si tu estas
loing de moy, tu deveroys venir à moy et à mon
acouchement ; et maintenant, toy qui es près, me
veulx laisser! S'il est ainsi qu'il soit forcé que tu
partes, mène moy avecques toy. » Apolonius vint
au roy et luy dist les nouvelles, comment Anuo-
chus estoit frappé du jugement de Dieu avecques
sa fille, parquoy il estoit roy de son royaulme, a
qu'il Youloit aller soy faire mettre la couronn^
sus sa teste. Le roy de ce fut fort jojeulx et lu;
donna congé, llfist préparer ses navires et gamii
de toutes choses nécessaires , bailla à sa femme
lors une nourrice nommée Liguyde, pareili^^
une sage femme pour luy subvenir à son aftaire.
Puis le roy baisa sa fille et son gendre, pr»»
d'euU congé , les conduysant jusques au nvage
de la mer, et les laissa nager, les commandant a
Dieu. Quant ils eurent aucuns jours esté sus mer,
vint une grande tempeste , si que la fille d^ ^^ï'
qui jà faisoit une belle fille, fut faicte comme
morte , parquoy chascun de sa famille commeîY
à plorer et à Draire. Ce voyant et entendant,
Apolonius accourut et vit quasi sa femme morte-
De lamenter ne cessa le triste roy Apolonius, e
tranchoit ses vestemens depuis la poitrine jusque
en bas. Il se gecta sus le corps d'elle, disaw-
<c Ma chière dan>e, que pourray je dire de toy
ton père ? Que luy respondray je ? » Comme i
disoit cela, le patron, qui cuyaoil.qu'eJie j^^
morte, dist que la nef ne pourroît porter chose
morte : « Commande doncques , dist il à Apolo*
DES Histoires romaines. 341
nius, le corps gecter en la mer, si que nous puis-
sions évader. » Lors dist Apolonius, si triste que
plus ne povoit : « O vilain infâme ! que djs tu ?
veulx tu que ce noble corps, qui tant de bien m'a
fait, soit gecté â perdition ? » Il appela tous ses
serviteurs et leur deist : i< Faites ung vaisseau
préparer, et soit bien cymenté tout autour, et là
dedans je mettray une carte de plomb. Soit aussi
ce corps paré des aomemens précieux et royaulx,
et grant nombre d'or soubs le chief soit mys. »
Tout ainsi fut fait qu'il le commanda. Puis baisa-
le triste corps de son espouse , cuydant qu'il fust
mort et deminct. Et en le baisant tant de foys
qu'il peut, l'habandonna à nager sur mer. L'en-
rant commanda à estre bien nourry et soigneuse-
ment, affin qu'il le peust au roy, père de son
espouse, présenter, en lieu de sa fille, qu'il espe-
roit estre morte, toutesfois non estoit. Helas, dur
helas! fut alors bien proclamé. Quant le digne
corps de la très sage et tant belle dame fut mys
entre les bras de la mer, le tiers jour la mer gecta
le vaisseau où estoit le corps de la royne sus le
rivage des Ephesiens, et arriva près de la maison
d'ung médecin nommé Cerimonis, qui ce mesme
jour avoit esté sur mer. Le médecin avoit veu le
vaisseau nageant; il print la dame et la fist por-
ter en la ville. Et quant le corps fut en la cité,
le médecin regarda et congneut que c'estoit une
fille de roy, à ses vestemens et à sa beaulté.
Chascun qui vit la fille du roy disoit qu'il ne luy
failloit autre chose fors immortalité, tant estoit
plaine de beaulté. « Nature, disoit le médecin,
n'estoit pollue ne souillée quant ce noble corps
forma, car point n'est vicieux. » Ses cheveuixes-
342 Le Violier
toient d'ane couleur d*or reluysant , et avoit le
fronc plain sans aucune difformité. Ses deoi
yeulx comme deux estoilles sintilloient , descrip-
vant la volubilité de l'orbe céleste. Brief, die
estoit si bien formée que sa nature de fonnation
avoit , à sa création, toutes les parties des autres :
dames, et beaultés, pour la parer de tous mem-
bres et organiser, emprunté. Le médecin, cuy-
dant que ce corps ftist mort , fut tout estonne et
dolent, et disoit: « O bonne pucelle, commeni
estes vous ainsi délaissée ? » Soubs la teste trouva
le trésor aue son espoulx, le bon Apolonius, avoit
mys , et la carte de plomb , qui estoit escnpte,
parquoy il futesmeu de la lire, qui contenoit que
celluy que ce corps trouveroit eust dix escus d or
pour ses peines, et dix pour le faire mettre û^
^ — — - www — 'w-«a'w«>, iirv -•.••« ar^v^^aa — ■«» — -~ «Il
dans sépulture. «Soit fait, dist le médecin,! or-
dre de l'ensepulturer, et soit plus fait qtïc»
royalle doulceur ne requiert: car je promets i
mon Dieu que plus luy donneray du myen que
la carte ne commande. » Comme il faisoit préparer
le feu pour le corps brusier à la manière des
royaulx, et d'autre part tirer Iç corps du lieu ou
il estoit, son disciple survint , qui estoit jeu^^
mais il valloit bien ung plus ancien que wj
quant à son art: car quant il vit le corps, et son
maistre luy dist qu'il Tarrousast du aeniourm
de l'oignement qui estoit en une fiolle, ledit ser-
viteur, voulant faire le commandement de son
maistre , bien congneut qu'il n'estoit pas mort,
car après qu'il eust osté les robbes de dessus le
corps, en l'arrousant de l'oignement, il se^?
mouvoir les entrailles. Il fiist tout estonné. l|
touchoit les veines, les naseaubc, la bouche ;
DES Histoires romaines. ^43
pareillement tous autres membres. Cela veu , il
congneut comment la mort et la vie de ce corps
conibattoient, puis dist aux assistans. « Metez,
dist il, les fagots aux quatre coings de ce vais-
seau, et faictes ung petit feu et lent. » Laquelle
chose faicte, le sang qui estoit figé se desas-
sembla par la chaleur et coula par les veines ;
puis dist le disciple : « Maistre, la pucelle vit et
n'est pas morte. Je le monstreraypar expérien-
ce. » Lors il'fist mettre la dame sus ung lict et
fist chauffer de l'huile dessus son estomach. Il
mouilla de la laine , puis la meist sus le corps,
tellement, que de plus en plus le sang coullôit
par les vaines. Lors la povre dame commença à
esveillerson esperit vital , et deist: (^ Quel qui
tu soyes, ne me touches fors comme il est néces-
saire , car je suis fille de roy et femme de roy. »
Le disciple s'en alla à son maistre tout joyeulx, et
dist: « Elle vit, elle vit. » Le maistre fut joyeulx
et approuva moult la science de son disciple,
puis feist la royne substanter de viandes délicates
et legières. Fist bailler à son disciple son salière
qui estoit ordonné. Après aucuns jours, le médecin
adopta la fille du roy en sa fille , laquelle le pria
qu'elle fust gardée chastement entre gens de re-
ligion ; parquoy il la fist mettre lors avecques les
femmes au temple de Diane. Ce pendant ces
choses, Apolonius, plus dolent que aucun homme
mortel , arriva au pays de Tharse , puis descen-
dit dedans la maison de son hoste nommé Stran-
guilion et de sa femme Dyonisiade , les salua et
racompta toutes ses fortunes , parauoy il les sup-
plioit de nourrir sa fille , puisque la mère si es-
toit morte. « Je m'en vois, dist-il, prendre pos-
j^ Le Violier
stoSjîon du royaulme d'Antiochus, mortnnser^
blement , et ne retoumeray pas à mon sue le
roy, puisque j'ay sa fille laissée mourit, am
pluslost exerceray le stille de negodateur. Faic-
tes nommer ma fille Tharsîe , je vous supply, ei
qu'eUe soit avec la vostre , Philômacie tiomniee, |
nourrie; voîcy sa nourrice qui s'en donnera
gaitle. » Cela dit, il bailla or et argent à Stran-
guîlion , vestemens precieulx et autres choses,
Euis jura en se départant que jamais ne feroit sa
arbe , ses cheveulx et ne rogneroit ses on-
gles que premièrement il n'eust sa 611e manee.
Stranguilion luy promist et fit serment qu il »
garderoit diligentement; puis monta sus mer
Apolonius , et s'en alla es loingtaines régions.
Quant Tharsie , sa fille , fiit en Paage de cinq
ans, elle fut aux escolles baillée pour apprenû»
les sciences avecques sa compaigne Philornacie,
quant elle fut en la fleur de quatorze révolutions
ae années , ung jour, comme elle venoit des e^
colles, trouva sa nourrice bien fort malade, w
cause de sa maladie demanda ; la nournce wj
deist : « Escoutez , belle fille, mes parolles, ei
en vostre cueur les réservés. Que cuyde-ta)
disl-elle, de ton pays, et qui est ton père, i
mère , tes parens et autres ? » Dist la gente pu-
celle : « Mon pays est Tharsîe , mon père Stra^
guilîon et ma mère Dyonîsiade. — Non , dist la
nourrice plorantmoult piteusement : Apoloiwu^^^
Thir est ton père pourcertain, et ta mère Lucine,
fille du roy Altistrates. » Puis luy compta toute
la manière comment sa mère , par fortunes^
vents, estoit morte sus mer; comment sonp^fc
Tavoit à Stranguilion baillée pour gouverner, «
< ■
DES Histoires Roif^iNES. ,345
qu'il avoit juré et voué que jamais Ae f^C^sa
barbe jusques qu'elle fust honnestement mariée.
« Je te prie, deist-elle, si tes hostes te fdnt
quelque moleste quand je seray morte , que tu
ailles et monte au marché, et là tu trouveras la
statue de ton père, puis diras et cryeras à haulte
voix que tu es fille de celluy qui est par la sta-
tue représenté, car les citoyens le bei]éfice de
ton père recorderont alors , si au'ils te vengeront
pour l'amour deluy.» Lorsluyaeist la fille : « Ma
chière nourrice, je proteste que de tout cecy ne
congnoissois aucune chose. » Cela dit, la nourrice
rendit l'ame. La fille l'a mise en sépulture par
crande lamentation et plore sa mort par l'espace
de l'an complet ; cela fait, comme par devant alla à
l'escolledes arsliBeraulx, et quant elle retoumoit,
jamais ne beuvoit et mangçpit que premièrement
elle n'allast au monument de sa nourrice. Comme
elle cheminoit ung jour avec sa mère putaine Dyoni-
siades par le marché, tous les bourgeois la regar-
doient et disoient que c'estoit la plus belle fille du
monde, parquoy heureux estoient ses parens; et
disoient que celle qui e&toit avec elle n'estoit
pas telle, c'est assavoir Philomacie, fille de
Stranguilion. Helas! si les citoyens l'eussent
congneue, pour l'amour de son père sachez que
ils l'eussent honnorée de noble sorte; mais ils
ne la congnoissoient pas. Dyonisiade mettoit en
depuis quatorze ans , ne n'est point venu la
veoir ; je croy qu'il est mort ; sa nourrice pareil-
lement est morte; je n'ay personne qui soit mon
)46 Le ViOLiER
envîeulx ; je la mettray à mort, et de ses aomt-
mens omeraj ma fille. » Comme cela disoit, ml
ung homme d'un village, nommé Theophille,le
quel appella et luy disl que s'il vouloit argent
gaigner, qu'il allast Tharsie metue malement à .
mort. Le mestaier luy dist : « Qu'est ce qu'el a j
fait ? elle est innocente, sans péché, comme )e ^
croj.— Si tu ne le fais , dist la dyablesse Dyo-
nisiade, tu t'en repentiras. — Comment le pourray-
je faire ? dist le mestaier. — Bien ! dist renra-
gée : tous les jours elle a de coustume que, de-
vant boire ne manger, elle va, au retour dts
escolles, sus le monument de sa nourrice. li
seras appareillé avecques ung couteau , et h
prendras par les cheveubc en luy mettant le cou-
teau en la gorge ; puis la gecteras en mer, et tu
auras la liberté de moy et grant loyer. i> Le mes-
taier Theophille print ung couteau et s'en alla
musser au monument de la nourrice, gémissant
et plorant tristement, et disoit : « Helas ! je suis
bien malheureubt de vouloir acquérir liberté par
effusion de sang qui est innocent et vierge. » l^
pucelle vint des escolles et print du vin, comme
elle avoit de coustume , puis vint au monument
de sa nourrice , là où le mestaier rustique la print
par les cheveulx et la gecta contre terre pour la
tuer. Mais la povre Tharsie luy dist : « Theo^
f)hile ! qu'ay-je fait contre toy, pourquoy tu me
àis mourir? — Tu n'as fait aucune chose, dist le
mestaier, mais il fault que tu meures. — Laisse-
moy doncques prier mon Dieu, devant que me
bailler le coup de la mort. — Fais donc tost, dist-
îl ^ Dieu congnoist bien comment je suis de ce
faire contraint. » Comme elle faisoit son oraison.
DES Histoires romaines. 347
les larrons et pirates de mer virent le traistre qui
tenoit le glaive pour l'occire, soubs le jou d'une
raontaigne, lesquels s'escrièrent: « Pardonne-luy,
traistre, garson barbare, la fille sera nostre proye,
non pas ta victoire. » Le traistre s'en fuyt du
monument et se mussa vers la mer. Les pirates
prindrent la vierge Tharsie, puis fuirent en la
mer. Le mestaier Théophile retourna à la dame,
faignant qu'il avoit la fille d'Apoionius à mort
mise. Parquoy il falloit prendre robbes de dueil,
pourfaindre qu'elle estoit morte de griefve maladie
soubdaine. Quant Stranguilion entendit la mort
de la fille , tant fut paoureux aue c'estoit mer-
veille. Il se fit bailler robe de aueil, disant qu'il
estoit de ce péché enveloppé. « Helas, que dois-
je faire ? disoit-il. Le père ae ceste fille tant a fait
de bien en ceste cité, et on luy rend le mal pour
le bien. La lyonne d'envye ce mal a perpétré.
Mauldicte femme ! disoit-il à son espouse , pour-
quoy as-tu ce fait, toy ennemye de Dieu et du
monde ? « Sa femme ne sçavoit que respondre.
Pour faindre sa malice, de drap noir se vestit et
sa fille semblablement, puis furent devant les
citoyens, en rendant fainctes larmes, et disoient :
<( Vous, citoyens, nous plorons à vous, car la
belle Tharsie par cas de maladie si est morte,
laquelle nous avons fait ensepulturer, et sans
fin retournons en nos yeubc la pitié de sa mort. )>
Les citoyens ) qui avoient eu congnoissance que
c'estoit la fille d'Apoionius, furent .bien dolens
et marrys, et firent faire la statue de Tharsie près
de celle de son père, qui estoit tant ajmé en
celle cité. Ceulx qui la pucelle ravirent vindrent
à la cité Machilente. La fiUe^ pour ce qu'elle es-
'4'
-* -^ - "*.«-■ * -■-••»
J48 Le Violier
toit beDe, fiit ajNreciée i>our vendre. Quelchm
macquereau, que là estoh, la voulut apreder,
mais Athanogora, prince de celle ché, la voyant
belle, sage, constante, plaine de doulceur et
noblesse, pour l'avoir offrit dix sisterces d'or,
et vault ung sisterce deux livres et demye.
Le macquereau dist qu'il en donneroit vingt.
« Trente, dist Athanagora. — Quarante, disl
le mac()uereau. — Cinquante , dist Athanagora.
— Trois vingts», dist le macquereau. Athana-
gora lors dist qu'il en bailleroit quatre vingts
et dix, et lors le macquereau en promist cent et
dist que s'on en promettoit plus largement,
qu'il metteroit davantage. La povre Tharsie, gé-
missante, fut contraincte d'entrer, après le mac-
quereau, en ung lieu ord et infâme, comme
bordel publicque, là où il y avoit une statue
nommée Priapus, qui avoit le membre de la gé-
nération d'or, aomé de pierres précieuses, le-
quel luy voulut faire le macquereau adorer.
«Adore, dist-il, ce Dieu. — Non feray, dist
Tharsie; jamais, à Dieu ne plaise, que ung tel
soit par moy adoré. Sire, dist-elle, mais es-tu
{)as lapsetene ? — Pourquoy le demande-tu ? dist
e macquereau. — Pource,distlapuceUe, quêtes
lapsetenes tel adorent. — Scez-tu pas,toy povre
fille misérable, dist le garson, que tu es en la mai-
son d'ung macquereau avaricieux entrée.?— Las!
dist la vierge , se gectant à genoulx à ses pieds,
sire , pardonne-moy et ne prostitue point tm
virginité. » Lors dist le macquereau : <( Scès tu
pas bien que es maisons des bordeaulx, 1^
prières et les larmes n'ont point de lieu h> Il ap-
pelle ung sien famillier et luy dist qu'il aornast
DES Histoires romaines. )49
la pucelle d'habillemens precieulx et qu'elle
eust une supercription et titre que quiconque
I^ violleroit li donneroit demi franc, puis seroit
à chascun pour tel pris habandonnée. La pu-
. celle fust en la manière des paillardes accous-
trée gorriièrement et lubricquement, puis fut
avecques les sons des instrumens, après le mac-
quereau, au bordeau menée le tiers jour, et là
estoient plusieurs venus pour avoir sa compai-
gnie. Mais Athanagora entra le premier à elle,
la teste découverte, ce que voyant, la povrete
Tharsie se gecta et prosterna à ses pieds, di-
sant : « Sire, pour l'honneur de Dieu, ne macule
point ma virginité. Résiste contre la volupté de
ta luxure, s'il te plaist. Ecoute le cas de mon in-
félicité et considère la noblesse, qui m'a prou-
créé.» Quant elle eut tout son cas recité, le prince
fut confus et plain de pitié , et luy dist : « J'ay
une fille qui est à toy semblable, de laquelle je
crains semblable cas. » Cela disant, il luy bailla
ung escu d'or et luy dist : « Tu as plus pour ta
virginité qu'il n'a esté imposé; dis aux autres
oui à toy viendront comme à moy, et tu seras
aelivrée. » La pucelle le remercia bien honnes-
tement et le pria qu'il ne dist aux autres ce
Qu'elle luy avoit dist. « Jamais je ne le diray,
dist Athanagora, prince de celle cité, si ce n'est
à ma fille, pour la préserver de tel cas. » Atha-
nagora saillit, piorant, et rencontra ung autre
qm alloit au bordeau à la pucelle, qui luy de-
manda combien il avôit baillé pour sa virginité,
et il luy dist. Il estoit fort triste. Le second en-
tra -et la pucelle ferma l'huys, comme il estoit
accoutumé. « Combien as-tu eu du prince ? dist
i3'
J50 ^ Le VïOLiER
le second à Tharsie. — Quarante beaux escus,
dîst-elle. — Prends, dist-il, une livre d'or en-
tière. » Lors , Athanagora , lequel Pescoutoit,
entendh sa promesse et luy dist : « Tant plus tu
luy donneras, tant plus elle plorera. » La fille se
gccta à ses pieds, après qu'elle eust l'argent, et
luy compta ses fortunes, comme à Athanagora,
parquoy celluv jeune qui la voulcHt diffamer et
prostituer la fist lever et luy dist : « Liève toy ;
nous sommes hommes, et pourtant tous subjects
à fortune. » Cela dist, il s'en alla; et, en s'en al-
lant, Athanagora rioit, qui dist à l'autre : w Tu es
ungffrand homme! N'as-tu à qui donner tes lar-
mes fors à moy?» Ces deux jurèrent, l'un à Pau-
tre, que point ne diroient le secret de la fille àt
royaulté. Ils attendoient les autres. Plusieurs iâ
furent en la sorte, qui baillèrent çrant argent à
Tharsie, sans la toucher, de la pitié qu'elle leur
faisoit, quant elle leur proposoit son triste cas.
Ce fait, elle saillit et bailla son areent au mac-
quereau, qui luy commanda qu'elle luy en ap-
portast tous les jours autant. L'autre jour il sceut
qu'elle estoit encore pucelle, dont il fust marrys,
et dist à son familier, qui estoit ducteur des pu-
celles , qu'il l'allast despuceller. Le ducteur de-
manda à Tharsie : « Dy-moy, dist-il , si tu e*
vierge. — Las ouy, dist, tant qu'il plaira à mon
créateur. — Comment doncques as-tu tant eu
d'argent ? — J'ay, deist elle, tant ploré en tb-
comptant mes doloreuses fortunes, que les
hommes ont eu de ma virginité pitié. Sire, ne
fais pas pis qu'ils ont faict, donne pardon à »
fille du roy captive. » Lors dist icelluy : « Mon
maistre le macquereau est très fort avaricieulx;
DES Histoires romaines. 351
je ne sçay si tu pourroys saincte demeurer et
vierge. » Lors elle luy respondist et deist : « Je
suis des ars liberaulx instruicte, si que je puis en
genre masculin chanter doulcement. Maine moy
en ladite cité pour ouyr ma facunde. Tu propo-
seras les questions au peuple ; lors je te les
soubdray. Par ce moyen assez amasseray ar-
gent et pecune. — 11 me plaist bien », dist-il.
Cela fait, elle fut en la place de la cité menée.
Chascun courut pour la veoir et ouyr. A toutes
les questions et demandes respondit la pu-
celle si sage, tellement qu'elle gagna grant ar-
gent. Xthana^ora , cause de la conservation de
sa virginité, la recommanda au conducteur et
serviteur du macquereau , et luy donna grans
dons pour la conserver vierge. Comme ces
choses se faisoient, Apolonius, son très chier
père, vint en la maison de Stranguilion. L'an
Quatorzième de son départ jà passa en la cité
de Tharse. Lors Stranguilion courut à sa femme,
comme demy enragé , luy disant qu'il n'estoit
pas mort, mais estoit venu quérir sa fille. « Que
ferons-nous, nous povres misérables? — Prenons
robbe de deuil, deist la femme, plorant et expri^
mans tous fainctes larmes , dissimulant que sa
fille soit de subite maladie morte. » Comme cela
se faisoit, Apolonius entra, et les voyant plorer,
leur demanda la cause de leur lamentation. «Je
croy, dist-il, que ces larmes gectées et respan-
dues ne sont pas à vous, mais à moy.» Dist
lors la femme Dyonisiade : « Non. Pleust à Dieu
que autre aue moy et mon mary te deist la ve-
nté de ta fille : pour vray est morte subitement.»
Apolonius , oyant parler de la mort de sa fille,
)>2 Le Violikr
fbt q«asi comme, mort longtemps sans patlei.
Toutes fois il dist enfin : « O femme, femme 1 s'il
est ainsi que tu dys, qu'est devenu l'argent elles
robbes lesquelles |e te laissay ? » Lors &sx la feift*
me: « Sire, Tune partie si est perie, mais l'autte
non. Et affin que de ce tu ayes tesmoi^age, >
les citoyens de toy remembraoles ont fait ung j
sepulchre de cujrvre pour ta fille, près de la sta-
tue, lequel tu pourras veoir. » Apoionius, croyant i
sa fille morte, print ses bagues et les iist porter l
k ses navires, et alla au sepulchre que on avoit
fait cour sa fille. Lors il leut le titue, demeurant
quasi immobile, si qu'il ne pouvoit plorer, et di-
soit en mauldissant ses yeulx : a mes yeux
plains de crudelités, ne sauriez-vous plorer la
pitié de ma fille i » Cela fait, il s'en alla à ses
gens, à sa nef, et dist à ses serviteurs : « Gectez
moy en la profondeur de ceste mer, mes amys,
je vous prie. Je convoite dedans ces eaux rendre
mon esprit aujourd'huy. » Les serviteurs, ce
voyant, le consoloient sans consolation; car ses
douleurs oublier ne pouvoit. Çoinme il nageoit
pour retourner en Tnir, le vent se mua si qu'il
rust agitté des vents merveilleusement. Toutes-
fœs, tant Dieu prièrent ceulxqui estoient en la
nef, qu'ils arrivèrent en la cité de Marchilente,
là où estoit sa fille Tharsie, qu'il esperoit estre
morte.. Le gubernateur de la nef fiit fort joyeulx
et fist démener grande solennité pour la victoire
de leur port. Lors dist Apoionius : « Qui ^^^^
qui frappe mes aureilles du son de joyeusetéet
lyesse r » Le gubernateur de la nef dist : « Res-
}ouys-ioy, sire, car aujourd'huy iious célébrons
les festes natalices. » Lors recommença à gémir
DES Histoires romaines. ^5^
.; Apolonius et dist : « Or doncques , tous vous '
\^, ferez feste fors que moy. » Il donna à ses gens dix
r, escus pour faire leur feste, disant: « Faictes
bonne chière, vous, et me laissez en mon amer-
tume; car, quiconque m'apellera ou me fera
'^ chière, je luy feray coupper les cuysses. » Le
dispensateur porta les provisions à la nef pour
soienniser ce jour en convis et bancquets.
Comme la nef d'Apolonius fiist la plus belle,
mieulx chargée de oiens^ et que les nauton-
niers d'icelle plus fissent grande joye que les
autres, Athanagora, qui avoit Tharsie délivrée
du bordeau et qui Taymoit de bon amour, fust
à Tesbat sur les rivages , et voyant la nef d'A-
polonius plus belle que les autres, d'elle s'ap-
' procha. Lors les gens d'Apolonius l'invitèrent de
' manger avec eulx etfaire solempnité, ce qu'il fit
^ de bon courage ; descendit avec eulx , beut et
mangea , puis bailla dix escus d'or, disant :
;; « Voilà pour mon escot, puisqu'il vous a pieu
moy inviter à vostre feste. » Quant Athanagora
vit tous les discumbans, il demanda le seigneur
de celle navire. Le gubemateur respondit :
<c Nostre maistre, dist-il, est en deuil et fort se
lamente , car il a sus mer sa femme perdue, pa-
reillement en estrange terre sa fille.» Lors,
Athanagora dit à son serviteur nommé Carda-
nius : <( Descends où il est, et tu auras deux
escus pour luy dire que le prince de ceste cité
le prie qu'il saille des ténèbres à lumière. » Dist
Cardanius: «Je ne sçauroys faire refaire mes
jambes pour deux escus , car nostre seigneur a
juré que le premier qui à luy ira qu'il luy fera tran-
cher les jambes. » Dist Athanagora : « Celle loy
kM«/, 23
/
}54 ^B ViOLIER
est à vous consthuée , nompas à moy. 3e àes^
cendray à luy au fonds de la navire; oictes-moy
comment il a nom. — Apolonius », dirent les ser-
viteurs. Quant 11 entendit son nom nommer, il
luy souvent que Tharsie lui avoit nommé son
père par ce nom. Il descendit au fond de la nef
et dist à haulte voix : « Apolonius, Dieu te sa-
lue. » Quant Apolonius se vit nommer, estimant
que ce tust quelc'un de ses gens, leva le visage
fort furieux pour regarder. Et lors congneut que \
c'estoit un estranger honneste, sage, prudent et
beau , parquoy il se teut sans mot sonner. Lors
luy dist Atnanagora: «Apolonius, j*ay sentuque
tu es en douleur pour la perdition de tes prind-
paulx amys, et pourtant je te suis venu consoler.
Mon aray, liève-toy et espère que, après les té-
nèbres. Dieu envoyé la lumière. Tu auras, au
plaisir de Dieu, après ton pleur lyesse. » Apolo-
nius leva la teste, disant : « Qui es-tu, seigneur,
qui parles à moy ? Va en paix et me laisse mou-
rir en ce lieu, car autre chose ne demande pour
tous mes soûlas. » Adoncques Athanagora con-
fus remonta au hault de la nef et dist qu'il n'es-
toit possible de modérer Apolonius. Il manda
au macauereau qu'il luy envoyast Tharsie, pouf
ce qu'elle estoit sage, ce qu'il fist. Et quant elle
fut venue, soubdainement il luy dist: «Des-
cends là bas ; car par ton estude de bon conseil
par adventure pourras consoler et engarderle
seigneur de ceste nef de mourir es ténèbres, le
consolant de sa femme et fille qu'il a perdues.
Si tu peulx cecy faire, certes je te donneray cenf
talens d'or et autant d'argent, et par l'espace de
trente jours te rachepteray des mains du mac-
DES Histoires romaines. ^.55
quereau. » La pucelle, ce voyant, huinblement
descendit là où estoit son père , qu'elle ne con-
gnoissoit, et le salua doulçement en disant :
« Salut à toy, quiconques tu soyes. Saches que
la vierge qui entre ces nauffrages toujours a pré-
servée sa virginité te salue. Resjouys toy, ô
homme triste ! » Lors elle commença à chanter
de sa voix mélodieusement dictez et chançons
moult belles, si armonieusement que Apolonius
lors s'esmerveilloit de son armonieux langage
tant désert. Elle disoit ce qui s'ensuyt : <( Je voys
par les bordeaulx et toutesfois point n'en suis
coupable , comme la rose qui . est entre les
espmes n'est point voillée par leur poihcture.
Je suis comme le couteau tombé des mains du
frappant ; je suis à un macquereau baillée, toutes-
fois point vioUée. Si mes parens je congnoissoys,
les larmes de mes playes cesseroient. Je croy
que, nonobstant ma douleur. Dieu vouldra chan-
cer ma couleur, et seray faicte joyeuse quelque-
fois. Resjouys toy, homme; liève ta face contre
le ciel que Dieu a fait et formé. » Lors Apolo-
nius leva les yeux ; et quant il veit la pucelle,
les bondes de son cueur rompirent et eschappè-
rent les undes de ses anciennes douleurs par les
yeux de la teste, plus que devant, disant à la
pucelle : « Las! et aue bien me dois maudire!
toutesfois je rends à la noblesse grâces et mercis,
priant Dieu que tu soyes à tes parens rendue,
comme désirée, toy qui es de si excellent li-
gnage. Prendz cent escus et te sépare de moy,
sans plus m'apeller; j'ay grant honte de veoir
Ï^ar tes belles chansons renouveller mes dou-
eurs.<>) La pucelle. print Taigent qu'il luy donna;
)56 Le Violivr
et remonu au hault de la nef , à laquelle £sl
Athanagora : « Où vas tu, Tharsie? tu as en yain
travaillé. N'as tu oncques sceu faire vers cest
homme miséricorde, qui se veut meurtrir? —
J'ay faut le mieux c^u'il m'a esté possft>le , mais
je ne luy fais que nuire, dist Tharsie y si «^u^ilm'a
donné cent escus pour m'en venir. >» EHst Atha-
nagora : « Tu en auras deux cents, et descends
encores à luy et luy rends les cent qu'il t'a bail-
lés ; désire son salut, et non point sa peciine. »
Tharsie de rechief descendit à son père, qu'Ole
ne congnoissoit , se séant aupnès de luy et œ-
sant : « Mon amy, si tu veulx estre toujours icy,
permects que je sermonne quelques parolles à
ta personne. Si tu peux souldre la question oc
mes parolles , je m'en iray, et sinon, je te ren-
dray ton argent et de l'autre davantage. » Loj^
respondit Apolonius , voyant bt diligence de la
sagesse de la fille : « Nonobstant que le ^orer
m'est beaucoup plus consolation que le parler à
créature, foutestois, par la valeur de pruden-
ce, propose ce que tu vouldras, et puis t'en
va pour donner à mes pleurs espace. » Lors dist
Tharsie : « Voici le cas : Il y a une maison en
terre, laquelle toute chose nous resonne; celle
maison paisiblement resonne , mais Hioste ne
sonne mot. Tous deux courent , la maison et
l'hoste. Si tu es roy, comme tu dis, tu dois estre
plus que moy prudent; resfjonds doncquesàma
question. » Lors dist Apolonius : « La maison qui
en terre resonne, pour vray c'est l'eauè, et l'hoste
paisible le poisson , qui court avec sa maison. »
La vierge replicqua et dit : « Je la grant fi«^
légère de la belle forest suis portée, non pas sai»
DES Histoires romaines. 357
grande compaignie de gens ; je cours par moult
de voyes sans laisser aucunes trasses et vesti-
ges. » Respondit Apolonius : « S'il estoit licite,
je te monstrerois, en respondant à tes questions
£t problesmes , beaucoup de choses que tu ne
scés; toutesfois, en si bas aage que tues, moutt
es sage, dont grandement je m'esmerveille- L'ar-
bre de compaîgnies environné, courant par moult
de voyes, et ne laissant aucunes trasses , est la
navire. » Lors susadjousta la vierge disant : «' En
la maison nue n'entre qui ne soit nud ; il tra-
verse les maisons sans aucun mal faire; au
milieu est une grande chaleur qu'aucun hom-
me ne peut <»ter ; si tu mettois quelque gaing
^ et prouffit , tu entrerois es feux innocens. »
Dist adoncques Apollonius : « La nue mai-
son en laquelle n'est aucune chose pour vray
est le baing, auquel l'hoste tout nud convient, et
là tout nud suera.» Comme ces choses se disoient,
la pucelle se gecta sus Apolonius et commença à
l'embrasser , disant : « Regarde la voix de ta
povre suppliante. Regarde la vierge ; car il est
indécent à ung homme mourir, de si noble pru-
dence. Si tu avois telle solation de grâce que
Dieu te fist trouver ion espouse et ta femme, et
aussi pareillement ta fille, vouldroye tu pas en-
core vivre ? » Quand Apolonius entendit celle pa-
role, quasi tout confus de rage, frappa la belle
vierge Tharsie du pied, et, pour^ce faire plus im-
pétueusement, se leva sus bout. La vierge frap-
pée tomba à terre seignant par le visage, puis
dîst : « O Dieu étemel , regarde mon affliction ;
uée je fus entre les tempestes de la mer; ma
mère par les vents marins es fleuves perdue sans
358 Le ViOLiER
avoir sépulture de terre : car mon père îa taisten
lieu honneste sur mer au vouloir des tempesies.
Et je, povre fille désolée tant que plus n'en peulx,
fus baillée par mon dit père, pour nourrir, à Stran-
guilion et à sa femme, qui m'ont voulu faire
mourir à tort et sans cause ; mais, par le moyen
des pirates de mer, suis à présent au bordeau,
eticy Dieu vueille que mon père puisse trouver! »
Adoncques, quant Apolonius entendit parler de
son cas et de sa belle fille, congneut que c'estoit
elle qui ploroit, parquoy il s'écria haultementet
dist : « Seigneur, divine miséricorde, qui le ciei
et la terre gouvernes et regardes, les abisraes, et
tous secrets conserves , ton sainct nom soistbe-
nist! » En cela disant, il tomba sus sa fille, de
joye que il eut, et la baisa plus de cent fois en
Çlorant de liesse ; puis luy dist : « ma chère
tille, la moytié de ma vie , pour l'amour de toy,
je ne mourray pas. » Il s'écria à haulté voix :
« Omesseigiieurs et serviteurs , courez à moi ! Mes
amys, courez, courez me secourir. Mon soûlas
est trouvé ; venez et apportez la fin de mes dou-
leurs longues et anciennes , car ce que nous
avons perdu est trouvé : c'est ma séulle fille, que
tant pour l'amour de sa mère je queroye. » Tous
ses gens accoururent au bruit de leur seigneur
et descendirent, mesmement Athanagora, le
prince d'icelle cité, qui trouva Apolonius sur le
col de sa fille, gémissant de joye, lequel disoit :
<( Mes amys, je ne sçauroisplus mourir, puisque
j'ay ma belle fille trouvée. Chascun plouroit
avecque luy de liesse. Lors il gecta ses vieulx et
sales habiliemens, et fut vestus d'atours royaulx
selon sa dignité. Hélas î qui pouroit estimer b
DES Histoires ROMAINES ^59
joye là démenée , de si longtemps requise par le
désir de toute sa famille ! Tous ceulx qui là es-
toient dirent à Apolonius : « O très chier sire, que
moult vôstre fille vous ressemble ! Se il n*estoit
autre plus certain experiment, se suffiroit la simi^
litude pour la trouver estre vostre fille. » La belle
fille baisa jusquesà quatre fois son père, disant :
« mon doulx et amiable pèfe , soit aujourd'huy
le nom de Dieu benist, auia fait aue je te voye, et
-qui m'a gardée de la viltenie du cordeau. » Lors
Athanagora , doubtant que la fille fust à autre que
luy mariée, devant Apolonius se prosterna, le
pnant par sa dignité qu'il luy donnast sa fille
Tharsie. « Je suis , dist-il, prince de ceste cité ;
la fille, comme elle scet bien, est par mon moyen
vierge demourée ; par mon moyen est recongnue
sembiablement , et par mon moyen est en ta pré-
sence. » Adoncques dist Apolonius : « Puisque il
est ainsi, je ne te dois estre contraire , car tu l'as
bien desservy. Soit ainsi que tu le desires ; mais
il mefault du macquereau prendre vengeance. ».
Lors retourna Athanagora en sa cité et s'escria :
« Citoyens, ne laissez pas vostre cité périr pour
ung seul malfaiteur Saichez que le roy Apolo-
nius de Thîr est en la cité venu, et son intention
est de se venger du villain qui a cuydé perdre sa
fille; jà se prépare pour le vaincre; pourtant ve-
nez tous au devant de luy pour luy requérir mi-
séricorde, si vous voulez estre délivrez. Chascun
se vint mettre devant Apolonius à genoulx, hom-
mes et femmes, luy req^uerant pardon et indul-
gence pour la cité, et disoient : « Soit mené le
traystre macquereau au roy pour le pugnir. » Ce
qui fut fait. Et lors Apolonius, arrivé comme roy
|6o iM VUMJER
et diadesmé par rôyaUe scûtc, monta au tribusalt
atcom|>aigné de sa mie, disant aux babitaoset
cytoiens : « Seigneurs, voyez vous ma fille, qui
a csié en péril d'estrc diffamée par ce villain,
faictes en la vengeance, je vous en prie. — Sire
roy, dirent tous les habiunts du lieu, soit le
traystre bnislé tout vif, et que tous ses biens
soient confisqués au prouffit de vostre fille. » Ce i
qui fut fait. Après cela, dist Tharsie benignemcnt \
au familier du macquereau : « Je te donne liber- \
té, car par ton bénéfice suis vierge demeurée.
Deux cens escus luy bailla, et à toutes les pa-
celles devant elle présentes donna liberté , leur
disant : » De vostre coqps contraint à pecner
soyez maintenant quittes.» Apolonius dist adonc-
ques au peuple citoien : « Messeigneurs , ff^'
ces vous offre des grans et larges bénéfices fais
à moy et à ma fille, vous donnant en recompense
d'une partie cinc^uante poix d'or. » De qup/
il fut fort remercié. Puis les cytoiens firent faire
la statue d'Apolonius au meilleux de la cité, et
escrirent dessus Thonneur d'Apolonius et de sa
fille. Cela fait , Apolonius fist les nopces de
Tharsie lors avecques Athanagora, prince de celle
cité, en grande félicité et lyesse. Comme il s en
alloit après ces choses accomplies avec son gen-
dre, sa fille, ses gens et serviteurs, en son pays,
voulant passer en Tharsie, de nuyt par ung ang^
de Dieu fut admonesté de passer par EphèsC; et
qu'il entrast au temple des religieuses , et là a
haulte voix exposast ses fortunes, et puis passast
car Tharsie pour se venger de sa fille, ce q^^^
tist en belle compaignie. Le temple luy fiit °*"
vert. Voyant son espouse les nouvelles que Wan^
DES IflSXAiREjl^ ROMAINES. )6l
alloit ung roy incongHteu^ eUe «e para de ses ha-
bits royauix et alla audevant deiuy sans le cÂi-
gnoistre. Lors Apolonius se mist à ses pieds avec-
ques sa fille, puis dist à claire voix et exposa ses
fortunes comme Pange luy avoit dict. Il racompta
tout de point en point ce que par fortune luy es-
toit advenu, et comment enfin il avoit trouvée sa
fille ; parquoy sa femme le congneut aux paroles
lesquelles il proferoit, et se laissa tomber sur son
col , le cuyaant baiser. Mais il la repoiilsa, esti-
mant que ce fut autre que sa femme. Lors, elle,
plorant, dist : « Que fais-tu, la moytié de mon ame?
pourquoy me traicte-tu ainsi ? Je suis ta femme,
fille au roy nommé Altristrates , et tu es mon
mary, et. ton nom est Apolonius de Thir. Mon
bon seigneur et mon maistre, qui m'as si trèsbien
apprinse , tu es le naufragé lequel j'ay tant aymé
et entre tous esleu.» Adoncques le noble Apolo-
nius, quant il entendit les paroUes de la dame ,
congneut que c'estoit son espouse et la courut
embrasser en plorant de joye chauldement et di-
sant : « Loué soit Dieu de ce au'il luy a pieu nous
faire retrouver ensemblement ! » Dist aaoncque$
la dame : « Mais où est nostre fille ? — Voila là »,
respondit Apolonius en luy baillant par le doy et
la nommant. La mère baisa sa fille, la fille baisa
sa mère , pas ne fault dire combien ne comment.
Trop seroit longue chose de narrer les joyes qui
alors furent entre les ungs et les aultres, et le
hxuyct voilant par la cité. Puis, cela faict, Apo-
lonius s'en alla en son pays, et là ordonna son
gendre seigneur et maistre en son lieu de Thir,
print et receut le royaulme d'Antiochus en pos-
$&$ion et saisine , qui luy estoit gardé. Depuis
^62 Le Violier
s'en alla en Tharsie, noblement accompaigné sc-
ion la mode royallc, fistconvocquer Suanguilion,
sa femme Dyonisiade, disant au peuple : « Vous,
cytoiens, vous feis je jamais tort et aucun des-
plaisir ? — Non , respondirent treslous les q-
toyens; nous sommes tous prests de vivre et
mourir pour vous ; ceste statue pour vous est
faicte, car de mort vous nous avez racheptés. »
Deist Apolonius : « Je avois baillée ma fille pour
garder à Stranguilion et sa fenwne ; mais ilz ne me
ta veulent pas rendre. — Sire, deist Dyonisiade,
mais as tu pas leu son tiitre signifiant qu'elle est
morte ? » Lors feist Apolonius venir sa fille devant
tous, laquelle deist alors : « Mauldite tu soyes,
deist Tharsie saulvée, qui as esté des enfers re-*
Vocquée. » Chascun en fut moult joyeulx, hors la
meschante Dyonisiade, pareillement son mary et
te mestaier, auquel dist Tnarsie : « Théophile,
qui esse qui te commanda de me tuer ? — Ma mais-
tresse Dyonisiade » , dist-ii. Lors les cytoicns
prindrent Stranguilion et sa femme pour ocort.
Menez furent hors la ville , là où ils fijrent lapi-
dés. Et vouloient occire le mestaier ; mais la
belle Tharsie le secourut et deist que, s'il ne luy
eust donné congé de prier Dieu, qu'elle ne l'eust
pas deffendu. Apolonius demoura en celle cité
trois jours, et donna Ç'ands trésors à ist resta^-
ration d'ycelle. Puis vint premier à Penthapons»
au roy nommé Altristrates, qui fut moult joyeulx
de sa venue, congneut sa fille tant belle, sa
niepce, son gendre, feist feste par l'espace d'uflg
an pour leur invencion célébrer, et puis mourut
en aage parfaiae ledit roy Altristrates, laiss^
h mo3rtié de son pays à Apolonius, l'autre moj^
DES Histoires ROMAINES. 36)
à sa fille Tharsie. Toutes ces choses paracom-
plies, comme lors Apolonius cheminoit près de la
mer, il veît le pescheur qui autresfois Pavoit se-
couru à son besoing après son nauffraige , le fist
mener à son palays, et avoit le povre pescheur
moult grant paour, et cujrdoit que Ton le voul-
sist aller faire mourir. Mais il luy feist bailler deux
cens sisterces d'or , serviteurs et ancelles, et le
feist son compaignon et son conte tant qu'il ves-
quit. Clamitus, qui lui avoit la mort d'Antio-
chus nuncée , se gecta aux pieds d'Apolonius ,
et le pria qu'il le voulsîst secourir et ayder.
Et il le fist semblablement son conte, compai-
gnon, le prenant parla main. Ces choses faictes,
Apolonius engendra ung beau fils de sa femme ,
lequel il fit roi au lieu d'Altristrates son sire. Ves-
quit le doulx Apolonius avecques sa femme qua-
tre-vingt quatre ans, et tint en main le royaulme
d'Antiochus et de Thir, et fist deux volumes :
l'ung mist en sa librairie et l'autre donna au tem-
ple des Ephesiens. Après ce, fina ses jours et mou-
rut plain de bonnes oeuvres, si qu'il fut saulvé,
comme il est à croyre, par les vertus qu'il eut et
la patience, qui ne fut pas maindre que martire.
)64 Le Violier
De la céleste cité et pays supemel.
Chapitre CXXVI».
' crvaise racompte qu'en la cité de Disse,
pour la présence d'ung sainct ymage
de Jesus-Christ , ne peult aucun héré-
tique là vivre, juif ou payen; ne peult
ce lieu aucun barbare prendre, mais si les en-
nemis sont devant la cité pour Tassaillir, ung
petit enfant est monté sur la porte de la cité, qui
litPEpistre, par la vertu de laquelle ce mesmes
jour sont rapaisés les ennemis , ou ils s'enfuient
comme tous enragés.
Moralisation sus le propos.
Ceste saincte cité est paradis , construict de pierres
vives, qui sont les saints martirs et autres gens
fidelles , auquel ne peult aller et monter aucun nere-
ticque , juifs ou payen , pour la présence de Jcsi^
Christ , auquel ils ne croyent pas ; ou ceste cité e^
nostre corps , auquel , par la présence de l'y mage <ic
Jesus-Christ, c'est assavoir de Tarae là dedans in-
fuse , ne peult aucun hérétique , c'est assavoir aucune
fraulde ayabolique , jamais entrer. Car au baptesme
I. Chap. I (4 de l'édit. de Kellcr. Swan, t. 2, p. JOJ- "^
Il s'agit ici de la célèbre image de Jésus-Christ envoyée pw
le Sauveur à Abgare , roi d'Edesse, et long-temps conservée
dans cette ville , à ce que rapporte une vieille traditi^fl ^
cueillie par d'anciens écrivains de Thistoire de l'Eglise, tew
qu'Eusèbe (I. i, c. ij) et Evagre (1. 4, c. 27). V. aussi
l'ouvrage de l'empereur Constantin Porphyrogénète, Pe ^f^"
gine Edessena y et les Anecdota graca de M. Boissonadc,»-
4»P-47ï.
Gervais de Tilbury , auquel les Gesta Romanum ont ev-
DES Histoires romaines. 365
cela avons promis à Tvinage duquel nous sommes quant
à Pâme crées. Après le baptesme, le dyable ne peut là
vivre si Tbomme par péché ne le promect : car, sans la
volunté de l'homme . le dyable ne peult aucune chose
faire; pareillement lesestranges et oarbares ennemys,
qui sont les péchés mortels, ne le peuvent invader, pour
la présence de la divine grâce; toutesfois, si, par fra-
gile condition et sugestion de la chair, ils evaoent par
cas d'adventure , le petit enfant innocent , qui est la
conscience remordant par Tepistolle de confession , le
peult repeller, et , en ce mesme jour que celluy enfant
se mettra sus la porte, qui est l'entrée de bonne vie,
s*en fuyront les péchés par ceste lecture de confession
et pénitence.
De la manïèn de batailler en la passion de Jésus Christ
contre le diable d'enfer. — Chapitre CXXVII '.
n Angleterre, comme racompte Ger-
vaise , vers les termes de l'evesché de
Lieneuse, gist et est assis le chasteau
nommé Cathulaicque, dedans les limites
duquel est ung lieu nommé Buric. Là est une
prunté ce chapitre et quelques autres , vivoit au commence-
ment du XlIIe siècle ; il compila, pour instruire et distraire
l'empereur Othon IV, une description du monde, où il plaça
toutes les fables qu'adoptoit sans examen la crédulité de l'épo-
que, et qu'il intitula Otia imperialia. Leibnitz a inséré dans sa
collection des Scriptores Brunvicenses (Hanovre, 1707, j vol.)
cette œuvre , qui n'est pas sans importance pour l'histoire du
Moyen- Age; en 1855, un savant allemand , M. Liebrecht,
en a fait réimprimer quelques extraits en y joignant des notes
intéressantes.
I. Chap. i$5 de l'édit. de Kelier. Swan, t. 2, p. 304;
Otia imperialia, 1. 3, chap. 59, t. i, p. 979 de l'édition de
^66 Le ViOLiER
plaine qui est du rond d'une valée tout autour
enclos , et en la façon d'ung portai ; là est une
seule fosse pour entrer en la plaine de ce champ,
comme il est d'ancienne renommée. Lors après
la première silence de la nuyt, quand la lune
luyi , si aucun chevalier crye , de l'autre costé
luy accourt ung autre chevalier pour le combat-
tre , sans que le premier, c'est assavoir celluy qui
crye, ne maine personne quant et luy fors son che-
val, et là soubs terre vont par ces pertuys en façon
de porte combatre. Notez ce cas merveilleux.
C'estoit jadis en la grande Bretaigne le grant et
puissant chevalier Albert, plain de vertus, le-
auel entra ung jour dedans le chasteau dessus
ait pour estre logé. Et comme ce fiist au temps
d'yver, que on se chauffe communément en re-
citant aucunes histoires, il ouyt parler de ceste
matière merveilleuse. Ce chevalier, voulant aller
expérimenter par faict ce qu'il a voit ouy dire,
pnnt une autre chevalier des plus nobles et s'en
alla au lieu. Quant Albert eut veu le lieu, il
laissa son compaignon et commença à crier, se-
lon la coustume , pour convocquer l'autre che-
valier, qui vint incontinent. Quoy plus.? l'ung con-
tre l'autre coururent de grant effort, tellement
que en la fin Albert fut de telle force qu'il fist
tomber son adversaire ; toutes fois il tomba Juy
mesmes, mais il se leva soubdainement. L'autre,
qui jà estoit vaincu , voyant son cheval environ-
ner par cupidité de l'avoir, geaa contre ledit
Albert une lance, si qu'il luy transperça la cuisse.
Leibnitz, dans les Scriptores Bransw., p. 26 de Tédit. de
Liebrecht. — Une tradition pareUle est répandue en Prusse*
(Terame, Volkssagea Ostpreussens , p. 79).
DES Histoires romaines. ^67
Mais le vaillant Albert, ou de joye d'avoir esté
victorieux, ou dissimulant le coup, point ne
sentit mal. Il s'en retourna quand l'autre fut
disparu , et donna le cheval c^u'il avoit gaigné à
son compaignon , lequel l'avoit mené jusques au
lieu tant horrible; lequel cheval moult estoit
grant, beau et agille par apparence. Toute la
turbe du chasteau fut de sa victoire joyeuse ,
s'esmerveillant de son cas. Quant on luy ostases
jambières de fer, on en trouva une toute plaine
de sang figé, mais il n'en fist compte. Toutesfois
la famille de léans en fut toute espouventée. Le
cheval fut exposé à la veue de chascun , qui
avoit les yeulx enflammés et cruels, le col dressé,
le poil noir et bonne selle de chevalerie. Quant
vint l'heure que le coq chanta , le cheval com-
mença à sauter, escumant des nasaulx, pous-
sant la terre des pieds et rompant ses renés, si
qu'il s'en fuyt à sa volunté et liberté. Pour la re-
membrance de la grosse playe de Albert , on luy
fist ung monument à perpétuité , et tant qu'il
vesquit , à tel jour et heure qu'il fut blessé , sa
playe commençoit à saigner en la superface.
Celluy Albert fut depuis sur les payens , passa
la mer, et , en combattant, par son audace mer-
veilleuse mourut en Jesus-Christ ».
Moralisation sus ce propos.
Le noble chevalier si puissant et audacieux est
Jesus-Christ, qui est descendu du chasteau de
I. waher Scott, dans une de ses notes sur le 3e chant de
Marmion , a cité cette histoire d'après Gervais de Tilbury ,
et il a signalé quelques autres anciens auteurs qui en ont
parlé. V. aussi tes notes de Swan, t. 2, p. 496.
}68 Le ViOLifiR
Paradis en la place de ce monde merveillease pour
combattre contre le dyable; et, pour ce faire, print
seulement ung seul chevalier pour le mener au lieu de
la bauille : cN^st la clémence du Sainct Esperit , qu'il
a conduit au champ de nostre salut sans luy ayder
corporellement, car Dieu le laissa en sa passion souf-
frir. Ce noble chevalier pour le conflict des armes
crya par ses prédications, et est contre luy venu le
dyable , couvert des armes d'orgueil , et a combatii
Jésus contre luy, sans ayde de personne: car en sa
passion tous ses arays et apostres s'en fuyrent, seloû
quedist Isaïe: Torcular calcavi solas , et de gcnms
non est vir mecum. Jésus Christ avoit le bouclier d na-
milité. et le dyable celluy d'orgueil. Mais cest orgueil
ftist aoatu, et le dyable confus et vaincu. En celle ba-
taille salutaire, Jésus Christ tomba par mort corpo-
relle , mais il se leva par sa résurrection. L'adversaire
luy bailla ung coup de lance grand et large par la
main de Longis ; mais ce coup ne sentit oncques.
Après qu'il fust victorieulx , il saillit du champ, me-
nant le cheval qu'il avoit conquis, c'est son humanité;
qu'il présenta à Dieu son père le jour de l'ascenaon,
auquel jour chascun de la turbe céleste luv accounil,
et le nombre semblablement des patriarcnes et prO"
phètes se resjouyst de sa victoire. Jésus Chnsi,
comme fist Albert ^ retint en son corps ses playes pojr
les monstrer aux justes à leur consolation le jour a«
jugement, et aux mauvais à leur confusion et tour-
ment. Toute la famille céleste s'esmerveille de sa playÇ»
c'est de son acerbe passion , en le regratiant ; et en si-
gne de ceste playe doit estre fait ung monument qui
nous excitera à la remembrance de la passion. Tou-
tesfois devons avoir ceste playe de mort en nostre w^
moire , mesmement par chascun an à tel jour et heure
qu'elle fut faicte , oui est le sainct vendredy, auquel le
crucifix est regarde et plus dévotement aaoré qw^ ^^
autre temps. Quant vint l'heure du chant du coQ, ^\
est l'heure de la mort et du jugement, le cheval, qo^
DES Histoires romaines. 369
est rhumanité de Jésus Christ, escume des naseaulx ,
saulte , se montre cruel , et a les yeulx ardens en Pes-
pouventement des damnés, et frappe la terre du pied,
c'est assavoir qu'il fera ressusciter les mors de la terre
quant celle voix horrible proclamera : ce Levez vous,
mors, venez au jugement. »
De là cause de la destruction de Troye,
Chapitre CXXVIIIl
e poète Nâson racompte de la bataille
troyenne cjue Paris ravit Hélène , que
estoit aussi prophétisé que jamais la cité
de Troye ne seroit subjecte jusques à ce
que le duc Achiles seroit mort. La mère, ce con-
gnoissant, l'enferma en une chambre secrette,
pour paour qu'il fust occis, et là oi^ estoient ses
damoiselles, et luy bailla habit de femme. Quant
Ulixes ce congneut et entendit , il feignit estre
marchant de mercerie , mettant en sa balle des
ornemens de toutes sortes , qui fut moyen de le
faire convenir et aller au cnasteau où estoit
Achiles avecques les damoiselles. Quant il fut à
la salle du chasteau, il eust des armures ^ lances,
haches et espées à vendre. Le duc Achiles com-
mença à manier les armes et à les vestir sus son
«corps, et print la hache. Lors ^uant Ulixes ce
congneut et le vit armé, il le print et l'emmena
à Troye, si que les Grecs prévalurent; et quant
I. Chap. I $6 de Pédit. de Keller. Swan, t. 2 , p. 308.-*-
Le stratagème d'Ulysse pour reconnoître Achille malgré son
déguisement est raconté par maint auteur ancien. V. Apol*
lodlore, III, 13; Hygin, fab. 9C.
Violier, . 24
Li
Achiles fiit mort, Troye fol prise, selon la Yolootf
de U pnqthetie.
L'cBfoââo» tm Upnpci.
dessus dh Paris simplifie le dyabte, qui nrilR^
hK , c'est ie genre huiiuîn. Troye signifie b
J'enfer, Uliies esl Jesus-Chrisl, et Adiile le
nÎDl Esperit. La nef, ou la TÎIle clui^ée de mardiu-
dises, est la Tierae Marie, plaine de vertn et aoraée.
Les armes d'Adulés sont la croix, les cloui, U laiWi
les (oati et la couronne. Devant la mort de itsos,
Trojre, qui est enfer, prevatoit et tenoit les anaouM
CKS en puissance; mais Jésus Christ mortiCiilef
prins et rendit ceoli qne il tenoit en prison.
Îedans b cilé de RotniBe fut ung coin
incorraptï trouvé , plus haute que »
mun de la cité. Dessus son diierestoit
une laniemequi ne se povott paraucuM
UqtKur ne par aucun soirfflement de vent estaîn-
dre , jusques à ce que soubs la flamme , par ung
pertuis, 1 air bist Icans mis aveccjues ung arc La
playede ce corps mon, qui esioit géant, fiistde
i.Chap. nSdc l'Uit deKeller. Svan.t. i,p. Ti; —
Htlangc biiiire des légendes relatirci 1 deux peisoniugei
6a nom de Palhs ; Tun, fiJs d'Evaodrc , vint coffibaltrc 01
bymi d'EDH cl fut lot par Tunius (V. Viigilt, Eniidc, V[l[,
Minerïf , qui te càgaa de sa ptau (Apollodi
Ce redi « rctnnive dans Je " '--■--
I. XIV, chip. 49.
Tanare et de céa, fut toc pu
ip<au(Apallodore, lit, \i)-
Ripirloriam morale de Berchenie,
DES HiSTOhRES ROMAINES. %J\
quatre' pieds etdany; lequel avoit esté tuéaprès
ladestrucûon deTroye> lA gisant avoit esté par
l'espace dé deux mille deux cens et quatorze ans*
Moralisation sas le propos.
Le corps de ce ^eant mort est nostre premier père^
qui estoit forme sans corruption, fors que par pe-^
ché. 11 estoit plus hault que les murailles de ce monde :'
Qaia omnia suhjecisti sub pedibus ejus. Ce corps estoit
blessé par sa transgression, car sa playe estoit si
grande qu'elle s'estandoit par tous les membres d'hu-
manité, et ne peut pncque^ estre guery jusques que le
fils de Dieu descendit ça bas. le guérissant par la vertu
de son sang effus et espandu. Le lumière c^u'on ne
pouvoit estamdrè signifie la peine d'enfer, qui avoit de
la divine vision paour, tellement cuie par Fespace de
quatre mil ans , ne par la liqueur d'oraison ^ ne par le
soufflement de jeusnCj ne peut estre lors estamcte, jus-?
ques que la flamme de divine miséricorde lors avecques
Parci de la douloureuse . passion descendit èjs limbes
d'enfer 4 , ,
De riavcntÎQfi des vignes, — Chapitre CXXXu
osephus, au livre des causes des choses
naturelles , racompte que Noé trouva la
vigne silvestre, c'est assavoir les labrus-r
ces; et, pour ce que le )ust en e^oit
amer et foible, le bon patriarche print du sang de
I. Chap. 1(9 de redit, de Keller. Swan, t. 2, p. j 14. --y
On ne lit rien de semblable dans Josèphe, mais ce récit pa-
rott avoir sa source dans une tradition juive que mentionne
Fabricius (Codex pseudepigraphus veteris Testamenti^ t. 1,
p. 275). Elle n'étoit pas inconnue au Moyen Age, car le
)72 Le Violier
quatre bestes , du Ijon , du pourceau, de Pai-
CDel et de la singesse , pour en destramper le
ses enfans qu'il avoit mis le sang de quatre ws-
tes spéciales pour la doctrine des honunes de-
dans la vigne.
L'exposition moralU sus k propos.
r) uant à parler en bon sens , par le vin plusieurs
^^<^sont faicts lyons , car par le vin ils sont comine
le lyon furieux sans avoir discrétion. Aucuns y^.^
gneaulx par bonté ; les autres singes par curiosité «
indécente lyesse, car le singe veuTt faire tout ce q»"
voit faire, mais il le destniict; lequel singe, ^^ ^
vculx prendre, fais des souliers de plomb et les chaus-
se devant luy, et puis les laisse là, et quanti! sera toui
seul, il les chaussera comme il te aura veu faire; œais
quant il vouldra fuyr il sera prins. Les autres^"
par le vin pourceaulx et paresseux sans penser à H»:
tilité de eulx , mesmement à leur salut. Parquoy »
scroit de nécessité, ouant à aucuns, que la vigne d eu»
point esté du sang ae ces bestes engressée, pour lew
profiit temporel et spirituel.
il
Calendrier
mouton
ier des Bergers mentionne les vins de singe , ^î°* ?
n.w«ww» , vins de lion et vins de pourceau, comme indiqua»
les effets que les boissons enivrantes produisent sur le te^
pérament. Quand l'homme commence à boire» il est ^
comme un agneau ; il devient ensuite aussi hardi qu'un iioo >
à ce courage succède la sottise du singe, et il finit par rotti«
dans la boue comme un pourceau.
DES Histoires romaines. 37;
De la rétraction du dyable pour nous engarder de bien
faire, — Chapitre CXXaI ».
I est certain que le dyable se trans-
forme souvent en ange de lumière
pour quelque déception sus le peuple
que veult posséder et avoir ; parauoy
cest exemple voulons demonstrer, qui est Tbien
notable. Jadis estoit ung chasteau duquel la
dame si avoit de coustume saillir tousjours de
Teglise dès quant Tevangille lors estoit dicte y
car elle ne pouvoit voir la consécration de Dieu.
Comme son mary, seigneur du chasteau , eust
de ce congnoissance par l'espace de longues
années , et ne pouvoit sçavoir la cause y quel-
que jour il la feist par force dans Peglise retenir.
Lors, quant le prestre faisoit la consécration, la
dame fut par un esperit dyabolique tellement
enlevée que elle s'en voila contre mont , et en
passant rompit la moytié delà chapelle, si que
depuis ne fut plus veue. De ce fait témoignage
jusques à présent une tour qui encore est en es-
sence, laquelle l'on voit, et estoit la chapelle
contre son bastiment appuyée.
I. Chap. 160 de redit, de Keller. Swan» t. 2, p. )i6.-«
Cette histoire se trouve dans Gervais de Tilbury (Or/a, III,
57>P- 978 de redit, de Leibnitz déjà citée). Swan a mentionné
dans ses notes, p. 501, deux histoires semblables, d'après
Tonvrage d'Heywood, Hiérarchie oftheBlessed Àngels^ 16^ s;
il aeroit facile d'en rencontrer d'autres dans les écrits des
démonographes.
f
J74 Le Violier
L'exposition sus le propos.
c
e chastcan est ce monde : la dame peult estet
rhorame mondain si fort dédié aux choses moa-
ct ne vivcni poina lusques a la conbouiuw""» «- ~
vhi service ; car le dyable l'en garde , l'occupant ^
dioses mondaines. Mais le seigneur de ce chastcan
mondain est le bon prélat , mesmement le cou cssew
discret, lequel, voyant sa dame, c'est assavoir l hom-
me qui erre dedans Testât de l'Eglise par faultc de
observer les commandemens et non obeyr a sesoicc
zélés et bien fondés en charité, si qu'il sort devant u
consécration après l'évangile, c'est assavoir apr^îu
bonne remonstrance, correption , admonesteirjent o
l'Eglise de son salut , il le doit par censures et ^
communications intromettre ; mais, si tu. ne p^^* ^
durer les parolles sacramentalles, c'est assavoir ic ron^
dément de ton salut, tu seras dudyable prins et cnassc
en enfer. , ,
II* 'f
Des choses qu'on doit éviter en prédication.
Chapitre CXXXn».
ne chose non accoustumée, maïs plaine
de sain conseil, racompte Gervaise dc
Vergense, descrivant à rempereur aes
Romains Octo qu'en Cathaloigne, sus
Tevesché de Gironde, gist et est une 0^^^
m
I. Chap. 162 de redit, de KcUer. Swan,t. 2, p. î^?*^^
Gervais de Tilbury, UI , 56, p. 982* Les divers extrait ^
le compilateur des Gesta a.faitsdccet écrivain ncfiguï*^^*^
dans les rédactions angloises.
DES Histoires romaines. ^75:
montaigne située qui est inaccessible pour la
monter, en la summité de laquelle si est ung^
^rand lac d'eaue noire, quant à sa parfondité
imperscrutable. Là est une maison de dyables à-
la manière d'ung palais large; là est la porte
fermée; toutesfois celle maison est invisible
comme la face des dyables. Si on gecte quel-
ques pierres dedans ce lac, ou autre matière
qui soit ferme , dès aussitost sourd une tempeste,
comme si les dyables estoient offencés et courr
roucés. En l'une des parties de la montaigne la-
neige toujours y est perpétuelle , le glas çonti-^
nuel , et y est habondance de cristal , et jamais la.
présence du soleil là ne fréquente. Près de là,.
et à la racine de celle montaigne court ung
fîeuve gectant arène d'or^- duquel oh fait une
sorte de drap. Geste montaigne donne force
d'arçent , et si est fertille^ Près de celle montai-,
gne jadis estoit un bourç ou villaige là où de-.
mouroit ung vigneron, lequel, comme ilpensast
ung jour à ses domestiques négoces, et fust
troublé de la clameur d'une petite nlle qu'il avoit ,
il la donna au dyable, pour la fureur qu'il eut|
à que les dyables tout incontinent la ravirent.
Après sept ans passés et expirés, aucun alloit par
voye qurvit un autre passer bienlegièrement;
quant. fl fut aux pieds de la montaigne ^ gectoit
grands cris et ploroit amèrement, et disoit :^
« Helasl que feray-je , qui suis si pressé de la-
beur et misère ? » CeUuy qui passoit luy demanda
qu'il avoit à gémir. « Je suis , respondit-il , il
y a jà sept ans à travailler, car les dyables je
porte sans cesse, pour jutant qyoe je fus une fois
a tu\x donné ; et pour en ayqir plus de foy et
}76 Le Violier
ctniMiffon, scmblablcraent «st urtc jeune fille
3ue j'ay congneue, qui confine moy a esté au
yablc commandée de son père , qui a esté mon
voisin, laquelle le pèrepourroit ravwr s'ilM-
loit quérir sus la montaigne , pource qu'elle leur
fascfae trop à nourrir. » Le povre qui par là ças-
5oit fat tout estonné, et ne sçavoit que faire,
d'aller les nouvelles dénoncer au père ^^^^^
lors ou non ; mais en passant ledit père de la fiUe
trouva tout triste , qui ploroit encore sa dicte
fille. La cause de son pleur racompta à celluy qui
passoit, lequel luy <fist aussi tout ce qu'il avoit
veu et ouy dire de sa fille nouvellement, et que
s'il alloit au nom de Dieu et attestation de bwine
fojr, que les dyables luy rendroîent. « Tu le aojs
faire », dist le passant. Adonc le père de la fille
pensa longtemps qu'il devoit faire, puis, faiK
conseil de l'autre, monta sus la montaigne du
costé que le lac couroit. Il adjura les dyables, en
la vertu de Dieu , qu'ils luy rendissent sa nllc.
Tout incontinent, en façon et quasi comme quel-
que subit soufflement de vent , saillit devant laj
sa fille grande merveilleusement , les yeuU vac-
aues, les os, la peau et les nerfe sans joindre
l'ung à l'autre ; regard hydeux , sans parler lan-
gaige qui soit , sans savorer aucunes choses hu-
maines et entendre, comme morte wmbant
et estant en frayeur. Le père fut fort estonné «
dolent ; il s'en alla conseiller à l'evesque s'il de-
voir reprendre sa fille , qui luy dist qu'il feroit
bien ; et pour ce monstrer au peuple , l'evesque
de Gironde, plein de bonnes mœurs et voulant
informer son parc commis, prescha à tout w
peuple Testât de la triste fille, commandant q^^
DES ^Histoires ROjiAiNES. 377
jamais on ne donnast ses enfans au dyabie, pqtirce
qu'il est à chascun dévorer appareillé. Chascan
veit la fille, qui y print très-bonne exemple ; puis
après peu de temps celluy que les dyabies chas-
soient saillit aussi par les prières de son très-
chier père , leauel exposa mieulx les peines de
Pcnfer et les dyabies que la fille, pource que
quand il fut ravy il estoit jà grand et plus discret
qu'elle. Celluy exposa ung palais estre près de
ce lieu en une basse fosse plaine de obscurité ,
et y avoit une porte merveilleusement obfusquée,
là où les dyabies cjui venoient de tempter par
le monde annonçoient aux autres tout ce qu'ils
avoient fait.
P;
•. /
Moralisation sus U propos.
lar ce povons nos cueurs informer comment on 0^
se doit donner à Pennemy ; car il ne cesse d'estu-
dier comment il ravira quelc'un pour le mener en peine
de froit , de chault et autre maint tourment , comme
dît Job : «c Transibunt ah aquis nivium ad calorem ni-
mium. » Là est habondance ae cristal , et jamais du so-
leil la clarté n'y va. Le cristal signine le mémoire de
la divine vision que les dampnés désirent à veoir, mais
jamais ne le verront. En la sorte que ung trésor ne
sert point quant on n'en peult user, aussi le mémoire de
la vision de Dieu ne sert aux dampnés, mais les as-
grave, toujours estant en douleur, non pas comme la
Ile de Thomme , par l'espace de sept ans, mais à ja-
mais.
J78 ^ l'B VlOLIBR
Dt la crainte qui est inordoh/iée.
Chapitre CXXXIII».
lexandre régna, qui avait un fils nom-
mé Celestin, lequel il aimoit , parquoj
il pensa qu'il estoit bon de rendoctri-
ner. Il appela aucun philosophe pour
luy bailler, lequel le print et endoctrinast. Ung
jour vint que le philosophé passoit par ung pré
avec son oisciple Celestm, auquel pré estoit ung
cheval tout roigneux, et auprès de luy deux bre-
bis ensemblement lyées et mangeoient des her-
bes, Tune du costé dextre, .Pautre du costé se-
nestre du cheval , tellement qu'en s'approchant
du cheval, la corde monta sur le dos dudict che-
val qui estoit sur Therbe couché. Le cheval
sentit la corde sur son dos, parquoy il se leva, et
quant il fut levé, plus agrayé se sentît, si qu'il
commença à courir par si grande violence qu'il
entrainoit les deux ouailles. Près de ce pré estoit
ung molin. En courant, ce cheval, par la douleur
de la corde qu'il sentoit, trainant les deux brebis
au molin, où il n'y avoit personne fors du feu.
Le cheval tant se tourmentdit qu'il dispersa â
bien le feu qu'il brusla là maison, luy et les deux
brebis. Lors dist le philosophe, ce voyant, à
I. Cbap. 163 de Tédit. de Keller. Swan, t. 2 , p. ^2$. —
Nos recherches ne nous ont pas mis sur la voie de la source
où Tauteur des Gesta a pris ce qu'il raconte ici. M. Graesse
aoit qu'il s'agit d'Alexandre- 1&-Grand , mais c'est fort dou-
tei»,
DES Histoires romaines. ^79
son disciple': « Fais moy, deist il, de ceste ma-
tière quelques vers à pi:opo3. Tu as veu toutes
les gestes du cheval et des ouailles, pourtant fais
aucuns vers véritables contenant qui doit payer
la. maison oui a esté bruslée, ou autrement tu
seras biçn batus. » Celestin, le disciple, fils du
roy Alexandre, s'absenta de son recteur, chemi-
noit en pensant et estudiant à faire ces mettres;
mais il ne les pouvoit composer, parquoy il
estoit tout triste. Le dyablé s'apparut à luy et
luy dist qu'il ne se souciast, et que s'il luy
comptoit son cas il y remediroit bien. Gelestin
luy compta comment il luy falloit faire des met-
tres de deux ouailles, d'un cheval et du moHn ,
mais qu'il n'en povoit venir à bout. Lors dist le
dyable : « N'ayez paour, je suis le dyable ; pro-
mets-moy que tu seras mon serviteur, et je te
feraj des vers meilleurs que ton maistre. » Ce-
lestm le voulut ainsi et luy fist foy et promesse
de le servir s'il faisoit ce qu'il promettoit. Adonc
fist le dyable ces vers :
Nexu's ovem binam, per spinam traxit equinam.
Lesus surgit equus, pendet utrum(^ue pecus.
Ad molendinum pondus portabat equmam'.
Dispe^endo focum se cremat atque iocum.
Cusfoctes aberant, singula damna ferant i.
I . Ces vers méritent quelque attention, comme étant du
très petit nombre de ceux que Ton a attribués au diable.
Observons en passant qu'un fac-similé de récriture du dé-
mon, en caractères très bizarres, se trouve au feuillet 212
d'un volume rare et curieux de Theseus Ambrosio : Intro-
éttctio in chaldaicam linguam, Pavie, i $39, in-40; c'est la
réi)onse de Satan à un magicien, nommé Louis de Spolete ,
qui lui avoit adressé une conjuration.
)8o Le Violier
C'est à dire qae le cheval portoit deux ousdiks
au molin, et qu'il re^>endit le feu, qui bnisla le
molin, auquel n'estoit créature ; parquoy si la
auDSon eust esté gardée, pas ne fust bruslée,
dont il s'ensuyt aue ceulz qui l'avouent en garde
doyvent porter aommage. Le disciple fut bien
E* yeux, et bailla les vers à son maîstre. Quant il
s eut veus, il dist à l'enfant : « Dis-moy qui
les a &is? — Personne, dist l'enfant, fors moj.
— Si tu ne me dis la vérité, dist le maistre, ta
seras batu jusques au sang. » Le disciple luj
compta la vérité, par^uoj le maistre fut fort do-
tait de ce quil s'estoit donné au dyable , le fist
confesser et revocqner, et , après cela, fut faict
saint homme ; puis mourut en bon estât.
L'exposidon sas h propos.
Ce roy est Dieu le créateur; le philosophe le bon
prélat; et le disciple, le bon enfant à endoctriner.
Le cheval rogneux au pré est rbomme pécheur dedans
ce inonde; les deux ouailles lyées, le corps et Tame
par baptesme coassemblés pour estre d'une mesme to-
Innté , si que la chair ne contredise sus Tesperit. Mais
le pécheur sonnant au molin d'enfer les traine, dont ils
bruslent pour Tabsence des sens entre les vertus , par-
quoy il portera sa pénitence. Tu dois composer, c'est
assavoir assembler et lyer Tame avec le corps par rec-
titude de juste vie; cela ne fais pas par la suggestion
du dyable, mais par l'information dii bon esperit et
prélat.
DES Histoires romaines. )8i
De la perveniii du monde.
Chapitre CXXXIV i.
'on lit dans la vie des Pères que
l'ange monstra à ung sainct homme
trois hommes labourans en simplesse.
Le premier faisoit un fagot de boys,
et quant il le vouloit porter, il ne povoit. Il le
chargeoit davantage pour le mieux cuyder porter.
Le second ne cessoit de mettre de l'eau en ung
vaisseau percé et criblé pour le cuyder remplir,
et il ne povoit. Le tiers menoit une tronche de
boys dedans ung chariot et le vouloit faire passer
une petite porte plus estroicte que la tronche ;
mais il ne povoit, parquoy il battit tant Tes
chevaulx que l'ung cheut en une fosse. Lors dist
l'ange : « Que te semble de ces troys ? » Le
sainct homme respondit qu'ils estoient fols.
L'exposition de l'imbeciliti des trois hommes.
Par le premier, dist Pange, notez sont pécheurs, qui
de jour en jour pèchent et mettent péchez sus peche?^
tellement que ils ne les sauroient plus porter à la lin quant
mort viendra. Par le second est entendu celluv qui
biens méritoires perpètre ; toutes fois , il ne peult oc-
cuper le lieu de mérite, car il est plein de pecné et des
pertuis de transgression , tellement que toutes les ope-
rations de charité ne prouffitent pour ce qu'elles sont
faictes en péché. Par le tiers sont entendus les ri-
dhes qui cuydent entrer au royaulme des cieulx par la
I. Ghap. 165 de Tédit. de Keller. Swan, t. 3, p. 3^1.
)8a Le Viouer
porte si estroicte qae la pompe d'or que elle n*y pcuH
«rtrer : 'Saperhiti et vanité, mais enfin tout tombe
dedans enfer.
Du jeu daeschects, — Chapitre CXXXV'.
e jeu des eschects a soixante points
divisés par huyt, c'est assavoir Thom-
me, la femme, les espoux^etcs^
pouses, les clercs et fais, les po-
vres et les riches. Ce jeu est joué par sa "O^ij
mes. Le premier est lé rdc ejt est au double
genre ^ c'est assavoir noir et blanc, le oeït^
blanc et le senestre noir. La vertu d'icelluy esi
que quant tous leis eschects sont en leur^ ucoj
situés, tant les nobles que les povres, us om
propres termes et lieux par lesquels ils peuvent
passer, et non les rocs, si la voye paries noWes
et les povres ne leur est expédiée. Son cnemitt
est par le droit, costé, et jamais au coin, soit en
allant ou retournant; et s'il prend Vautre iate-
rallement, de l'autre party il est nonmié laffon.
I . Chap. i66 de redit, de Keller. Swan , t. 2, p- îM-"^
L'idée développée dans ce chapitre est la même que celle qw
a inspiré Touvrage de Jacques de Cessoles, ** Ç «gu^
Moyen- Age, traduit dans presqne tootes les langue» ae^Bo^
ropc et imprimé à maintes reprises au XVe et au ^
siècles sous ie titre de Lib^ de moribus hommum et OB^
nobilium super ludo scacorum, et de Jeu des Esches '"ff^ii
Quant aux règles qui présidoient à ce jeu à l'époque ^r^
compilés les Gesta et quant à la vogue dont il jouissoit, w
consultera l'ouvrage de Massmann, Geschichte des m'it^''
terlichen Schachspiels ^ QuedUnburg, 1839, in-8.
DES Histoires romaines. 383
Exposition sus le propos.
En ceste manière le povrechrestien n'a qu'ung pas-
sage de povreté par lequel il passe directement à
Nostre Seigneur Jesuchrist , seigneur de tous les po-
vres , et est faicte la Royne près du Roy des roys :
mais si en murmurant rétrograde de son estât latterai-
lement, il est fait larron, et ne luy chault de son régi-
me. Le second est nommé Alphin, qui court par trois
feints; car en son propre siège celluy qui est noir est
la dextre du roy colloque et le blanc à la senestre*
L.es blancs et les noirs sont dits nompas â la couleur,
mais à la situation du lieu. Le dextre qui est noir al-
lant vers la dextre se met en l'espace noire devant le
povre vigneron et en vacque lieu ; mais le senestre, de
sa propre vertu a deux chemins et progressions , Tung
vers le dextre costé à Tespace blanc , et l'autre vers le
senestre dedans l'espace manc et vacque. LesAIphins
contre mont et contre val cheminent et signifient les
sages du monde , qui ont trois choses .entendement ,
raison et force ; ceulx-cy deussent à Dieu tendre par
les œuvres de miséricorde contremont , mais ils ten-
dent contre bas par humaine déception et éloquence^
courant latterallement au coing par les trois pomts qui
signifient les gloutons , les ravisseurs du bien d*autru^
et les orgueilleux en l'affluence de leur beauîté et ri-
chesse ; ceulx-cy voyant latterallement , et enfin par
le dyable d'enfer, signé par le roc, sont perdus. Le
tiers est le genre des chevaliers , desquels est blanc le
dextre , mais le senesfre noir. Le blanc a trois voyes
en son propre lieu situées, l'une vers la dexfre sus le
lieu qui est noir devant le vigneron et en espace
noire ; le second en vacque devant l'ouvrier en lai-
nes ; le tiers vers la senestre dedans le lieu du mar-
chant. Quant il est au roy constitué , par six quarrés
peult cheminer, mais par huyt lorsqu'il est au milieu.
Ainsi ést-il du senestre quant le noir contre le roy et
jg4 Le ViOLiER
le blanc cheminent. Le senestre devant le roy comme
le dextre se colloque. Tout ainsi les cheyaliers deman-
dent le champ de bataille ; comme fors et puissans
dotbvent combatre virillement , et le roy en forme de
couronne, pour le conserver et defiFendre, totalleroe&t
environner. Nous sommes tous chevaliers . parquoy il
fault combattre contre le dyable dedans le champ de
cestuy mortel monde pour deffendre nostre roy, c'est
Tame, car le dyable la veult par la suggestion de pé-
ché surprendre ; mais nous pouvons résister contre ray
en estant fermes en la foy. Le quart genre du jeu est
le populaire , desquels Tungya tout ainsi comme Tao-
tre ; du quatriesme lieu où ils sont situés ils peuvent
aller au tiers quant ils sont saillis des termes du roy,
contens d'une quarte, toujours directement montent
sans retourner en leur borne, si qu'ils courent tous-
jours , et s'ils sont aydés par les chevaliers , si qu'ils
parviennent à la ligne des adversaires. Ils acquièrent
par leur vertu ce qui est à la royne concédé par grâce.
Noter fault que les populaires montans en aroit , s'ik
rencontrent quelc'un des nobles ou des populaires con-
traires aux coings, ils le peuvent prendre, pareillement
tuer, ou soit à aextre , soit à senestre. Jamais le po-
Sulaire ne peult aller oultre la droicte ligne vers la
extre, pareillement la senestre, s'ils n'obtiennent la
dignité de la royne ; ces populaires de chascune con-
dition et sexe les hommes signifient , entre lesquels
les roys et nobles sont mis pour tout régir, lesquels,
s'ils ne régissent bien leurs officiers selon les loix et
raison , la vertu de leur noblesse perdent et encourent
l'acte de la condition populaire. Nous sommes tous
procréés d'ung père, parquoy ceulx qui sont vertueux
en leur faict selon Dieu et raison sont nobles, et non
autres. Si les populaires et simples gens vivent selon
vertu et bon conseil de leurs confesseurs et prélats j
et obéissent à l'Eglise , montant la droicte ligne de
vertueuse vie , meritoi rement pevent acguerir le nom
de noblesse par celle perfection de vie céleste , si
^
^
1-
M
i
DES Histoires romaines. . }«85
que ils sont dignes d'estre nommés du nombre des
nobles et saincts du paradis. Doncques , ne mespri-
sons pas les povres, car par leurs vertus atfcuhS ont
esté faicts papes et empereurs qui n'avoient autres til-
tres de noblesse fors vertus; ce sont les vrayes armés
de dignité. Le quint genre de ce jeu est la royne . de
laquelle le chemin est d'aller et de procéder de blanc
en noir; elle est mise près du roy, et guant elfe se sé-
pare de luy elle est prinse ; laquelle , si elle se meult à
sa propre quarre noire là où premièrement elle fut
colloquée, plus ne peult procéder que de celle quarre
dedans une seulle quarre, voire par les coups soit en
procédant ou retournant , soit en prenant ou en estant
prinse. Par la royne devons entendre l'âme , qui au
ciel seroit royne par ses vertus constituée. Geste royne
si est blanche par la vertu de pénitence , pareillement
au contraire noire par péché et deturpation de son
vice. Près du roy se doit tenir, ou elle sera prinse.
Nos âmes sont inluses au corps pour estre mises près
de Dieu , comme la royne près au roy, en observant
ses commandemens , si qu'elle ne soit prinse là bas en
enfer. Nonobstant que rame ne peult extérieurement
batailler, tqutesfois elle peult le corps instiger aux
œuvres méritoires , car nostre corps doit estre comme
le cheval qui est guydé de Pâme vers les vertus et in-
formé de ne passer les limites des commandemens ,
mais par droicte sente de degré de vertu eh vertu ;
pourtant ne fault pas qu'elle saulte , mais aille lente-
ment, et en ses propres' limités demeUFe; nous en
avons exçmplëde Digha, ^uî follçinetit saillit et trans-
cenda sa bonne renommée, parquoy elle fut defllîprée.
Le sixième genre de ceulx qui jpuent J ce.jéû sont les
roys , qui sont plus dignes que les autres,. à caiîse de
leur gouvernement, parquoy il ne fault pas que le roy
se absente trop de son sié^; pourtant, quaatiJ^ part
de sa blanche quarre/ la itatare suit des rocs: à dextre
costé çt â sénésire; tetlemé^t toùtesfûîs qy^il fie se
peut situer en lieu noir, costè Té tibir en blanc situé.
386 Le Violier
mais il sepeult mettre dedans le lieu blanc près du roc
dessus dit i la quarrée du coing, là od sont les gardes
de la cité , et la il a la nature d'ung chevalier en telle
progression. Ces deux progressions il choisist par le
moyen de la royne. Ce roy est Jesuchrist, ^ui sur
tous les roys du ciel et de la terre prend domination,
lequel est seigneur universel manifeste par sa progres-
sion, car les anges l'accompaignent et occupent de tous
costez en chascun lieu directement , comme dist le
psalmiste : Si ascendero in celum, ta illic «; sidescai'
dero in infernunty adcs. 11 maine semblablement aveclay
la royne. c'est la mère de miséricorde, par le moyen
de laquelle tient ung chemin de propiciation au popu-
laire , laquelle luy plaise donner à ceulx qui Font of-
fencé. Amen.
Du bon conseil qui est à tenir.
Chapitre CXXXVI».
ng sagittaire print un petit rossignol,
lequel il vouloit tuer; mais le rossi-
gnol, par une voix miraculeuse, parla
_ et luy dist : « Que te profitera de fflc
tuer.? Tu scez bien que de tout mon corps point
I. Chap. 167 de Tédit. de Kellcr. Swan, t. 2, p. ÎJ9-'
Ce lécit est emprunté à Thistoire de Barlaam et iosâphiX [i
4i P> 79 des Anecdota de M. Boissonnade) ; de là il a P^
dans le Dialogus creaturarum (chap. 100) et dans la Disci-
plina clericûlTs de Pierre Alphonse (chap. 23). Il nppéïie''
Lai de l'Oiselet. V. les Recueils de fabliaux de Barbaian,
t. 3, p. 1 14, et de Legrand d'Aussy, t. 4, p. 26.
Entre autres imitations, on peut signaler les Rhytmicd ffi-
buUe (I. II, p. 33), et une des histoires latines recneiito
par M. Th. Wright; le poète anglois Lydgaïc, dans m
de ses contes (The taie af the chorle and the byrd), le fabo-
DES Histoires romaines. 387
n'en seras plus saoullé ; mais si tu me laissois
aller, je te montrerois trois enseignemens par
lesquels tu serois à jamais heureux. — Tu ne
mourras point, dist le sagittaire, si ces trois
choses me veulx apprendre. » Lors et adonc
dist Poiseau : <c Pour le premier, jamais ne te sol-
licites à comprendre ce qui ne se peult compren-
dre; pour le second, ne te courrouce jamais
d'une chose perdue quand elle est inrecouvra-
ble ; pour le tiers , ne crois jamais aux paroles
incredibles, et tu en seras heureux. » Le sagit-
taire lors laissa aller Poiseau, qui en voilant
chantoit doulcement et disoit : <c meschant,
tu es bien mauldit de m'avoir perdu ; j'ay en
mes entrailles une marguerite précieuse qui sur-
-^ monte l'œuf de l'autruche. » Le sagittaire fut
dolent et dist au rossignol : « Viens en ma mai-
son, je te montreray toute doulceur et humanité,
liste allemand Boner [Edelstein , fab. 92 ) , peuvent aussi
être cités ici. Une fable de Marie de France [Don Leu et d'un
yiUinSj fab. 79, t. 2, p. ^24, édit. de Roquefort) roule sur
un sujet à peu près identique et qu'on a le droit de faire re-
monter à la même origine.
On a cherché quelque ressemblance entre ce récit et une
fable de Bidpai , le Paysan et le Rossignol (V. les Mille et
un Jours, édition de Loiseleur-Deslongchamp, p. 448) ; on l'a
aussi rapproché d'un apologue contenu dans VAnvari Soheyli,
poème persan dont nous avons parlé dans notre Introduc-
tion. Divers auteurs allemands ont raconté un trait semblable ;
nous signalerons Hans Sachs , qui a donné à sa composition
un titre qu'on peut rendre par : Les trois bons et utiles ren-
seignements d'un rossignol (édit. de Nuremberg, 1560, f.
428) , et Wieland , qui a écrit : Le chant de l'oiseau ou Us
trois renseignements (V. les notes de Schmidt sur la Disci-
plina clericalis, p. i'si-ih)- Ce récit ne fait point partie
des rédactions angloises des Gesta, mais il forme le chap. 73
du texte que M. Madden appelle anglo-latin.
)88 Le Violier
en te traictant à la main, sans enfermer en
cage.» Dist le rossirad : « Je connois bien que
tn es un fol , car de tout ce que j'ay dist tu
n*en as fût un seul point , veu que tu te deuz
dWe chose perdue qui est irrévocable, quant
tu ne me sçaurois plus prendre, toutesfois tu as
tendu les retz. En oultre, tu as creu que j'avois
une marguerite dedans mes boyaux» de la quan-
tité de l'œuf de l'austruche ; fol que tu es , je De
suis pas si grand que l'oeuf de l'austruche : par-
3uoy je dis que tu n'es au'un fol et en ta follie
emouréras. » Cela dict, l'oiseau s'envolla et fot
Parchier tout confus.
Exposition sur le propos,
Cestuy sagittaire peult estre dist le bon chrestien
lavé aux Tondz du baptesme du péché originel , au-
3uel baptesme Nostre Seigneur print en renonçant au
yable maling et ses pompes , lequel Jésus chante si
mélodieusement qu'il rappaisa Tire de son père contre
les péchez des humains lors que il pria pour l'humain
lignage ; mais le pécheur misérable veut tuer le Sau-
veur, toutesfois et quantes qu'il commet péché mortd.
Car, comme dist Tapostre, pescher .est ae rechief cru-
diier JesuchrisL Note que si nous entendons aux
trob commandemens que Dieu nous a donnez , nous
parviendrons à grans biens. Les trois commandemens
sont la credence des trois personnes de la Trinité, qoi 1
est ung seul Dieu par essence , que nous ne poYons
comprendre dedans ce mortel monde, veu. que. nous
voyons sènllement par le miroir l'essence divine; mais
quant jk>us serons en gloire nons le verrons faa i
DES Histoires romaines. ^89
De retendu dampnatian .
Chapitre CXXXVIIi.
arlaam racompte que le pécheur est sem-
blable à l'homme qui, en craignant la li-
corne, tomba dedans une fosse ; mais en
tombant se prinj aux rameaulx d'un ar-
bre qui estoit en ladicte fosse. Puis il regarda en
I. Chap. 168 de l'édit. de Keller. Swan, t. 2, p. 54 1. —
Un récit analogue est placé dans l'ancienne rédaction an-
gloise des Gestd (Madden, chap. 30, p. 99), sous le nom
de l'empereur Proas. (V. aussi la seconde partie, chap. n»
p. 419.) L'auteur des Gesta est fondé à citer Thistoire de
Barlaam et Josaphat , où cet apologue se trouve en effet ; de
là il a passé dans divers écrits du Moyen -Age; nous nous
bornerons à citer les fables de Tanglois Odo de Ceriton ,
composées au Xlle siècle (le Musée britannique en possède
deux manuscrits), et une pièce de vers du XlIIe siècle, de
Vunicortte et du serpent, ^ui se trouve dans diveisitianuscrits
et que M. Jubinal a publiée dans son Nouveau Recueil de fa-
bliaux, t. 2 , p. 113. On goûta fort chez nos ancêtres cette
parabole, qui se retrouve dans la Légende dorée et dans les Vies
des Pères , et dans le Miroir historial de Vincent de Beau-
vais, 1. XIV, c. I $. Un littérateur allemand,. M. Mone, en a
publié une rédaction latine d'après un manuscrit de la bi-
bliothèque d'Anas (Anzeiger fur mittelalterliche Literatur,
i8j5 , col. 3$S) , et il établit un rapprochement entre cet
apologue venu de l'Asie et la tradition Scandinave qui nous
montre son arbre sacré, le rêne Yggdrasil, dont la ctme
touche au ciel, et dont la racine est continuellement rongée par
Nidhogger, le serpent infernal. Ajoutons que le fond de cette
parabole se montre dans d'anciennes procluctions orientales.
Elle fait partie de l'un des chapitres préliminaires de la tra-
duction pehivi de Calilahet Dimna, faite au commencement
du Vie siècle ; elle est dans le 4e chapitre de la traduction
arabe publiée par M. Silvestre de Sacy, Paris, 1816, dans la
version hébraïque de Rabbi Joël, dans la traduction grecque
de Siméon Seth et dans le Directorium humana vitét.
J90 Le ViOLiER
contre bas et vit ung puys profond et un dragon
horrible qui le voulut dévorer. Veit aussi deux
souris, l'une blanche, l'autre noire, quineces-
soient de ronger l'arbre pour le faire tomber;
semblablement , quatre vipères blanches pour in-
fester toute la fosse. Quand l'homme leva lesyeuk,
il apperceut du miel saillir de l'arbre, parquoy il
se mist en oubliz , à cause de la doulceur du
miel, de tous les dangers qu'il avoit veuz. Son
amyluy voulut bailler une échelle, mais tant se
délecta au miel, que de l'arbre tomba et chaut
en la fosse.
L*exposiùon morallc sus le ptopôs.
Cest homme n*e$t autre que le pécheur; la licorne,
la mort, qui toujours ensuit l'homme ; la fosse,
si est ce monde; Parbre. la vie, qui est consummée
par la nuyt, et le tout dénotez par la blanche souiîs
et la noire * les quatre vipères sont les quatre com-
plections de l 'homme , qui procèdent -du fondement
du corps humain , qui de jour en jour se pourrist; le
dragon est le dyable, le puys profond enfer; la doul-
ceur du miel, la délectation de péché, par laquelle
l'homme si est séduit, si qu'il ne considère sa damp-
nation; l'amy qui baille l'eschelle, Jesus-Christ, ob
le prédicateur, Veschelle pénitente, laquelle l'hotnine
refuse. Parquoy il tombe dedans la fosse d'enfer après
la mort.
DES Histoires romaines. ^91
De la revocation du pécheur à la voye de pénitence.
Chapitre CXXXVim.
adis estoit un joueur de dez , qui ac-
courut à saint Bernard, disant : <( Père,
je veulx avec toy jouer, et veulx mon
ame mettre contre ton cheval. » Ce
voyant, saint Bernard descendit de cheval et
dist : <( Si tu ^ectes plus de points que moy, le
cheval sera tien ; et si j*en gecte plus que toy,
ton ame sera à moy* » Le jeu fut ainsi confermé.
Le joueur gecta huit points avec trois dez. Cela
fait, il print la bryde du cheval, disant qu'il
seroit à luy. Lors dist saint Bernard : « Cela
n'est pas le bout du jeu. » Saint Bernard print
les trois dez et fist dix-huit , qui fut dix pointz
plus gue le joueur, parquoy le joueur, ce voyant,
se mit aux pieds de saint Bernard, et luy requist
pardon, se convertit et fut sauvé.
L'exposition sus le propos»
Ce joueur de dez est Phomme mondain aux va-
nitez dédié et subject ; sainct Bernard est le sai-
ge prélat ou . confesseur qui , en jouant spirituelle-
ment, doit monstrer le jeu d'éternelle délectation et
joye de Pâme. Son cheval doit en jeu mettre, c'est
son cœur et son ame, totallement Texposer à ce la-
I. Chap. 170 de Tédit. de Keller. Swan, t. 2, p. 346. —
Récit emprunté à la vie de saint Bernard , et qui se trouve
dans la Légende dorée. Swan (tl 2, p. 514) a reproduit le
texte de la traduction angloise de Caxton. '
I'
f
)92 Le ViOLiKR ■ "^
tw pow le saBTeinert de ITKMmne , le rtàmsaBl à U
"i^âiMc de salât. Les trtns dcz sont les ^ çcr-
sooMS de U Trinité, qui ont plnâews pomti, qui
sooiles ioyes iiiimes qui doivent ÇSt« "»o«?^ l
penpie , "Sninie dit l'ÊTangiUe qu'en la m^J^
SeTve Père pluâeun maoSns sont U sont toate
ddecUtioBS, et tant qne on ne les sçannMt|)^c:
cinq cent mille ans : Repos sans labeur, W^
«rt,Joye sans tristesse, Dciectatom ^ doulî-.
^ et toote flunière qu'on sçauroît estimer de joyc
I D€ dUutiom €t grande fidelUi, a cotamat vend dû"
f de U môrL^CHhPlTRS CXXXIX'.
ienre, dict Alphonse, racomptc (p^
deux chevaliers estoient, desq-t.>
__ __, l'ung demouroit en Egypte , l'autre «
t KéMSK tenoit en Bakbch, entre lesquels soih
vent messagpers alloîent pour porter les )s^
I. Chjrp. 171 de Tédit. de KcUer. Swan, L 2, p. 347'
L'andenoe rédaakm angloise (Madden, chap. 47»?'^^
raconte U chose comme ayant en lien sons rempoc» ^
pius. V. ansâ U seconde partie, chap. iS, p. ?;7- j
Ce léch se trouve dans le Decanuron de Boccatt v*i *-
00 se rappcUe, en le lisant, ITiistoîre des Daix ««wu ^
biax (Barl)azan, t. a, p. î2). fl a fourni égaleœcm^^ ^
du poème dMrttr et ProfiUas , par Alexandre de 1^ .
rnistoire Uttêrain de la France, t. 15), ainsi que de «^
«tapies diamatiqiies dn XVlle siècle : Cesippe, oa 1» 'T
Ama, par Haidi; Gisippeet Tke^ on /er bons Amis,^^
vreau, Paris, i6)S. - - r.-v
M Edclestand Du MérU [Histoire de la poésie scam^'
prolégomènes, p. JS») signale diverses pièces an^^f
allemandes qui ont également rapport à ce trait cdcwc ^
On rencontre cette anecdote dans les Sermoaes de SûJ^j^
d'Hérolt (dise. 21}, dans Its NôuvéUes de Bandello, <^
jiES Histoires romaines. 393
qu'ils ré^crivoient l'un à l'autre , tei^jnenyàie
amour fidelLe fut entre les deux. Un jlôur le c^
valier de Baldaçh se reposoit en son lict et pen-
soit que jamais son compaignon d'Egygte ne
l'a voit veu, et il luy faisoit si grand signe d'a-
mour. Je le veulx aller veoir, dist-il ; ce qu'il
fist, et fut honnestement de celluy d'Egypte re-
ceu en sa maison et logé. Celluy chevalier d'E-
gypte lors avoit une belle pucelle dedans sa
maison , de laquelle celluy de Baldach fust fort
amoureux, dès aussitost que il l'eust veue, si
qu'il en fut malade. Ce voyant, le chevalier d'E-
gypte luy demanda la cause de son mal, qui luy
dist aue c'estoit l'amour delà pucelle. Lors le *
chevalier d'Egypte fist venir toutes les femmes
celles de Granucci (nov. 5), dans les Heures de récréation de
Guichardin, et dans plusieurs vieux {>oêtes. Les conteurs
orientaux n'ont point oublié des narrations de ce genre. On
peut s'en convaincre en lisant Thistoire d'Attaf le Magna>
nime (continuation des Mille et une Nuits, par Cazotte, Ca-
binet des Fées , t. 38, p. 162, et Caussin de Perceval, Mille
tt une Nuits, Paris, 1806, in -18, t, 9, p. i), et l'histoire de
Kaziraddolé, d'Abdenahmane et de la bielle Zeyneb (Mille et
un Jours, édit. de Loiseleur-Deslongchamp, p. 257):; cette
dernière se trouve aussi , avec quelques petits changements,
sous le nom d'histoire de Naz-Ragyar, dans les Œuvres ba-
dines de Caylus, t. 7, p. 208. V. aussi Cardonne, Mélanges
de littérature orientale, x, i, et Scott, Taies from thepersian,
1800, p. 2$ 3. Un récit analogue à celui des Cesta se ttouve
dans la Disciplina clericalis (ch. 3, p. ^6, de l'édition de
Schmidt ; fab. 2 , p. 16 , de l'éd. de Pans). Il a passé dans
l'ouvrage de Thomas de Canttmpré : Liber Apum qui dîcitur
bonum universale;dains le Dialogus creaturarum (4ial, $6);
dans la compilation intitulée : Spéculum exemplomm , Stras-
bourg, 1 487, in-fol. (V. les liotes de Schmidt, Ç. 97, i o i ) . U n
écrivain anglois, Lydgate, a raconté cette histoire en indi-
quant la source où il l'a puiflée: : Fabàloduorum vmcatorum^
de et saper Gestis Romanomm,
^94 ^E ViOLIER
de sa maisoa, fois celle puceile, car il luy avok
dict qu*il mourroh s'il ne Tavoit. Quant il eut
toutes les femmes veues , il dit à son compai-
gnoQ que de toutes celles là il ne se soucioit,
mais qu'il y en avoit bien une plus belle qui le
teooit en maladie; tellement que le chevalier
d'Egypte b luy montra enfin. Et quant il l'eut
veue, dit à l'autre que sa mort et sa vie estoient
en celle pucelle. Lors dîst le dievalier d'Egypte :
« Mon amy, dès la jeunesse de ceste fille je i'aj
en ma maison nourrie pour Èstre ma femme.
Tootesfbb je t'ayme tant que j'ajme mieuk la te
donner ouetn mourusse. Et si veulx que tûajes
tout son bien, lequel je devois avoir. » Le cheva^
lier fat joyeulx du don de l'autre , la pucelle qui
devoit estre femme de son compai^on espousit
pois l'emmena en son pap. Cela faict, peu après
le dievalier d'Egypte devint si povre qu'il ne
acavoît queÊûre, parquoy il pensa que son corn-
pâignon, que tant il ajmoit , auroit pitié de sa
necesàté, parquoy il vint par êaue en une âté
de Baldach où d^ouroit son cômpaignon, sus
la nuyty et ne se osa pas faire à congnoistre ce
soir à luy, pour ce qu'd estoit mal vestu et sans
serviteur, disant qu'A ne le congnoistroit pas,
pour la mutation ae son vestement , jusques au
matin» parquoy il fut contraihct entrer en une
chapelle qui estoit ouverte pour soy herberger.
Comme il vouloit commencer à dormir» il veif
deux hoomies qui combattiMent, tellement que
l*ung niist l'autre à mort et s'en dm par le cj-
mcti^ de l'autre costé. Le bruyt fut de trouver
œlluj qui estM interfecteur et meurtrier de Tau-
tîe, parquoj celluy cbevuiîer couché en Peglise
DES Histoires romaines. 395
dist qu'on le prinl et qu'il estoit celluy, parquoy
il vouloit mourir au gibet; toulesfois il ne Pavoit
pas tué, mais ce disoit de paour ou de tris-
tesse qu'il avoit. Il fut prins et mis en prison
toute la nuyt. Le lendemain, au son de la cam^
pane, le juge le condamna à mourir; mené fut
au gibet, et en le menant, son compagnon le
congneut et dit en soy-mesmes : « Voilà mon
compaignôn que m'a baillé en signe d'amour sa
femme, lequel va mourir, et je sefay en vie.
Cela à Dieu ne plaise. » Lors il s'ecrya à haulté
voix et dist : « Helas! messeigneurs , qu'esse
que vous faites ? laissez cestuy-là et tae pendez,
car c'est moy qui ay l'homme tué. » Cela ouy,
les sergens le prindrent et avec l'autre le menè-
rent au gibet. Quant ils furent au gibet, celluy
qui avoit fait l^homicide dé ce Cas pensa et dist :
c( Ceulx-ci sont innocents , et on les veult faire
mourir. Parqiioy j'en sérbye éause. Si je les
laisse mourir sanà me aCtuser, Dieu pourra bien
contre moy envoyer sa vengeailce, parqùoy il
me Vault mieulx endurer témporellement que
éternellement et à jamais.» Il ke escrya devant
tous et dist : « Seigneur de justice, vrays ci-
toyens, laissez ces deux allei: et mé pendez : car,
pour vray, je suis celluy qui ay le cas commis,
et non eulx par conseil ne par fait. » Chascun
fut esbahy. Cestuy là fut priris et meiië devant
le juge, qui fut tout estonnë et demanda pourquoy
îlz estôîeht retournez. Chascun compta son cas.
Alors lé juge demanda au chevalier d'Egypte
pourquoy il avoit confessé qu'il estoit du iheur^
tre coulpàbie, qui respondit qu'il l'àvoit fait
pour ce qu'il aymoit mieulx mourir que vivre ,
196 Lb VlOLIER
pour la cause qu'il estoit devenu si povre que
c'estoit chose ville. Tout son cas compta de
poinct en poinct, et requist qu'on le fist mourir,
car il ne aemandoit que la mort. Lors dist au
second, chevalier de Baldach, le juge, pour-
quoy il avoit dit que il estoit coulpable; oui re-
spondit et dist toute la manière comment Vautre
i'aymoit tant que il avoit laissé sa femme pour
luy offrir, parquojr, quant il l'a veu en nécessité
de mort, il vouloit oien pour luy mourir. «Et
toy?» dist-il au tiers gui estoit coupable, qui
respondit : « Sire, j'ay dit vérité, car j'ay le cas
commis ; et ay pensé que, si je laissois mounr
ceulx cy qui sont innocens, que Dieu m'en pu-
niroit enfin, par quoy je aime mieulx maintenant
mourir en contnction que estre dampné par
faulte de confession. » Dist alors le juge : « Po?^
ce que tu as les innocens excusez, tu seras déli-
vré. Amende ta vie piteusement et viz en paix.»
Chascun loua adoncques le juge, qui se monstta
constant, et s'en retourna chascun en sa maison,
et fist le chevalier à l'autre grande feste, so-
lempniié et joye.
L'exposition sus U propos.
Cest empereur est le Père céleste; les deux che-
valiers, Jésus et Adam. Jesus-Christ a demeure
en Egypte, selon PEscripture, qui dict : ExEiipio
yocavifiîium meum; et Adam a faict mansion au champ
de Damascène. Geulx ci estoient en grande amytié-
Adam fut conduyt en la maison de Jesusr-Christ, ^^
il veit la- pucelle, Tame, que tant il désira, et eust com-
me espouse garnie de toutes riclwsses ; piiis vint Adam
en ce œpqde, Ceiaf^ty J^su^Christfttt&ict/H?''^
DES Histoires romaines. 397
quant il print nostre chair humaine, là où combat-
toit Tesprit et le corps. Jesus-Christ entra au temple
de la Vierge : c'est son digne ventre précieux. La
chair tua l'esprit , et la clameur en fut au ciel et en la
terre. Parquoy Jesus-Christ, qui pas n'avoit occis
Tesprit, voulut estre pugny pour les péchez d'autruy,
disant que on laissast aller Adam, qui avoit fait te
meurtre, car il vouloit mourir pour Phumain genre.
Par le compaignon qui pour Jesus-Christ voulut mou-
rir devons entendre les apostres , qui «pour son amour
et sa foy soubstenir. ont voulu souffrir; par le tiers
qui se disoit coupable, devons entendre le pécheur,
qui en confession doit dire vérité , disant : E20 sum
qui peccavi, qui malt egi. Si ainsi le faisons, \t juge
muera la sentence.
-r-r-
De la constance de rame fidelle.
Chapitre CXLï.
1 estoit ung roy en Angleterre qui avoit
deux chevaliers en son royaulme , ap-
pelez l'ung Guyon , l'autre Tyrius.
Guyon estoit fort victorieux , et ayma
une t^Ue pucelle ; mais il ne la pouvoit avoir à
1. Chap. 172 de Pédit. de Kelter. Swan, t. 2, p. 954. —
Cette histoire est une de celles qoi , insérées dans le texte
3ueMadden appelle anglo-latin (chap. 70), ont été exclues
es anciennes rédactions angloises.
Guy de Warwickesf un personnage historique dont il est
question dans divers auteurs, telsqué Girard de Comouailles
et Henri de Knightoà. Un roman de Guy et de Felice, fille du
comte de 'Bnckingham, fut cdhifiosè en Vers an^iois. Il s'en
trouve des extraits dans VHistoYy ûfpoetry de Warton (t. i,
p. 151), et dans le BriUihlfibliografiuf d*Egeiton Brydges
(t. 4, p. 268) ; rajeuni dans son style, il forme The Bœki qf
)9S Le Violier
femme jusques pour son amour il eust lempté et
essayé grandes, ardues et difficiles batailles pour
son amour, si qu'en fin il Peust par ce moyen, et
Tespousa en grant honneur. La tierce nuyt, après
le chant du cocq, Guy on se leva du lict, et en
re^rdant contre le firmament, veit Jesus-Christ ,
qui lui deist : « Guyon, Guyon, comme tu as
souvent fait les batailles pour l'amour d'une seulle
pucelle , maintenant il faut que tu estudies pour
ramour de moy virillement contre mes ennemys
combattre. >• Cela dict, Jesus-Christ s'esva-
nouyt. Guyon entendit que la volonté de Dieu le
vouioit contre les infidelles conduyre, par quoy
il dist à sa femme qu'il vouloit aller en la Terre
Saincte, par auoy il la prioit de bien garder son
enfant ^.Iqu'elle avoit en son ventre jà concea.
Quant la dame congneut ces nouvelles, comme
furieuse print ung couteau et deist que elle se
tueroit avant. « J'ay, dist elle, longtemps atten-
tke most yidoryotts prince Guy ofWarwick, Londres, sans
date, in -4.
Au Moyen Age, il y eut aussi en France des épopées dont
ce paladin fut le héros : V. l'Histoire littéraire de la France^
t. 22 , p. 841 et suiv. Elles furent remaniées, mises en prose,
et fournirent le sujet d'un roman de chevalerie fort rechercM
des bibliophiles, et intitulé: Guy de Warwich, qui, en son
temps ^ fit plusieurs prouesses et conquestes en AngMj^'
Allemaigne, Ytalie et Dannemarche, et aussi sur 1er infimes
ennemys de la chrestienté. Paris, IJ25, in-fol.; IJSO»*"'^'
Un bel exemplaire de la première édition s*est élevé à 1 1 $0 "•
i la vente des livres du prince d»Essling; la seconde éditioa
a atteint 82 5 fr. à la vente du roi Louis-Philippe. Il y en a une
analyse dans les Mélanges tirés d'une grande bibliothèque,}.
10, p. 6). A regard d'un manuscrit qui se trouve à la w-
Uiothèque de Wolfenbuttel, voir le Serapeum, publié à L«p-
xîg, t. j, 1842, p. H 3 et ;69, et le Bulletin du bibliophiUy
1845, p. 2$,
DES Histoires romaines. 399
du pour estre ta femme, je suis enceinte main-
tenant, et me veulx tu laisser ? » Guyon lui osta
le couteau des mains , et luy dist : u Madame,
je me suis voué de aller en la Terre Saincte,
par quoy il convient expédier mon voyage ,
sans attendre que je soye vieulx ; et en brief, s'il
plaist à Dieu, retoumeray. )> Elle, confortée, luy
Dailla ung anneau et luy deist : « Prendz cet an-
neau , et , toutesfois que tu le regarderas en ton
voyage, te souviegne de moy, et je seray chaste,
souffrant et attendant ton retour. » Guyon la sa-
lua par ung adieu piteux, et s'en alla menant avec
luy son compaignon Tyrius. La dame ploroit tou-
jours, et ne la po voit-on consoler. Quand elle fut
à terme de faire son enfant , elle fut délivrée d'ung
filz, lequel elle nourrit tendrement. Guyon et son
compaignon, cependant, passèrent et allèrent en
moult de royaulmes, et partout le pays de Asye ,
oui estoit destruict desmauldictz infidelles. Lors
aist Guyon à son compaignon : « Mon amy, tu
dois te tenir et demourer en ce royaulme pour
ayder au roy, qui est trèsbon chrestien, et je
m'en iray en Hierusalem et en la terre saincte
pour combattre contre les ennemys ; et cela faict,
je passeray par ces lieux , et en soûlas retourne-
rons en Angleterre. Cela feist chascun, et au par-
tir se baisèrent en plorant et gectant grosses dou-
leurs. Guyon entra en la Terre Saincte , là* où il
fist plusieurs batailles contre les payens, les vainc-
quant et obtenant victoire. D'autre costé, en
Dacie, Tirius debella les infidelles et eut victoire,
si que la renommée des deux compaignons par
tout couroit. Le roy aymoit Tyrius sur tous et le
faisoit riche, tout Je peuple semblablement. Il y
400 Le VioLiER
avoit ung tyran cruel et vaillant nommé Plebeus,
qui sur Tinus estoit envîeulx grandement, telle-
ment que il l'accusa au roy de prodiction, qu il
avoit voulu le roy expulser de son royaulme. Le
roy, croyant au traystre, priva Tyrius de tous ses
biensct de son honneur mérité, si qu'il ne povoU
à peine son corps substanter, par quoy il ni
moult dolent, et (fisoit : « Queferay je, mescbantet
triste ? » Comme ung jour il estoit tout seul en
quelque lieu soy espaciant, il rencontra Guyon,
son amy, en forme de pèlerin , par quoy li ne le
cogneut point; mais Guyon le congneul bien,
toutesfois il ne se fist à congnoisue. Guyon m
demanda d'où il estoit. « Je suis, dist Tynus, ae
loingtaine région , et ay par long-temps en ces
lieux demeuré. J'avois un compaignon qui fj
me laissa pour combattre les infidelles et s en
alla es parties de la Terre Saincte ; mais je ne sçaj
s'il est mort ou non. » Lors dist Guyon : « Pour
l'amour de ton compaignon, laisse rocjr ung
petit en ton giron dormir, car je suis las "U che-
min. ^) Ce qu'il feist. Comme il dormoit, Tynus
\\xy veit saillir une blanche belette de la boucue;
qui s'en alla vers une montaigne, laqueHe ^^^^^\^
na depuis après quelque peu de temps en sa
mesme boucne. Guyon s'esveilla, et ^^^^^J^
tre qu'il avoit eu une merveilleux sonee, cr^^
assavoir, saillir une belette de sa boucne, pn»
rentrer dedans. Dist alors Tyrius que ce J^^'
avoit songé il avoit veu de ses yeulx, mais ii ?^
scavoit qu'elle avoit fait à là montaigne. Lors dist
Guyon : « Allonsà la montaigne, car par advenfuf^
trouverons nous quelque chose qui sera utillc »
Comme ilz momoient la montaigne^ lors ilz trou-
.^
u
DES Histoires ROMAINES. 401
•'*
vèrent ung dragon mort qui avoit ie ventre plain
d'or, avec ung couteau bien poly, sur lequel estoit
escript que parce couteau Guyonvainqueroitl'en-
nemy de Tyrius, par quoy Guyon fut fort joyeulx,
et dist à Tyrius : « Mon amy, je te donne ce trésor,
mais le couteau sera à moy. » Lors dist Tyrius qu'il
n'avoitpasce trésor mérité; lors dist Guyon qu'il
levast les yeulx et qu'il le re^ardast , car il estoit
son compaignon Guyon. Tyrius le regarda enten-
tivement, et le congneut, et luy dist qu'il le suf-
firoit de le voir, et qu'il en estoit tout joyeulx ,
et ploroit de joye. «Liève toy, dist Guyon, et je
batailleray contre ton ennemy; mais garde toy
de dire qui je suis ; puis nous nous en retourne-
rons en Angleterre. » Tous deux s'entrebaisèrent,
et tomba Tyrius sur le col de l'autre. Tyrius porta
son trésor à sa maison , et Guyon s'en alla poul-
ser à la porte du roy, qui luy fut ouverte, quant
il dist qu'il venoit de la saincte terre. Le roy le
. fist venir, et quant il fut devant luy, l'adversaire
de Tyrius estoit assis auprès du roy. « Comment,
dist le roy, se porte la saincte terre } » Guyon
dist au roy qu'elle estoit eh bonne paix, et que
plusieurs estoient faicts chrestiens. Lors dist. le
roy : « As tu point congneu ung si gentil chevalier
nommé Guyon ? — Ouy , dist ledit Guyon ; je l'ay
veu et mangé avecques luy. » Puis adjousta \t
roy : « Est il point question des roys chrestiens ?
— Ouy, sire , de ta personne mesmement , dist
Guyon ; l'on parle fort, dist Guyon, d'ung cheva-
lier nommé Tyrius, qui a fait merveilles de com-
battre payens et a obteiju victoire ; mais, comme
on dit, vous l'avez, à la persuation d'unç autre,
despouillé de son honneur, qui est fait injuste-
Kio/ier. 1^
402 Le Violier
ment : roylà qu'on dit de toy par delà. » (m
Plebeus le trahîstre se vch blasmer, il m:
« Faux pèlerin , que ces mensonges dis , veulx
ta ces choses soubstcnîr? — Ouy, dist Guyon
et contre toy, sur la vérification de ce, te conh
pour Tyiius; et pourtant, ^re, «lom
moy ceste Kberté de combattre pour le droit oe
batray
soubstenir mon propos.— J 'ensuis content, nm
roy, encoresdeceteprie. » Leroy le fei^accotK-
trer de tout ce qui lui estoit nécessaire, list prépa-
rer le champ, et ordonna le jour du combat,»
doubtanr que l'autre ne trahist Guyon, appela»
fille, luy disant : « Sur ta vie, garde que cepeiOTn
n'ayt trahison aucunement; baille tout ceqjH w
est nécessaire. » Ce qu'elle fist. Elle menaCuF
en sa chambre, le fist laver, baigner, et le fo\m
de tout son affaire, si qu'il estoit à son coiMi^»°^
ment. Quant vint le jour de combattre , P^^^
vint tout en armes fi^pper à Ist porte du Pju^j
disant : « Où est ce meschant et faute çelKn».
Fault il que tant il demeure ? » Le peknn sau»t
bien armé par les mains de la fille du roy.
deux se combattoient si bien que P'ebeuscçj^j
rendre l'esprit de prime face s'il n'ettst dcu.
demanda congé à Guyon de boire , qui luy ^^^l
par moyen cjue s'il avoit nécessité, qu'il wY
droit le plaisir pour cas pareil. Il courent DO j
puis retourna impétueusement contre ^^J '
et combattoient tous deux vîrillement, si <[
Guyon eut soif. Lors il dîst à Plebeus (^ " "^
rendist le plaisir, et qu'il eust congé de uoff '
mais Plebeus jura et voua à Dieu que point
beura qu'en main forte. Guyon se deiïendit tou '
jours, et tant qu'il peust s'approcha de V^^^'
^
DES Histoires romaines. 40)
tdiement qu'il saillit dedans Feaue et beut tout
son saoul ; puis saillît sur Plebeus comme ung
lyoh rugissant ^ par si grant cueur qœ l'autre h
"■ niyte demanda. Le roy , ce voyant , les fist sépa-
rer jusques an lendemain. Le peleiin Guyon en-
^ tra en la chambre de la fille du roy, qui le lava ,
'^ abilla ses playes , le fist manger et puis reposer
^ noblement. Il dormit, car il estoit lassé. Pie-
' beus avoit des enfans au nombre de sept , vail-
■ lans, ausquels il dist : « Mes enfans , si vous ne
■:- trouvez façon «t moyen d'estaindre ce pèlerin
ceste nuyt,. sachez que demain nombre feray
; ' parmy les morts , car c'est le plus puissant que
:> )e veiz oncques. » Les enfans dirent ^ue celle
nuyt seroit suffocqué. Quant vint la mmuyt, ils
i- entrèrent en la chambre de la fille du roy, qui
i estoit sus la mer construicte tellement que l'eaue
; passoit par soubz la chambre, a Si nous le tuons^
:5 nous serons en&ns de mort ; mieulx vault le gec«
f, ter lict et tout en Feaue ; par ainsi chascun dira
qu'il s'en est fîiyt. » Cela firent, et en la mer le
■■i gectèrent. Le pèlerin Guyon dormoit et n'en
sentit oncques riens. En celle nuyt estoit un
^. pescheur sus mer, qui fut esmeu au bruyt du lict
i qui tomba; il y courut à la clarté de la lune.
Quant il fut là, il deist : « Dy moy pour Dieu qui
tu es, si que tu ne te submerges. » Guyon s'es-
veilla , et , quand il vit la clarté de la lune, pas
ne sçavoit où il estoit ; toutesfois il dist au pes-
cheur qu'il entendit qu'il luy aydast et qu'il en
seroit bien rémunéré. <c Je suis^ dist il, celiuy
qui combatiz hier contre Plebeus, mais je ne
scay comment }e suis icy descendu. » Le pes-
cneur, ce voyant, le misit en sa nef et le mena
I
à b pane iki ray , cl dda an loj
le pelciîa , a ^"3 ¥Îat ioosfier
ses |nrO|[ks. Le roy, ce voyant,
a a il^ q^cLe iâst anner k peile-
La £je fsi as fict da peâeni et point Bc!e
cJe te: bien doicnie. « Las! (§-
Ba|T ier <^*est dcvena moD tic-
r • Leioviesznt, qamooksedesoonfDftL
en ne tnnra point le Ikt en bi diambre.
2*2C cQBBa Aimtiua : : les nngs disoioit quH
arsc ctte ine« les antres <|ii'il s'en esuxt fizT.
Febens coctisnei^eBent Garnît à b filie dn rôr
^'sLjt aenast son peleim et qn'îi en Yodok
poor an lor picsenter. f>«Mm»
ifyetti on dn pclcmiy le pesciicnr Tint
na FUT, qa ait compta cpiH estoit en sa maison,
et ^tMwuMui îà Taroit tronré ia nn^ dedans osg
ict SOT FcaBe. Le roj TenToya qnerîr poor se
préparer, et, quand Plebens entendit que le pde-
nn ne estait pas aMrt, fl eut paooret denùmdj
înd-jces Le nif ne hi^ Toohit donner onoqnes
une nBonfie dlieme , païqooj Us enuèi e ni aa
ckanq» et donnèrent cliascira denx coups , mais
an ûeis coup Gnyon I07 tiandia le bras , pois la
leste, qall presentaau rojr. Le roy fiist grande-
ment jc^eabL de sa TÎcioîre; pois, quant il sœut
que les enEns de Pkbeos aTcnent gecté en mer
le pe&erin , Il les fist pendre par le col. Guyon
pint congé da loy poor s'en retourner, et le roj
laj fist promesse de grands Inens s'il YouloitaTec
leroy demom^r; maïs il dist qu'il ne le pounoit
DES Histoires romaines. 405
faire ; par qnoy le roy le fist charger de grans
dons, lesquels il donna à son compaignon Ty--
rius , et le fist remettre pins de devant en l'amour
du roy. Ains que partit , le roy le pria qu'il luy
dist son nom. « Je suis, distGuyon^ celluy che-
valier Guyon duquel tu as tant ouy parler.» Qjiant
le roy le cogneut, il luy promist la moytié de
son royaulme, s'il vouloit avec luy demourer;
ma|s il dist qu'il n'estoit pas possible ; par quoy
il s'en alla en baisant le roy. Quant Guyon fut
en Angleterre devant son chasteau , il trouva
•une grande turbe de povres, devant lesquelz es-
toit la contesse sa femme , qui leur administroit
en habit de pèlerine, disant : « Priez pour mon-
seigneur », et tous les jours leur donnant à chas-
cun ung denier. Guyon estoit là personnellement
en habit de pèlerin. Il advint ce mesme jour que
son filz , qui estoit en la beaulté de sept ans ,
hpnnestement accoustré, estoit avec sa mère,
lequel , oyant recommander Guyon aux povres ,
dist à sa mère si c'estoit son père que tant elle
recomraandoit. « Ouy, dist la mère, lequel s'en
alla la tierce nuyt après que tu fus engendré, et
oncques puis ne le veiz. » Comme Paumosne la
damefaisoit, elle vint à Guyon et luy donna
Taumosne; mais elle ne le congnoissoit point,
car il inclinoit la teste contre bas , si qu'elle ne
le congneust. Guyon voyant son filz , lequel ja-
mais il n'avoit veu, ne se peust contenir, ains le
print et lé mist entre ses bras, et le baisoit, di-
sant : (^0 mon enfant! Dieu te face la erace que
tu luy puisses plaire. » Les damoiselles qui le
virent baiser l'appellèrent, si qu'il s'en allast et
ostast de làj pourpaourde quelque maladie des
4o6 Le Viouer
povics. Gtqron s'en alla à sa femme , luy àe-
raandant qu'il luy pleust luy couceder ung tiea
en sa forest pour là estre toi^oms, ce^'dk
iist pour l'amour de Dieu et de son espoux, et
luy fast taire quelque petite maisonnette , là où ji
demoura longtemps. Quant il sentit qu'il devoh
mourir, il appella son famillier d luy dist qrï
poitast à la omtesse son anneau , luy (fisant que,
si elle le voulcnt jamais veoir» qu'elle couinistlà
légèrement. Le messagier fist son message;
puis, quant la dame vdt l'anneau , elle le congneat
et s'escria : « Voicy l'anneau de mon sâgneor!»
Elle fut à la forest, mais, deyant qu'elle y inst,
Guyon son mary fut mort et trepassé. Ce Yoyant,
elle tomha smr son coq>s, disant : « Helas! que
dois je faire î Tout mon espoir est decedé; mais
où sont les aumosnes lesquelles j'avojs pour
monseigneur faictes ? J'ay mon Aary veu , et Ivf
ay donné comme à povres l'aumosne, toutesfois
point ne l'ay congneu. Helas ! o doulx amj
Guyon, tu as veu ton enfant, tu l'as baisé et
n'en as faict semblant! O Guyon, que as tu fait?
jamais je ne te verray. » Son corps mist en sé-
pulture , puis le plora par long- temps.
L'txposàm sas le propos.
Par ce chevalier deTons entendre le Createofi qui
a fait moult de batailles : premièrement au &/,
' pour expulser Lucifer et ses sequaces; puis dedans U
terre , souventes fois , quant il gecta l'est de Pharaon
en la mer. et le jour du sainct vendredy : le tout pour
l'amour d'une pucelle, qui est Tame. Depuis mena
avec luy son compai^on, c'est assavoir liiumanité)
qu'il pnnt pour expeiler les infidelles et les vices tfo
DSS HlSTOlJlES mOHiLIKES. 4D7
royanliiie âm coffs et fbator is ubIbl II odbBana
Tyrins (c'est Ma^st, ^mr jkbst soe ^ooff ^es la
Yoye de recÛBde. Doœs U vint ik k ^tisrt aiiirrte :
c'est qiuat il jI^w^m^H de paeads; et sue omo»-
Snon, le ^eare dakamaoss. tronTa es d o iiig iL eî TOfc
e perdxtKNi. Il dorsal c9KBj^^EriM^aar!jujiBuitiDDiK
nostre ciiâr Vrir''"* ddbas îa ^'i^^ Mark. Sailiil
la belette, qm cA sôt Idba BoptaSte. yr ninlfi
sur la mmilaigpK de nrajifaebe; pas TtSDorna 2 JesB
Christ an Uaiitr if . le Uiylif wt <1 fcant : Hrcru^w
Z^W. Saint Jehaa te jreanear eu QBÎft et ik inf
prophetiza. lesB Chntt troava k dcnçn met , r tac
à dire randeone knr qas c oai jti ît ks au^uKiiû g.. ei la
fist inveatk» d'ni çriit trésor : oe «ot kf ds t»»-
maixleiiieiB de b lor, icHKàs jb doin a ilHHHKL «0
conipai^MiBy 9vec le CDHEm ae pmBWie. écobs: u
retint, lumt il est esoi^r imàiaam tmam ^Âri «ns
dabo. De ce cwtf i! tBa PSesices k T3r:aflL 1^ t9t
le dyable, casse de rayakka; fbs iieac «î soniKit!::;
de lIioBiiiie, ipaat il k li^ îraiwgrggr k& ^tnmsas-
démens. Cote voit ^ fsr Jaftas dîner -psexSit
vîei^ des neigts, oc ds anas de
ma en la fluml w e de mom -watlpt fvecnBL. lis» «^
enfans le geetèim tcnia «er: <se wflt kgiw^ If^'?*^
moilids, qn §&FaM. cane de le $mp^ desoesw*^ HîÂaQ^
la mer de ce monde, là <é k penàonr^ ^ t3( je
Saint Esprit, sar ky dén*^ <t 5tJl iM^OBft ap»«f.
luy, et eniia est vîctoîre, s ^ae 4a «xàtioe <k»ant
Dien le père rapporta. Parer m n yiJ rstana 4s xis
payscdeste, nonshimntra— ga»de»to, yar k>^
quel nous poTOos avoir fflerKtk m. ^^iMt i^te^«
son royanfme des ôoek, ses f»o» k dtetomneiiveai :
ce sont les an^es, qn disoieat i)(4 aspfaBwc : Oi^^
€ft isle ^' lient ie fimi IwJîf «al^Kfai^ A i>f^^ iGe
il les congpeat bien, et mms jm»^ €M 4lkmem ^tm
nous baise, comme ses cdbH^ par bdi«te«r^fli«,
sericorde.
406 Ls VlOLICR
povres. Ciiyon s'en alla à sa femme, hij dt-
mandant qu'il luy pleust luy concéder ungfiea
CQ sa forest pour là estre toi^ouis, ce qu'dk
fist pour l'amour de Dieu et de son espoux , et
luy tel taire quelque petite maisonnette , là où il
demoura long-temps. Quant il sentit qu'il deroit
mourir, il appella son famillier et luy dist qu'il
portast à la contesse son anneau , Iut disant que,
si elle le vouloit jamais veoir, qu'eue coumist là
légèrement. Le messager fist son message;
puis, quant la damevdt l'anneau, elle le congneot
et s'escria : <r Voîcy l'anneau de mon seigneur!»
Elle fut à la forest, mais , devant qu'elle y fost,
Guyon son mary fut mort et trépassé. Ce voyant,
elle tomba sur son corps, disant : « Helas! quue
dois je faire ? Tout mon espoir est decedé; mais
où sont les aumosnes lesquelles j'aroys pour
monseigneur Êûctes ? J'ay mon ihary vcu, et \vj
SLj donné comme à povres l'aumosne, toutesfoû
p<Hnt ne l'ay congnen. Helas! o doulx amj
Guyon, tu as veu ton enfent, tu l'as baisé et
n'en as faict semblant! O Guyon, que as tu fait?
jamais je ne te verray. » Son corps mist en sé-
pulture , puis le plora par long- temps.
«
L'exposition sus le propos,
•
Par ce chevalier devons entendre le Créateur, qui
a fait moult de batailles : premièrement au Ciel;
pour expulser Lucifer et ses sequaces; puis dedans \i
terre , souventes fois , quant il gecta Test de Pharaon
en ta mer. et ie jour du sa! net vendredy : le tout pour
l'amour a'une pucelle, qui est Tame. Depuis mena
avec luy son compaignon, c'est assavoir Iliumanité,
qu'il print pour expeJler les infidelles et les vices iv
DES HlSTOIJlES ROMAINES. 407
royaulme du corps et planter les vertus. Il ordonna
Tyrius (c'est Moyse) pour mener son peuple vers la
▼oye de rectitude. Depuis il vint de la terre saincte :
c'est Quant il descendit de paradis; et son compai-
§non, le ^nre des humains, trouva en douleur et voye
e perdition. Il dormit en son giron par Tassumption^ de
nostre chair humaine dedans la Vierge Marie. Saillit
la belette, qui est saint Jehan Baptiste, pour monter
sur la montaigne de prophétie; puis retourna à Jésus
Christ au baptesme, le baptisant et disant : Ecce agnus
DeL Saint Jehan fut précurseur du Christ et de iuy
prophet'iza. Jésus Christ trouva le dragon mort , c'est
a dire l'ancienne loy qui couvroit les cérémonies, et ta
iist invention d'un grant trésor : ce sont les dix corn-
mandemens de la loy, lesquels il donna à l'homme, son
compaignon , avec le couteau de puissance , lequel il
retint, comme il est escript : Judicmm meum alteri non
iabo. De ce couteau il tua Plebeus le Tyrant, qui est
le dyable , cause de l'expulsion des biens et honneurs
de 1 homme , quant il le fist transgresser les comman-
démens. Ceste mort fut par Tayde d'une pucelle, la
vierge des vierges, oui des armes de nostre chair l'ar-
ma en la chambre ae ^on ventre precieox. Les sept
enfans le gectèrent en la mer : ce sont les sept péchez
mortels, qui furent cause de le faire descendre dedans
la mer de ce monde , là où le pescheur, qui est le
Saint Esprit, sur Iuy déscehdit et fut toujours avec
Iuy, et enfin eut victoire, si que la victoire devant
Dieu le père rapporta. Par ce moyen retourna en son
pays céleste, nous laissant l'anneau de sa foy, par le-
quel nous povons avoir l'éternelle vie. Quant il fut en
son royaulme des deux, ses parens le destongneurent :
ce sont les anges, qui disoient à son ascention : Quis
tst iste qui venit dt Edom Hncûs vcstibus de vostra. Mais
il les congneut bien, et nous aussi, car chascun jour
ootts baise, comme ses enfans, par la doulceur de mi-»
sericorde.
¥*
Le VlOLICR
•
I
a M SâtMit dotae Vott m fàk m ii
jkgSc\m empereur aflcMt après llieaie
Sic nûdj diasscr ; il trouva ung serpent
f que fc$ pasteurs avoient attaché à ung
pendant omtre tene, leqQo
I Mil -(..-♦
i74derèfiL deRdIer. Suffl, t. J, V-jT^^
SKOMiecsriEaeM daas £c DadfÛaâdmc^
hîc a; ^ 4«» *c redit, de Paris . , mâs wfc <pidq»o a»;
s: ce K'est pas bb philosophe, cfeaCiniieaaidqBir
!: £BBt alkr dMd» h sookc de cet ap<*g!!Vf
2 se tnim dans les faldes de Bidpa (T<tf bjeiRO-
. ^R V. LûisefcBr-Dpdwgchawp» ea » «■f^T*'-
des M^ €t n Jflwr, p. 47^), et <fa«J^*S
lésÂe ée TïpQlogM îndîa iMîtrié : If Ar«w, k CITD^
rjLAn^kÊYmkutk ikamâ, qùfnt padieda/'^
roJ» SMMt par rabbéDBfaois, Pans, iS26,p.4r)4>
T. iBSs k 2de coate de TooCi «flâdL . -kX
Le tt«5!« ^Vaiiand Boner (£kUifiû , 71) > ^^'!i!i
cil de ti nt»&nL Utt aMie âisen d'apologMS ((ikbb^
d^MDe-Mi■ v.lesMBde Sdnndt^p. ii9)«'*^
Oiflà;*» aLî]^ fcsfid»lidB greo oBt tiailé h "^
■K doHiife ; cie se tsooTC daiB u cooit apologne d^fr
kcûaésaDÎeMe: U Fma tf & Sopcaf ; duis Sysop
(lrii.2f, ôfiLdeHanhaet, r7Si>;daKBalirias,<|U*'Jr
afeiésée. Pliè*« prisciMe VB rich scfldifaAte (lfo«0^ff^
ftnM¥, it::le9eipattKm biendEniev et pri»»r
rï fnt appraMlie 2 ne poitf ic^
OtjtazKefnsdkMfndiS^^
latk da» la boKhe dB repiilt»'^
DES Histoires ROMAiN0k 409
le delya, le mist en son seing et l'eschaufFa ; puis^
quant il fut eschauffé, l'empereur mordît. Alors
luy dist Pempereur pourquoy il faisoit cela.
« Tu me rendz le mal pour le bien. » Le serpent
parla et dist que ce que nature faict on ne le
peult oster. « Tu as faict ce qui estoit en toy, et
moy selon ma nature : tu avoys du bien en toy,
tu me l'as monstre ; et je n'avois que poyson et
tout mal , je te l'ay monstre aussi : car je suis et
seray toujours ennemy de l'homme, car par luy
suis pugny et mauldict. » Comme ilz alterquoient
ainsi, ung philosophe fut esleu pour les accorder.
Le philosophe dist : « J'entens seulement par
parolles, mais, si j'avoys veu comme il en est
allé par faict, je jugerois mieulx à la vérité ; par
quoy je veulx que le serpent soit comme il estoit
à l'arbre lyé, puis, quant je l'auray veu au péril
où il estoit et comme l'empereur l'a secouru,
lors jugeray je pour les deux parties. » Ce qui
fut fait; et, quant le serpent fut lyé , le philoso-
Ï)he luy dist qu'il se delyast : a Je ne sçaurois », dist
e serpent. «Tu mourras donc, dist le philosophe,
selon droit jugement, car tu as esté subjet, et es
toujours à l'homme nuysant , par quoy il te sera
maintenant. » Le serpent demoura pendu , et le
philosophe dist à l'empereur qu'il ostast le venin
de son sein^, et que plus il ne se souciast et en-
tremist de si grande fatuité et foUie : car le ser-
pent ne peult que faire ce qui est en luy, c'est
blâmé par quelques critiques ; il nous parott an contraire as-
sez ingénieux d'avoir montré le serpent comme prononçant,
après sa mauvaise action, des sentences morales. La fable de
La Fontaine : Le Laboureur et le Serpent (1. VI, f. i }\ n'est
pas une de ses meilleures.
r
410 Le VlOLlKR
envcmmer les gens. L'empereur remerda foit le
philosophe et rea sdla.
Moralisadon sur cale fùstoirt.
Cest empereur est chasciin bon chrestîen , 00 le
bon preiat ecdesiasticqoe , ont tonjonrs doit aller
à U chasse du salut des âmes. Il fouit qu'il passe par
la forest de ce monde, là où il tronve le serpent à
l'arbre \jè^ qui est le dyable d'enfer attaché à l'arbre
de la croix, si qu'il n'a aucune puissance, sans la per-
mission de Dieu , pour les hommes tempter. L'empe-
reur, qui est Thomme, le deslye toutes fois et quantes
qu'il va en péché mortel, et est dit le mettre dedans
son giron eschauffer quant en son péché se délecte.
Que nit le dyable? Lors il luy respand son Temo de
pesché dedans le cueur. Péché sur péché et cavillaûos
sur cavillalioa est grand poison et dangier. Piuaenrs
sont de ce venin afiblez, gens de toutes sortes. Les
pasteurs qui. ce serpent ont lyé sont les prophètes,
patriarches, confesseurs et prédicateurs, qui de la
langue de leur prédication le dyable si fort lyent
qu'il n'a puissance de mal faire. Les oeuvres de mi-
séricorde sont bonnes œuvres et oraison, mesmemeot
le PâUr noster et VAn Maria, pour le dyable lyer.
Quant tu es empoisonné par ce ayable facteur de pe-
cnî, recours au sage philosophe et confessear discret,
qui sçait discerner entre peoié et péché, distinguant
la lèpre de la lèpre, leauel ne pKsult sentencier an
vray, si premièrement le ayable n'est lyé par contric-
tion, confession et satisfaction. Lors le confesseur nous
donnera bon remède : c'est qu'il ne fauK plus pécher.
Vade in face et amflius noH peccare.
v>
DES Histoires ROMAINES. 411
De la diversité et des choses admirables du monde moral-
lement exposées. — Chapitre CXLIIi.
Une racompte qu'il y a des hommes
qui ont teste de chien et parlent en
aboyant^ et sont vestuz de peaulx de
bestes : telz signifient les prédicateurs,
qui doivent prescher et estre yestus de rudes
peaulx, c'est assavoir de là sévérité de pénitence,
pour aux autres donner bon exemple. Puis dit
que au pays de Indie sont les hommes qui ont
seullement ung œil sur le nez, au fronc, et usent
de chair des hommes : ceulx là signifient qui ont-
seulement ung œil de raison duquel ilz usent au
fronc , et non à la volunté. Item en Libie sont
des femmes sans teste qui ont en l'estomach les
yeux et la bouche , qui signifient les humbles
I. Chap* 175 de Tédit. de Kellcr. Swan, t. 2, p. 379. —
Ce chapitre est surtout composé de détails empruntés a Pline
et à Mandeville. Le naturaliste romain ^1. 7, 2) fait men-
tion des hommes fabuleux à t6te de chien dont Hérodote
flV, 191) avoit déjà pailé. (V. les commentateurs de ces
deux écrivains.) C'est également chez Pline (1. 6, p. 2) que
le rédacteur des Cesta a puisé ce qu'il dit des hommes n'ayant
qu'an œil, de ceux qui n'ont qu'une jambe, des pygmées,
etc. Les hommes dépourvus de nez ou ayant des pieds de
chèvre se retrouvent dans les récits de Mandeville. L'exis-
tence de femmes barbues est attestée par Pline (1. 6, chap.
)o) et par Gervais de Tilbury (1. j , chap. 76). Plusieurs
de ces assertions se rencontrent aussi dans les écrivains orien-
taux; nous nous bornerons à citer les Contes turcs y publiés
par M. Loiseleur Deslongchamps {MUU et un Jours, p. 35$
et 361), et nous renverrons, pour toutes ces merveilles, au
savant ouvrage de M. Berger de Xivrey que nous avons
déjà cité (Traditions tiratologifueSj p. 67-112).
i
j 411 Lb Violier
qui yeuilent oberr de cueur, si qu'ilz considérait
f en lear penser aevant que le faire, pan^uoy iiz
ont la poictrine non trop legière. Puis dit qu'en
Orient, contre paradis terrestre, sont hommes
qui point ne mangent , car iiz ont la bouche si
petite que ce qu'ilz boivent iiz le prennent avec
une plume; seulement vivent de l'odeur des
pommes et des fleurs, et meurent soubdainement
de mauvais odeur : ceulx là dénotent les religieux
et gens sobres, qui n'ont point de bouche quant à
excès de man^r, mais vivent de l'odeur des
pommes et des fleurs des commandemens et
bonnes vertus, monstrant aux autres bon exeiH-
ple. Pareillement iiz prennent avec une plume
leur boire, c'est avec bonne discrétion; mais»
s'ilz sentent odeur mauvais de péché , soubdai-
nement iiz meurent en Jésus Christ. Autres sont
sans nez là mesmes , et ont la face plaine ; ce
qu'ilz voyent leur est et semble tout bon : ce sont
les folz sans discrétion , si que tout leur semble
bon quant il est selon leur volunté. Autres sont
là qui ont le nez et les lèvres si longz contre bas
qu'ilz mussent toute leur face quant iiz dorment:
telz désignent les justes, qui ont les grandes la-
bres de discrétion contre oas en considérant les
vanitez de ce monde, detraction et mensonge;
toutes fois, par la lèvre de bonne garde, toutes
leurs vies gardent par continuelle méditation) si
qu'ilz ne dorment en péché. En Scythiesontgcfl^
à si grandes aureilles qu'ils en couvrent tout le
corps : ceux là représentent ceux quidient la pa-
rolle de Dieu ; parquoy ils peuvent leur propï*.
corps couvrir contre tout péché. Autres sontquj
cheminent comme bestes^ et signifient ceulx 9»"
\
DES Histoires romaines. 41)
ne veulent honorer Dieu ne ses sainctz , mais
comme bestes cheminent de pecbé en péché;
parquoy dist le psalmiste : Nolitefieri sicut equus
et muiusy quitus non est intellectus. Les autres sont
comuz, ont le nez court et pieds de chièvre:
telz sont les orgueilleux , qui en tout lieu mon-
strent les cornes d'orgueil, et ontlesnez de briefve
discrétion pour leur salut et les piedz de chièvre
lascivieuse, courant à la luxure comme boucs
puans. En Ethioppie sont autres qui n'ont que
ung pied , et toutes fois ilz courent aussi fort
que bestes : ce sont ceulx qui ont ung pied de
j)erfection envers Dieu , selon le pied de cha-
rité ; tels sont legiers vers le royaulme descieulx.
En Indie sont les pigmées, de deux couldées
de hault , chevauchant sur boucz , et guerroient
contre les grues, signifiant ceuk qui sont pe-
tis en la longitude de bonne vie, commençans
et non perseverans, et combatent contre les
grues, qui sont les péchés, mais non pas viril-
lement. Autres sont qui ont six mains , nudz
et veluz , demourans aux fleuves , qui désignent
les studieux qui labourent pour obtenir l'éter-
nelle vie; parquoy dist le psalmiste que tou-
jours est en ses mains son ame. Par les hommes
nudz sont les hommes de vertus despouillez en-
tenduz, demourans es fleuves de ce monde.
Femmes sont aussi qui ont la barbe jusques sur
la poictrine, mais leur teste si est plaine; signi-
fiant les justes observans la plaine voie des com-
roandemens de l'Eglise. Sont en Europe les hom-
mes beaulx, mais ils. ont le col et la teste lon-
gue comme grues, et le bec forche , signifiant
les juges 9 qui doivent avoir^ à la manière des
414 ^K ViOLIER
grues, le col long, par pmdeme co^tioacosH
ment îiz doivent sentender devant par penser
^ue par la bouche. Et si ainsi estoient tous les
juges , si mauvaises ne seroient les sentences;
ik la meduine spiritaelle.
Chapitre CXLIII k
adis eslott umf «ifet quiestoit divisé
depuis le nomoril , tdlemenkii^'ii avoit
deux testes et deux estomacz , et arait
chascun ses propres sens , tellement
que quant l'ung veiUoit l'autre ne veilioit pas.
Après qu'ilz eurent vescu par deux ans , Fun^
mourut et l'autre survesquît trois jours. Il estait
ung arbre dedans Indie, duquel les fleurs ont
doulx odeur et le fruit bonne saveur, près du-
Î|uel demeuroit ung serpent nommé Cacorlus ,
equel n'amoit point l'odeur de l'arbre; pourtant
il empoiscmna la racine pour le £aire mourir; ce
voyant , le jardinier print du ^riacle , leçiuel il
mit à la summité d'une verge , puis le dispersa
sur les rameauk , si que le vemn saillit et fut
I. Chap. 176 de l'édit. de Keller. Swan, t. 2, p. j 82.—
Ce traducteur obseive que l'idée de cette anecdote se trouve
dans les fables de Pogge, où nous ne Pavons pas retrouvée.
Dans les FacetU de ce polygraphe italien , éditées en 1798
par Tabbé Noël, d'erotique mémoire auprès des bibliophiles,
on rencontre (t. i, p. 42) une histoire relative à unmoiiistie
marin, mab eue (fiflère de celle que nous présentent les Ctsia
et que Jules Obsequens {De proaigiis^ cnap. 1 1 1] a proba-
blement suggérée. Se rappeler aussi ce que Pline (1. 8, chap.
2^7} dit du seipent appelé Jaculu».
DES Histoires romaines. 41$
chassé de la racme^ par quoy l'arbre sterille fut
fructueulx.
L'exposition sus h propos.
Par cest enfant est entendu tout homme constitué
de deux , du corps et de Tame , si que chacune
partie tient ses œuvres propres : car les œuvres de la
chair sont fornication, immundicité, gulosité et luxure; .
mais les œuvres de Tame, joye, paix et amour, Ion-
guanîmité et pascience. Ces opérations sont contraires^
rations de mort, et Tame convoite les fafctz de la vie.
Par cest arbre peult estre noté Phomme mortel, et par
le fruict les bonnes œuvres : A fructifms eomm cognas-
cetis eos. L'homnie porte bon fruict devant que pé-
cher; mais le serpent^ le,dyable, mist le venin a fa
racine de Phomme, qui est' Adam, si que le fruict fut
nui jusques que le jardinier, le Père céleste, mist au
bout d'une verge le tvriacle salutaire : c'est son Filz
en la Vierge Marie, oe laquelle dit Isaias : Egndietur
virga de radice Jesse. Par ce tyriacle fut l'arbre sterille
de grâce fait fructifiant^ et porte le bon fruict de
salut I .
I. Cette moralisation présente dans le texte latin quatre
vers empruntés à la 4e églogue de Virgile :
Jam redit et virgo, redeunt satumia régna.
.I.e vieux traducteur françois les a supprimés»
4i6 . Le ViOLf'BR
, r "
De persectaion. — CHAPITRE CXLIV».
e roy Assuerus fit ung grant convy à
tous les princes et barons de son
royaulme. La royne Vasti commanda
à y venir pour veoir sa beauité, mais
cUc n'y voulut pas aller, parquoy le roy la chassa
de son royaulme , si que fut en son heu mise u
dame qui fiit Hester nommée. Le roy sublima
Aman en son domaine , luy subjuguant tous so
princes; chascun venant devant luy flexoit le
genoul à terre , fors MardocWe , qui estoit on-
cle d'Esther , parquoy le mauvais Aman , oc
ce envieuU , détermina , par le conseil de son
mauvais courage, faire tous les Juifz mounr, et
faire le gibet pour pendre Mardocheus. Cepen-
dant Mardocheus accusa deux proditeiirs au roj
qui le vouloient faire mourir, lesquels il pt pen
et Mardochée monter en honneur, le feist coi^
rônner et mener par la cité pour Pbonnorer,
Aman mesmement fat contramct de rhonnorer.
Mardochée dit à la royne que le faux Aman avon
juré la mort des Juifs, par quoy elle les fit ;eu^^
et en oraison mettre. La royne jeusna co""^
eux pour soy humilier envers Dieu , si qû'"^^.^^
de son peuple pitié , puis fit la royne le roj i»'
viter à une convy qu'elle fist expressément, leq^e^
y fat , et là demonstra au
vouloit traicterson peuple
I. Chap. 177 de redit, de Kcller. Swan, t. 2, P-
Y fut , et là demonstra au roy comment Aw*;
Jontleroyfutfcrt
i
DES Hl&TOlREStROMÀINES. 417
iriarry, et le fist au propre gibet pendre qu'il
avoit fait faire pour les autres. Puis après con-
stitua Mardochée sur le lieu du faulx Aman, et fut
le premier de sa courte et tous les Juifs déli-
vrés de mort.
U exposition morallc sus h propos.
Ce roy est Jesus-Christ, venu de la racine de Jessé.
Il fist ung convy à ses princes , car son corps et
FEscripture saincte de jour en jour nous donne pour
manger. Il invita Vasti a ce disner : c'est la vieille sy-
nagogue des Juifs; mais elle n'est point au bancquet
venue, car point n*a creu en la foy d'icelluy, parquoy
elle est du royaulme céleste privée. Mais Hester, oui
est la loy des chrestiens, est en son lieu érigée. Le
traistre Aman, qui est le peuple des Juifs, que Dieu
a exalté en sa sacerdotion et royaulme , quiert la li-
gnée de la royne totallement exturpcr, c'est assavoir
Pesperit de l'Eglise chrestienne. Les deux qui ont
conspiré contre le roy pour le faire mourir sont le
Îeuple des Juifs et des gentilz, qui ont de la mort de
esus donné conseil . lesquelz Mardochée le chrestien
accuse pour l'improoation de leurs opérations. Par-
quoy ils sont dampnés de Jesus-Christ, et est Mardo-
chée de chascun veneré^ car tous les docteurs approu-
vent la loy des chrestiens; et est contrainct Aman
faire l'honneur à Mardochée, car les Juifs, bon gré
ou mal gré, célèbrent aucunes choses des chrestiens,
et les gentilz aussi. La royne le roy au convy ap-
pelle, car l'Eçlise Jesus-Christ à la solennité cfe son
sacrement de rautel invite. Par Aman, qui à Mardo-
chée le çibet prépare, devons entendre l'anthecrist, qui
le peuple chrestien menasse de mort, non corporelle,
mais spirituelle. Mardochée si est seigneur sur tous
constitué, car le peuple fidelle de son Sei^eur Jesus-
Christ est vray possesseur de tous ses biens. La se-
mence mauvaise par dampnation est examinée par la
VioUcr, 27
4i8 Le Violier
maoTaistié d'Aman; mab le peuple de la royne s^
tairemeot est délivré , car la generaUon des |ustes sera
benoiste en paradis.
Dapukéd'adumre.— CHkPlTRK CXLV i.
ous lisons d'ung roy qui avoit un ^
pard, un lyon et une lionne, l^g
îl aymoit fort. La lionne se forfai J
par adultère, quant son ^m^JfZ
pas , avecques le léopard , et se souloit laver ci
une fontaine près du chasteau, si que le lyonnj
sentist la puanteur de sa luxure. Mais ung ;
le roY fist fermer la fontaine, parquoyja uonuc
fut deceue. Son masle la sentit avoir oflence, ^
la tua comme juge devant tous.
Moralisation sus le propos »
Ce roy est le Père céleste: le lyon ^}^Jf
Christ, de la lignée de Juda; mais »» »^^^^^^^
cnifie Tame, qui souvent par péché avec ^^ J ^^
faulx léopard , adultère. Mais , quant elle se <W
pollue, courir doit à la fontaine de confession Pj^
musser la puanlise de son péché; tout autremen^,
,grant lyon, son espoux, la sentencera de mo"
nelle.
1. Chap. i8i de Tédit. de Kelïcr. Swan, t. 2, P- A^J^^
Cette historiette rappelle celle du chap. So ; nous ut» ^
vons pas dans les écrivains antérieur? à répoqû« <»« ^ ^
. daction des Gesta. Nice chapitre, ni les chapitres M^^
et 1 49, ne figurent dans les rédactions angloises des u«
DES Histoires romaines. 419
Des femmes adultères et execation d'aucuns prélats.
Chapitre CXLVI i.
Ing chevalier s'en alla vendanger sa
! vigne, parquoy sa femme, sperant qu'il
demourast plus qu'il ne nt, fit venir
son amoureuix. Et comme ils estoieht
ensemblement couchez, retourna le chevalier,
1. Châp. 122 de redit, de Kellcr. Swan, t. 2, p. 162.
— Ce récit se trouve dans la Disciplina clericaliSy fable lo (p.
48 de l'édit. de Schmidt; fable 7, p. 58, de l'édit. parisien-
ne). Une multitude de conteurs ont raconté ce trait de lama-
lice féminine. On le rencontre dans les Fabliaux de Legrand
d'Aussy, t. 3, p. 294; dans les Cent Nouvelles nouvelles
(nouv. 16 y le Borgne aveugle) , dans VHeptameron de Mar-
guerite de Navarre (Journ. J , nouv. 6) , dans les Contes de
d'Ouville, t. 2, p. 215, etc. Les conteurs italiens se sont
aussi emparés de cette donnée. Voir le Decameron de Boc-
cace (7e journée , nouv. i ) , les Novelle de Celio Malespioi
(nov. i6)jttVArcadia in Brenta {giorn. j). Bandello (part.
I, nov. 23) raconte le fait avec une variante; chez lui c'est
une jeune personne fort éveillée qui fait évader son amant en
le dérobant aux regards d'une duègne borgne. Straparole a
donné place dans ses Facétieuses Nuits (nuit $, conte 4) à un
conte où une femme fait échapper son amant en employant
une ru^e qui rappelle à certains égards celle qu'expose notre
Violier (Voir les Nuits de Straparole , édit. Jannet , t. i , p.
364). Adolphus, au commencement du 14e siècle (fabula
tertia, apud Leyser, Hist. poet. medii xviy p. 201 1 ) a mis en
vers latins l'historiette des Gesta; La Monnoye l'a racontée
avec beaucoup plus d'élégance (V. le conte intitulé Uxor co^
cUtis, OEuvres choisies y 1770, t. 2, p. 354). Schmidt, dans
ses notes sur la Disciplina clericaliSy p. 123-126, est entré
sur ces diverses imitations dans des détails qu'il nous suffira
d'indiquer.
Un conte à peu près analogue circuloit chez les Hindous ;
il figure dans le recueil connu sous le titre de VHitopadaa
4^0 Le ViOLiER
qui avoit esté fiappé en Toeil d'un ramel d'oGve.
Quand fl fut entré, il fit appareiller son lict pour
se coucher, pour ce qu'il estoit malade de bles-
sure. Sa fenune jà avoit fait musser son amou-
reulx en la chambre, paradventure derrière l'huis.
La femme, doublant que son mary ne veistsai
psûllard , (uy dist quelle le vouloit meded-
ner ains que de se poser sur le lict. Elle nûst
sa bouche sur l'oeil de son espoux qui estoà
sain et fit signe de la main à son amooieuli
qu'il saillist, ce qu'il fit sans estre veu. Lorsdst
la femme : « Maintenant suis assearée çpt le
mal de vostre mauvais oeil ne descendra }à sor
le bon ; reposez vous maintenant et allez en ros-
tre lict.»
Moralisaùon sas le propos.
Ce chevalier est le prélat de l'Eglise , qui a à
garder TEglise saincte par le gouveroement de
ses brebis à luy commises; la femme qui est aduhàe
est l'ame qai pèche. Le prélat est en Pœil frappa? ^
toutes fois et quantes qu il est aveuglé par dons» p^r-
ou l'iKStrttction utile (V. p. 42 de l'édition pabliée par \
Lancereaii, Paris, Janoet, i8f $ ; la note, p. 217-222, si-
gnale diven auteurs qui ont traité le même sujet). H a ^^
les Orientaux , car il figure dans les Paraboles de Sendabs
et dans le roman arabe des Sept Visirs, H a été mis plosiean
fois en yers par des rimeurs modernes ; on le rencontre (p-
106) dans un volume intitulé Contes en vers et quelques pot"
sies fugitives , Paris, 1797, in-12.
Ajoutons que, sortant du domaine de la fiction , ce stia-
tagéme auroit été avec succès mis en œuvre afin de déroba
à Monsieur, frère de Louis XIV, l'aspect du comte de Cé-
' cbe surpris dans la société de la séduisante Henriette d'Ai-
gleterre. (V. la Correspondance de Madame , duchesse d'Or-
léans, traduite par G. Brunet, Paris, Charpentier, 18^»^
a, p. 7')
DES Histoires romaines. 421
quoy il fauit qu'il entre dedans la chambre de bonne
vie pour oster toute cupidité et avarice par le sacre-
ment de pénitence; maisj par charnelles affections,
l'œil sain par leauel nous deussions Dieu contempler
est obfusqué , tellement que le prélat ne congnoist la
faulte de ses subjetz et son perii n'advertist.
Comment les jeunes filles et femmes sont par leurs parens
à restraindre de leur propre volunté.
Chapitre CXLVII i.
l estoit ung autre chevalier qui laissa
son espouse pour garder à la mère
d'icelle. Le mary s'en alla , et ce pen-
dant fut amoureuse sa femme de quel-
qu'un qu'elle fit venir par le moien de sa mère,
qui au cas consentit comme macquerelle. D'a-
venture vint le chevalier plustost qu'el ne cuy-
doit, parquoy elle fut contraincte de le musser
dedans le lict. Quant le mary fut entré, il com-
manda qu'on habillast le lict et qu'il se vouloit
reposer, car il estoit las. Mais la mère dist à la
fille qu'el ne fist pas sitost le lict, et qu'el vou-
loit avant montrer à son mary le beau linceul
qu'el avoit fait pendant son voyage. Ce qui fut
fait, et, en montrant le linceul, chascune print
1. Chap. 1 1 ) de Pédit. de Keller. Swan, t. 2, p. 160. —
Ce nouvel exemple des rases du sexe a été raconte fréquem-
ment ; on le trouve dans la Disciplina clericalis de Pierre Al-
phonse, fab. 1*1, p. 49 de Tédition de Schmidt, dont on peut,
consulter les notes, p. 126. V. aussi le Chastoiementy fab. 8 ;
les apologues de l'allemand Stainhœwel, f. 108 ; les Fabliaux
de Legrand d*Aussy, t. 3, p. 29$.
421 Le ViOLlER
par ung bout , et tant l'estendirent que l'amou-
reulx saillit hors de la chambre, parquoj le mary
fut mocqué, et dist alors à la fille la mère : ce Main-
tenant metz sur le lict de ton mary ce linceul,
puisqu'il l'a veu. >>
L'exposition sus le propos.
Cestuy chevalier est chascun chrestien qui est ea
ce monde comme pèlerin , comme dist le psal-
miste : Ego peregnnus sum et fUius matris mec. Mais,
en ceste pérégrination, la femme, oui est la chair, adul-
tère par vices et concupiscence. Le chevalier à Thuys
frappe toutes fois qu'il pense qu'il a Dieu delinqué, et
pourtant il doit frapper par bonnes opérations et en-
trer en la chambre de tonne vie vertueuse pour se
reposer; mais la chair, conçnoissant qu'en voulant
faire pénitence l'homme se dispose totailement, elle
est troublée, car cela lu^ fait mal. Parquoy inconti-
nent la mère de la chair, qui est ce monde, fait
estendre le linceul , c'est la vanité du monde , si que
l*homme tant se délecte qu'il oublye tout son péril et
ne le congnoist point.
Comment on ne doit aux femmes croire, ne leur déclarer
son suretj car elles ru client rien quant elles sont mar-
ries.— C^kï' il KE CXLVIII».
l estoit ung chevalier qui avoit son roy
offensé griefvement. Il envoya autres
chevaliers pour intercéder pour luy de-
vant le roy. Il eut l'amitié au roy et fut
à luy reconcilié par telle condition qu'il iroità luy^
I. Chap. 124 de redit, de KeUer. Swan, t. 2 , p. 164.—
DES Histoires ROMAINES. 42}
moitié à cheval et moitié à pied ensemblement, et
mèneroit son grant amy loyal et son ennemy des-
loyal et ung joculateur. Le chevalier pensoit en
douleur comment cela se pourroit faire. Comme
ung jour estoit en sa maison q[uelque pèlerin logé,
il dist à sa femme qu'il falloit le pèlerin tuer, et
que par ce moyen son argent seroit à eux. La
femme deist qu'il estoit bon de ce faire. Com-
me chascun dormoit, le chevalier feit le pèlerin
iiiyr, incontinent feist tuer ou lieu du pelenn ung
veau, le mit en ung sac et dist à sa femme que
c'estoit le pèlerin, qu'elle le mist en quelque lieu
secret et que personne n'en sceust aucune chose.
« Tant seulement n'est en ce sac que les bras et
la teste, car i'ay musse tout le demourant et en-
sepvely en restable »; puis luy bailla de l'ar-
gent^ faignant que c'estoit celluy qu'il avoit osté
Un récit semblable se trouve dans les Cento NoveUe antiche
{FirenzCy 1724, p. io(), et dans le Dolopathos d'Herbers,
qui £ait partie de la Bibliothèque elzevirienne (1856); voir
p. 225 et suiv., l'histoire du jeune Romain qui sauva son
père en le tenant caché pendant des années, et qui fut enfin
trahi par sa femme. Le poète allemand Hans Sachs composa,
au XVle siècle, une pièce sur ce sujet. V. les notes qui ac-
compagnent la traduction allemande faite par Schmidt d'un
choix de contes de Straparole, Berlin, 1 817, p. 292-. La
première fable des Facétieuses Nuits de cet Italien expose lon-
guement une narration qui rappelle celle que nous publions.
V. t. I, p. 16, de l'édition Jannet (1857) ; la très curieuse
préface de cette même édition signale, p. xiv, quelques ori-
gines et imitations.
Une historiette qui est en partie la même que celle-ci
se trouve dans la rédaaion angloise des Gesta ; l'empereur
porte le nom d'Adrien. V. le texte publié par Madden , chap.
14, p. 40. Grimm, dans les notes jointes à son recueil de
contes domestiques (Haus- Marchent t. 3 , 176, édit. 1819),
a signalé quelques imitations de ce récit.
424 Le ViOLIBR
au B^lerin. Quant il hit jour, 3 print ung chien
ùt sçn filz en son giron, et avec sa femme s'en
alla à la cour du roy. Et quant il^'j^rodia du roj,
il mist une cuisse sur le chien , ta suspendant en
l'air, comme s'il eut esté à cheval, et rantremist
en terre, dieminant, et ainsi entra devant le roy,
qui futesmerveîUé et luy demanda où estoit son
amy. Le chevalier tira son espée, puis du tran-
chant blessa fort son chien, qui en cryant s'en
fiiyt, mais il l'appela et revint; puis dist au roy:
(( Sire, y<Â\k mon grant amy. » Il est vray,.disr
le roy; mais où est ton joculateur? » H luy mon-
tra son petit filz , qui jouoit devant luy et luy
faisoit cnière. Le roy s'en contenta. « Or çà ,
dist le roy, où est ton grand ennemi? » Lors
il frappa sa femme sur le visage, luy disant:
(( Pourquoy reearde-tu monseigneur le roy si
iropudiquement P » Lors s'écria Ta femme : «
traistre, meurtrier, pourquoy me frappe-tu ? As-
tu pas perpétré en ta maison trop détestable
meurtre ? pour un peu d'argent, tu as le pèlerin
tué. » De rechief le chevalier luy bailla sur la
joue, disant : « meschante femme, pourquoy
ne crains-tû faire cryer ton enfam, quant tu
plores ? — Venez, venez , dist-elle, car je vous
montreray le sac où est le pèlerin mort et son
corps ensevely. » Le roy envoya en la maison,
et lors fut trouvé que c'estoit seulement ung
veau que le chevalier avoit occis. Parquoy chas-
cun loua ledit Chevalier de son astuce, qm fut en
l'amour du roy et de chascun.
À
DES Histoires romaines. 425 V
i s- :
Moraiisation sus le propos. ^ -^ ■'
Ce chevalier aui a la. grâce de -son Seigneur perdue
peult estre le pescheur, lequel, dquf la reçu;)e-'
rer, transmet ses intercesseurs ; mais il fault qu'il aille
moytié à pied, moytîé à cheval. Moytié à pied aller
est conculauer les choses terrestres et corporelles, et
moytié à cheval est contempler les choses célestes. II
fault mener son amy à sa dextre : c'est son bon ange
qui le régit, ou son bon prestre qui a en garde son
ame, lequel, ncfa pourtant que souvent ^oit du cou-
teau de ses péchez blessé, toutes fois fidellement il re-
tourne pour le secourir. Le joculateur est sa propre
conscience, qui est bien reillée pour le délecter. Son
ennemy est sa femme, c'est assavoir sa propre chair
et volupté charnelle, qui Taccusera devant le roy ce-
leste lorsàl'heufe de la mort, et devant toute la turbe
des anges, sainctz et sainctes de paradis. Mais le che-
valier et pécheur sera excusé et trouvé non pas homi-
cide, car il doit semblablement tuer.ung veau, c'est
mortifier et macter son corps par jeusnes, oraisons et
autres bonnes œuvres , et nos pas son ame meurtrir,
tellement qu'il en puisse l'amour du Roy des roys re-
couvrer.
Comment les femmes mentent sauvent, oultre ce
qu'elles ne peuvent tenir leur secret.
Chapitre CXLIX'i.
adis estoiem deux frères , l'un ^cLerc,
l^autre lay. Le lay avoit ouy dire sou-
vent à son frère que les femmes ne
Ï louvoient celer aucune choie, parquoy
e vray expérimenter. Il dist une nuyt
e . ■ •
i
I. Chap. 125 de l'édita de Relier* Syan, t. 2, p. 168*—
4x6 Le Violier
à sa femme que s'elle vouloit tenir son cas se*
cret, qu'il luy diroit merveilles ; mais au contraire,
qu'elle le feroit confuz et infâme. « Ne crains
point, dist la femme, car tu scez bien que toy
et moy ne sommes qu'ung corps. Jamais ton se-
aet ne revelleray. » Parquoy il luy dist que en
allant à son secret de nature , luy estoit de la
partie postérieure saillyung corbeau noir comme
ung dyable, dontil estoit dolent.» Tu en dois estre
joyeulx, dist sa femme, puisque tu es de telle pas-
sion délivré.» Le lendemain, sa femme s'en alla
à sa voisine luy denuncer comment du derrière
de son mary estoient saillis et voilez deux cor-
beaubc. Desjà elle mettoit en double sorte, car
son mary ne luy avoit parlé que d'ung corbeau,
encore n'estoit-il pas vray. Celle voisine fist
encore plus, car elle dist à l'autre que le mary
Une hi^oire semblable fait partie de la vieille rédaction al-
lemande des Gesta; Graesse Ta reproduite (t. 2 , p. 14; ).
Un poète anclois , Bvron ( ()u*il ne faut nullement confon-
dre avec lord Byron) , a imité ce récit dans son conte des
Trois Corbeaux noirs (The Three black Crows) inséré dans ses
Mbcellaneous poems , t. i , p. M, et que Swan a jdacé
dais ses notes, t. 2 , p. 4^.
On reconnott dans ce récit le germe d*un des apologues de
La Fontaine , les Femmes et le secret. Des narrations analo-
^t^es, sauf quelques différences de détail , se retrouvent dans
divers auteurs qi^e signale M. Robert {Fables inédites des
XlIe^XlIie et XIV siècles, 182$, t. 2, p. 127); nous nous
bornerons à mentionner le Chevalier de Latour Landry (chap.
74, p. 1 5 1 , de Sédition de la Bibliothèque elzevirienne, 18(4),
et nous n'oublierons pas dans Rabelais (1. 3, ch. 34) Phis-
toirede la linotte du pape Jean XXII et des religieuses de
Fontevrault (ou de l'abbaye de Cogne-au-fonds, selon d'au-
très éditions), anecdote gue Grécourt a versifiée et que Tau-
teur de Pantagruel' avoit empruntée aux Controverses des
sexes masculin et féminin, par Gratién du Pont, ou aux Ser-
mones J>isd/mli de tempore [Strm; 50).
DES Histoires romaines. 427
de telle pour vray avoit fait trois corbeaulx , et
ainsi celle-là à l'autre de Quatre, tellement que
le bruyt fut que cestuy nomme diffamé avoit
fait Quarante corbeaulx. Celluy appella le peu-
.pie, luy comptant toute la vérité, comment il
avoit expérimenté le mensonge des femmes ; puis
sa femme mourut, et il se fist moine, lequel a-
Î>rint trois lettres, l'une noire, l'autre rouge,
'autre blanche.
Moralisation sus le propos.
Cestuy que esprouve la malice des femmes est
Phomme monaain , qui travaille de son cueur aux
biens acquérir ; mais, quant il cuide sans offenser éva-
der, il tombe souvent en plusieurs péchez et deffaulx,
et cela est saillir et voiler du derrière le noir corbeau,
c'est assavoir péché en effect; et aussi l'homme jà est
diffamé, non seulement par sa femme, qui est la chair,
mais par les voisines, qui sont les cinq sens de nature.
Fais donc comme feist Phomme devant dit : convoc-
que le peuple, c'est à noter tous les péchez passez et
S resens, et te confesse ; puis tu entreras au monastère
e saincte vie, là apprenant trois lettres salutaires.
La première si est noire, c'est la recordation de tes
péchez ; la seconde, rou^e, c'est la mémoire du rouge
san^ de ton Créateur, qui pour toy mourut en la croix ;
ta tierce ^ blanche , signifiant la recordation et le désir
d'acquérir paradis : car ceulx qui le veullent posséder
doivent estre de blanc vestus, c'est estre netz par pu-
reté de conscience : Se^uuntur agnum Dei in albis quo-
cumqut 'mit Se ces trois lettres nous retenons en noz
cueurs, sans faulte nous aurons paradis, lequel nous
vueille donner le Père , le Filz et le Sainct Esperit.
Cyfinist le Violier des Histoires rommaines
morafyeez.
tf h ». -- - — —Z^-^-l^^J^- . -- ÎA
J
additions;
n relisant les épreuves , nous nous sommes
aperçu que quelques notes pouvoient rece-
voir des développements fort succincts,
mais utiles pour compléter les détails que
nous avons réunis. C'est ce qui nous détermine à met-
tre sous les yeux du lecteur les lignes suivantes :
Chap. II, p. 28. Une femme nourrie de substances
vénéneuses et donnant la mort à ceux oui l'approchent
forme le sujet d'un conte sorti de la plume du roman-
cier américain Hawthorne. Il en a paru une traduc-
tion françoise dans le M oniteMr du i^ septembre 1857.
Ceci rappelle les tentatives d'un écrivain anglois mort
en 1 66 3 , Kenelm Digby, qui, époux d'une femme remar-
quablement belle , eut recours , pour qu'elle conservât
ses charmes, à de nombreuses et étranges expériences ;
il ne lui laissa mander, pendant un certain temps , que
des chapons nourris uniquement avec des vipères.
Même Chapitre. Nous pouvons ajouter, au sujet du
Secretum suretorum attribué à Aristote, qu'une traduc^
tion latine annoncée comme l'œuvre d'un nommé Jean
et faite sur un texte grec, translatée ensuite en arabe,
a été imprimée à Bologne en 1 501, à Venise en 1 5 16,
à Paris en 1 520, à J^aples en 1 5 5j. Il en existe des
manuscrits nombreux. Celui de la Bibliothèque impé-
riale, à Paris (n© 8,501, quatorzième siècle), dit qu^A-
ristote composa cet ouvrage dans sa vieillesse, qu'il
4)0 Additions.
fit beauconp de prodiges dont le récit seroit trop long,
et qu'il monta au cleldans une colonne de feu.
La rapsodie des Secrets eut toute la vogue que ne
pouvoit manquer d'obtenir un livre de ce genre ; elle
nit traduite en hébreu . en italien, en anglois, en fia*
mand , en françois ; Pierre de Vemon la mit en vers
au douzième siècle. V. De la Rue, Recherches sur les
bardes, t. 2, p. 359-362.
rWi iÇypL fi^;» La aflBÎèneéott Alexandre domote
Bucépnale est racontée dans rotww gfe de. J«lcs Va-
lerius^ Res gesta Alexandri magni^ composé veisk
IVe siècle et publié pour la première fois à Milan,
en 1817, P^ ^^ savant Angelo Mai. (V. sur cette
production, remplie de fables et d'anachronismes,
Letronne, Journal des Savants, 18 18, et les recher-
ches déjà citées de M. G.'Favre sur les histoires
fabuleuses d'Alexandre , Bibliothlqae universelle de Ce-
nhe, mars 1 8 1 8, et Mélanges d'histoire littéraire, Ge-
nève, 18 $6, t. 2, p. 52 et suiv.) Bucéphale étoit ainsi
nommé parce qu'il portoit l'empreinte d'une tète de
bœuf: 1 usage étoit alors d'imprimer aux chevaux des
marques avec un fer chauffé. (V. Saumaise, Plinianx
disstrtationcs , p. 627.) Selon Sainte-Croix {Examen
des historiens d Alexandre, p. 2 1 5), ce coursier célèbre
- étoit un jumart; mais M. Favre observe que le ju-
mart n'existe pas.
Chap. 97; p* 253. Il existe une tragédie peu con-
nue sur la vie et le martyre de saint Eustache, composée
par Pierre Bello, recteur de la chapelle Saint-Lau-
rent à Dinan. Cette pièce, imprimée à Liège en 1632,
est sans doute bien .rare, car elle manouoit dans la
vaste collection dramatioue du duc de La Vallière,
laquelle a servi de base a la Bibliothèque da Théâtre
françois, publiée en 1768. Il s'en trouvoit un excm-
{>laire dans la bibliothèque dramatique de M. de So-
einne (t. 1 du Catalogue, 184), no 1089).
Chap. 116, p. 310. Nous n'avons pas rencontré
Additions. 431
cette anecdote racontée tout à fait de la même ma-
nière dans les nombreux ouvrages écrits en tant de
langues au sujet de l'histoire fabuleuse d'Alexandre ;
en revanche , ils contiennent de longs détails sur les
combats que Parmée macédonienne eut à soutenir
contre des serpents à cornes, contre des monstres lan-
çant des flammes par la bouche, contre des coqs qui
vomissoient du feu , contre des serpents gros comme
des colonnes, contre des lions plus grands que des tau-
reaux, contre des onagres à six yeux, etc.
Chap. 1 32^ p. 375. Un lieu qui sert de s^oBr aux
démons et qui bouillonne dès qu'on j jette une pierre
se trouve également en S«bse, s'il faut en croire les
divers écrivains do voyen âge. On l'appelle le lac de
Pilate. Un «ntrage imprime plusieurs fois , au com-
meaccmetit du seizième siècle, la Vie de Jésus-Christ,
mec sa Passion , raconte de semblables merveilles d'un
endroit dans te Rhône où fut précipité le célèbre
proconsul de la Judée.
Chap. 13c, p. 382. La Bibliothèaue impériale à
Paris^ossèae un manuscrit intitulé Le Jus des Es-
qiis. C'est un petit poème du treizième siècle, com-
prenant 298 vers de nuit syllabes. On peut le regar-
der comme le plus affecté, le plus obscur, de tous ces
enseignements où le jeu a'échecs est moralisé. {Hist.
litt. ae la France, t. 23, p. 291.)
ERRATA.
M«lgri tous nos smnSj quelques ïautes d'îoipreî-
sioD n'ont pn être corrigées à temps. Nous en ag"''
Ions plosieurs; d'autres existent peut-être, mais dous
nous Satlons qu'elles sont en petit nombre.
P. 198, note, ligne i,Lai»ick^, (ûa Luzarck
P. 2JA, aatt, UgD« II, Vierge de Judas, 'iw
verge de Judas.
P. a S}, note, ligne 22, tragegie, l/siitn^e-
P. ÎÎ4, ligne ïi, commune, liia coounuée.
'<
TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES DANS CE VOttlMB.
.... ■ '
Pages.
Introduction. . ^,< . ; . '. v
Dédicace.- ;. ; : . ^ ; « xxxix
I. Des pensées dç&. femmes variables! i
II. De misericorc^, -sus l'histoire de Titus 6
IIlV De juste jugement sas le péché ^'adultère 8
IV» De la justice et ordonnance de César. ..'.... lo
V. De vraye fidélité ^ 1 1
VI. De la prosecution de raison ^ • • . 15
VII» De TetaTie des mauvais contre les bons 17
Vin. De vainc gloire ; . . . 26
-IX. De naturelle i]^alice par mansuétude qui retourne à
bénignité; « . 24
X. t>e la dispense de Pâme fidelle. 26
.^I. D}i venin de péché duquel cbthidiennement sommes
nolirris. . .........:.......... 28
XU. De mauvais exemple. . 30
XHK De Tamourmal ordonnée 33
XIV. De l'honneur qu'on doit aux parens foire. ... yj
XV. De Mtnt Alexis, fils d'Eufemian, empereur. . . 40
XVI. De la vie qui est.exemplaire 49
XVII> De la parfection de vie 51
VioHtr. 7»
4
.M
4)4 Table dbs Matières.
XVIII. De ciMUH i rnie homidde sans .ypenvr. I3hn
chetalia noHuaé Joiiin qui tna son père et sa
méici ••..■•>>>••«■«••......• )9
XIX. DapechëcPorgaca 62
XX. De tribqtocioo et iiiaèxe i(
XXI. De tende, dol ei coospiratioiiY et de U conteUe
SH Ici choiet contraiics. .•....».....• 7^
XXII. De cxiiiiie nondaiie. 7z
XXIII. De medediie spiritoeile. n
XXIV. De ta sobsestioo dn dyabie par ki dx»ei ten-
pofdlB. 74
XXV. De rwMianfp des bénéfices et da mal dlngad-
tilde. 7J
XXVI. De UTertn dlnuiîiiié 77
XXVII. DePoeaablefraiilde des vieilies. 7^
XXVIII. Des mauhrais jnsticieis 8j
XXIX. De péché et jugemeiit «4
XXX. De ta rigoenr de ta Mort U
XXXI. De bonne manière d'inspaatk». tt
XXXU. Dn péché de jactance. ............ K
XXXIH. De ta grande pondération de vie. 90
XXXIV. De ta refoonation de paix et de la vengonre
de centa qoi ta dissipent 91
XXXV. Dn conn de la vie de l'homme 9}
XXXVI. De Terection de pensée vers le del 9)
XXXVII. De ta canteOe d'efficer péché 9^
XXXVIII. De ta rccondliâtion de Dieu et des hommes. 97
XXXIX. De ta mamère de temptadon et sdenoe de xe«
sister . . . .98
XL. De victoire, dilection et très grande charité d'i-
celle . . , 100
XLI. Dn de&nh de charité. ^ . . « 101
XLII. De l^nfemalle dosture par la possioii de iaxuh
Christ et mon voktniaiie d'icehiy. . . -. , •-,. , . , to2
XLIII. Dn péché d'envie ....»• v . 104
XLIV. Comment seulement lêÉ^ hooi p ankHnio ag ah
loyaafane des deolz. . . . : .*.• ;--i • • '^ * * .: • .10$
^•»
1
Table DES MATièRÉà. 4^)5
XLV. Des sept péchez mortels ;..... 108
XLVI. Des troys roys. ...... ..... ,,.... 109
XL VII. De la juste sexuelle des mativaîs. . : . . . . . m
XLVIII. De la sùbtiiie manière d'ilusion dyabolique. .112
XLIX. De la louenge de ceux qui jugent directement. . 114
L.. Des injustes exacteurs .,115
L.I. De grande fidélité. . 116
L.II. bu royaulme.des cieulx. 117
Lin. De, la révocation de l'ame pécheresse de Texîl du .,
. péché par la satisfaction de la messe. .......118
LIV. De la mémoire de la mort 125
LV. De ia parfection de vie 128
LVI. De confession. \ , .- 134
LVII. Du péché d'orgueil, et comment les orgueilleux
souvent parviennent à humilité. 135
LVIII. Du péché d'avarice 146
LIX. De préméditation tousjours avoir en noz cueurs. .149
LX. De labeaultéde l'ame fidelle 152
LXI. De la délectation des choses mondaines i $ $
LXII. De Pincamation du filz de Dieu 158
LXIII. De la cure de Tame 160
LXI V. De la vertu de constance. .. 162
LXV. De non avoir excusation en la fin de la mort. . 164
LXVI. De vérité non point celer jusques à la mort. . . 168
LXVII. De chasteté 170
LXVlil. De la componction de Tame fidelle 173
LXIX. De la rémunération d'éternelle vie 17 S
LXX. De U milice des Ingratz 177
LXXU Du pech'é d'avarice qui aveugle chascun, .... 180
LXXII. De pKP9(iection et providence. 182
LXXIU.De la cure du monde non point à ensuivyr. . 185
LXXIV. De la vraye concorde 186
LXXVk Gomment on ne doit point trop conv^ker les
richesses. ...........».....'.*... 189
LXXVI. De la constance d'amour mutuel 190
LXXVll. Comment oir ne doit point trop présumer. * . 191
4)6 Table des Matières. .
UUCVIII. De U finesse et mauTaisetié du dyaUe, et
cooineiit lii jugements de Dfeu sont occultez. ... 192
LXXIX. De l'adffiinUe dispense de Dieu et naissance de
Grepiife, pape de Romme ^97
LXXX. Dli jngement des adultères ^'^
LXXXI. De la timorease garde de l'ame 21e
LXXXn. Des beneikesde Dieu à tousjoars remémorer. 219
tXXJClll. OMunem oraison est la mélodie de Dieu. . 220
LXXXIV. Comment Dieu benignement et copieuse-
ment à cealz qui l'appeHent donne s» grâce . . . • ^21
LXXXV. De Testât triple de ce monde "*
LXXXVI. De U Uberté de son franc arbitre; ^^^
LXXXYIl. Comment toutes choses beDes, par la lèpre
toutes infectes , ne peuvent ravoir leur pnstine beaul-
té, fois que par les gemissemens fjt profonds souspiis
dâ autres ' ^^7
LXXXVIII. Comment la vie présente pour vray est la
vie de remission et de grace ^^
LXXxix. De U mort ^^9
XC. De la virille bataille de Jesuchrist et de sa victoire. 3 M
XCI. Comment Jesuchrist ne précipite pas soudain ie
pécheur selon sa justice, mais rattent à pénitence
par miséricorde *î'
XCII. Comment le monde totalement est mys en traU-
gnitè et environné d*angoisses ^'^
XCI II. Des transgressions de Pâme, du péché et de ses
playes ^"
XCIV. De toutes choses avecques consentement et pro-
vidence tousjours k faire '^
XCV. Comment on doit veiller contre les fraudes du
dyaWe *^
XCVI. De la mémoire de mort , et comment on ne se
doit point délecter es choses temporelles '^'
XCVll. De la merveilleuse revocation des errans et pi-
teuse consolation des affligez '^^
XCYIII. De la circonspection et de la garde de ses sub-
jects. . t.v . •. . . "»
XCIX. De la curatlon de Pâme par la médecine du me-
jUj>
•-^-v-
Table des Matières. 437
decin supercdeste, par laquelle sont aucuns sanez ,
les autres non , ... 267
C. De la bataille spirituelle. Rémunération et loyer pour
la victoire 269
CI. De la délivrance d'humain lignaige de la fosse
d'enfer 271
Cil. De la mort de Jésus Christ pour notre reconcilia-
tion ^ ... Jr7î
CIH. De la grande dilection de Dieu, et comment il
nous avme tous eguallement jusques que nous l'ayons ,.
offensé. • - * ^75
CI V. Comment l'homme , sus toutes les créatures , est
ingrat des bénéfices qu'il reçoit de Dieu 277
CV. De la subtille déception des femmes et execation
des deceus. .'....» 282
CVI. De la gloire du monde, qui plusieurs déçoit, et de
la luxur^y qui à la mort conduit • • • - 289
CVII. De la justice du juge discret Jésus Christ par ju-
gemens occultes 292
CVIII. Des hommes qui injustement les biens d'autruy *
occupent , et comment en la fin en sera grande dis~
certation 294
CIX. De la vraye probation d'amytié 297
ex. Des riches et puissans ausquels on donne les biens,
et des povres ausquels on les oste , puis comment
Dieu éternellement les rémunère 299
CXI. Des emrienli qui les bons infestent par mauvaise
vie 301
CXII. De la mort de Christ innocente 301
CXIII. Conmient nous nous devons disposer à la péni-
tence quand nous sentons nostre conscience blessée. 304
CXIV. Comment le pasteur des âmes doit veiller. . . 306
CXV. De la naturelle bénignité de Jésus Christ, misé-
ricorde par laquelle naturellement aux convertis par
donne leur offense 308
CXVI. Des playes de Tame .310
CXVII. De justice, vertu équitable, tousjours à trouver
au temps futur et présent. 311
4)& TaBLB DRS BftATI ÈRES.
CXV1I1. Da sain ooaieil toqoois à gnyr ec refferer le
coanaiie. ^....312
CXIX. Gonmeai on doit ogner les princes et magnats
de Icnn forfaits ^15
CXX. Dn venin de péché qai Pâme suffoque 316
CXXl. Gomment péché ne demeure point impugni ... 317
CXXII. De vaine gloire, de laquelle moult de mauiz
s'ensuTvent 318
CXXIII. De la lonsée de la cdeste grâce 319
CX3BV. De l'ame pécheresse par péché infecte, puis
comment elle est guérie. . 520
CXXV. De la tribuladon temporelle qui sera à la fin en
joye commuée 324
CXXYI. De la cdeste dté et pays supemel 364
CXXVII. De la manière de bauiller en la passion de
iesus Christ contre le dyable d'enfer. , 36s
CXXVII1. De la cause de la destruction de Troye. - . 3^9
CXXIX. De la perpétuité de Tame raisonnable 370
CXXX. De l'invention des vignes 371
CXXXI. De la retraction du dyable pour nous engarder
de Uen faire , 373
CXXXll. Des dioses qu'on doit éviter en prédication. 374
CXXXIII. De la onûttte qui est inordonnée 378
CXXXIV. De la perveràté du mondç 381
GXXXV. Du jeu des eschects 382
CXXXVI. Du bon consdl qui est à tenir. ....... 386
CSXXXVII. De l'çterneUe dampnatien. ........ 389
CXXXVIII. De la révocation du pécheur à la voye de
pénitence. ^ 391
CXXXIX. ^ dilecdon et grande fidélité, et comment
vérité délivre de la mort 392
CXL. De la constance de Pâme fideHe 397
CXU.'Gomment ce one namre donne Pon ne penlt oster
-du pedié dingratitnde. i .... 408
CXLII. Delà dhrosité et des dioses adnûrables du monde
nonUenenteiposées. ... ^ ,.,..... 411
CXUll. DdanMdcdae spirîlaelle. ,.•*.»«••. 4U
GXLIV, De perseontai. ,'^. . « » , . « « . 41^
. V
Tablé des Matières. 4^9
CXLV. Du pechi d'adultère 41S
CXLV1 Du femmes adultéra et execation d'aucuns
CXLVII. Comment lu jeunu filles et femmes sont par
leurs parens â lesttamdte de lent propte volunté. 411
CXLVIll. Comment on ne doit aux femmes doÎTe, ne
leur déclarer ton secret , car eltu ne cileot rïen quant
elles sont manies 411
CXLIX. Comment les femmes necteut souvent, oultre
ce qu'elles ne peuvent tenii leur secret 4) f
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